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Full text of "La Grande famille, roman militaire"

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10 - hir.f.i. 



JEAN grave: 



LA 



GRANDE FAMILLE 



OEUXJèlWE ÉDITiO:. 




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\- 




I^VHIS 



ncicnne librairie IRLS 



LA GRANDE FAMILLE 



L'éditeur déclare réserver ses droits de traduction et de reproduction 
pour tous pays, y compris la Suède et la Norwcge. 

Ce volume a été déposé au Ministère de l'intérieur (section de la li- 
brairie) en juin i8g6. 



A LA MEME LIBRAIRIE 



Ouvrages déjà publiés 
dans la Bibliothèque Sociologique . 



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Kropotkine. Une brochure in-iS. Prix ... i » 

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Jacques Savtarel. Un volume in-i8, 2" édition. 
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Un volume in-i8, avec préface par Octave Mirbeau. 
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mon. Un volume in-i8, 2" édition. Prix . . 3 5o 

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lisme et Antithéologisme. Lettres sur le Patriotisme. 
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lume in -18. Prix 3 5o 



BIBLIOTHÈQUE SOCIOLOGIQUE 



Jean GRAVE 



LA 



GRANDE FAMILLE 



ROMAN MILITAIRE 



DEUXIÈME ÉDITION 




PARIS 

P.-V. STOCK, ÉDITEUR 

(Ancienne Librairie TRESSE & STOCK) 

8, 9, 10, 11, GALERIE DU TIIKATRE-FRANÇAIS 
PALAIS.ROVAl^ 

1896 

Droit? de reproduction, de traduction et de représentation réservés 
pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège. 



-■S 



9 38 66 7 

// a été tiré à part dix exemplaires sur papier de 
Hollande numérotés à la presse (/ à lo). 



04 VIS DE L'EDITEUR 



Sous V Uniforme, titre sous lequel nous nous propo- 
sions de faire paraître ce roman a été revendiqué par 
un de nos confrères auquel il appartient, ce que nous 
ignorions. Nous avons donc dû, après tirage, — ce qui 
explique le désaccord entre les quatre pages titres et 
le titre courant du volume, — modifier notre entête et 
de Sous V Uniforme faire La Grande Famille. 

P.-V. Stock. 



sous L'UNIFORME 



— Portez... armes!... Pas comme ça, nom de - 
Dieu!... Les mains gauches dans le rang!... Plus 
vivement que ça... Nous allons recommencer le 
mouvement. 

Reposez... armes! 

La crosse! nom de Dieu t.. . que l'on n'entende 
résonner qu'un seul coup de crosse, ([uand le fusil 
arrive à terre. 

Nous allons voir si vous allez mieux réussir, ce 
coup -ci I 

Et, après avoir laissé peser, quelques secondes, 
son regard sur les rangs, immobiles, le sergent re- 
prit : 

— Portez... armes!... Numéro trois!... nom de 
Dieu!... cette main gauche!... Et vous, numéro 
six!... ouvrez le port dar/nel... Numéro dix!... 



2 sous L'UNIFORME 

allongez le bras... Quelle bande de rosses!.., 11 
n'y a pas moyen de rien leur faire entrer dans 
la tête... puisque vous voulez aller comme cela, 
attendez... je A^ais vous en faire boulier du port 
d'arme... et en décomposant encore; nous verrons 
si vous arriverez à manœuvrer avec ensemble... 
Numéro cinq! levez la tête 1 

Nous sommes sur le terrain de manœuvres qui 
entoure les baraquements de Pontanezen, une an- 
nexe de la caserne du 2' régiment d'infanterie de 
marine de Brest. Ce casernement de Pontanezen 
est situé sur la route de la Vierge, à environ qua- 
tre kilomètres de Brest. 

Le sergent qui se démène ainsi, engueulant les 
hommes placés sous ses ordres, est un petit frelu- 
([uet, à figure presque imberbe, aux cheveux pom- 
madés, avec raie au milieu de la tète, le faux-col 
dissimulé sous la cravate d'ordonnance, portant 
manchettes et képi de fantaisie, esquissant des ef- 
fets de torse; il se nomme Bouzillon. 

Depuis quelques mois les recrues sont arrivées 
au corps; on leur fait recommencer, en ce mo- 
ment, sous le nom d'école de section, les exercices 
qu'elles ont déjà faits, sous le nom d'école du sol- 
dat; avec cette différence, qu'aujourd'hui, on ma- 
nœuvre sur deux rangs au lieu d'un. 



sous L'UNIFORME 3 

Le sergent Bouzillou est donc en train d'incul- 
quer, aux défenseurs de la patrie, les saines notions 
de l'école de section... et de l'aménité militaire. 

Il gueule d'autant plus, qu'il sent les officiers 
sur son dos, à quelques pas de lui, arrêtés à le re- 
garder, et qu'il faut faire preuve de zèle. 

Tant pis, si, à force de rester trop longtemps 
sur le môme mouvement, les hommes du peloton 
sentent s'ankyloser leurs bras sous le poids du fu- 
sil, il faut que Bouzillou montre aux officiers qu'il 
(( connaît '^on affaire ». Il concourt pour le tableau 
d'avancement, il veut avoir de bonnes notes, les 
hommes trimeront. Il passe donc devant le rang, 
inspectant la position de chacun, rectifiant le port 
de l'arme, faisant ouvrir ou resserrer l'angle formé 
par la position des })ieds. 

Quelle que soit la fatigue des hommes, qu'ils se 
gardent de la laisser voir! si, par l'effet de son 
})oids, le fusil a des tendances à descendre le long 
de la cuisse, l'aimable appellation de « Jean- fou- 
tre », « d'andouillo », « de bougre d'idiot », ne 
tarde pas à le ramener à. l'attitude réglementaire ; 
tandis que le prétexte de rectifier la position four- 
nit l'occasion de laisser le ])eloton plus longtemps 
sur le mouvement. 

Enfin! après avoir bien rectifié, bien engueulé, 
bien sacré, Bouzillou commanda : « Présentez... 



4 SOUS L UNIFORME 

armes! ... n mais à ce moment le clairon de garde 
sonna la berloque, et ce fut aussitôt une débandade 
dans la cour de Pontanezen. 

Poussant des cris, s'interpellaut, courant dépo- 
ser leurs armes, heureux d'échapper à la surveil- 
lance des gradés, les jeunes soldats faisaient du bruit 
pour se donner un moment l'illusion d'une liberté 
fiactice, et folâtraient comme des gosses échap- 
pés, momentanément, à la surveillance du pion. 

Dans les chambres, les malades, ceux qui, sous 
un prétexte ou sous un autre, avaient trouvé le 
moyen de « couper » à l'exercice, accueillaient les 
arrivants par des quolibets, auxquels ceux-ci ri- 
postaient en les traitant de « tireurs au cul ». 

Les interpellations se croisaient, c'était un brou- 
haha d'engueuladesoù Tonne se reconnaissait plus ; 
mais, peu à peu, le silence se fit. Les uns s'é- 
taient mis à graisser leur fusil avant de le mettre 
au râtelier, d'autres rangeaient leur sac sur les 
planches, pendant que les soldats désignés par le 
caporal de semaine pour être de corvée, endos- 
saient de vieilles capotes réformées, portant sur 
l'un des bras, en gros chilfres de drap rouge, le 
n" de la compagnie ; d'autres enfin, que l'appétit ta- 
lonnait, sans doute, couraient se ranger à la porte 
des cuisines, attendant la sonnerie de la soupe 



sous L'U^MFOIU!E 5 

pour s'emparer de leur gamelle ou la s )llieiler de 
lu complaisance des cuisiniers. 



Au milieu de cette exub'rance, 'réaction forcée 
du silence et de l'immobilité obligatoire de quatre 
heures d'exercice, seul nu soldat était resté calme, 
l'air soucieux, un peu triste, sans prendre part aux 
divertissements de ses camarades. 

C'était un jeune homme de vingt ans environ, 
ou pour être exact, de vi igt et un ans puisqu'il fai- 
sait partie des dernières recrues. Il était de petite 
taille, avec d'assez largos épaules ; ses traits tirés, 
ses yeux caves et cernés, quoique brillants, don- 
naient à sa physionomie un cachet de souffrance 
morale. 

Après la sonnerie du clairon annonçant la fin de 
l'exercice, il avait couru, comme les autres, du 
côté de la chambrée; arrivé à son lit, il s'était dé- 
barrassé [de tout son fourniment et après avoir 
placé son fusil au râtelier d'armes, il s'était assis 
songeur, les bras croisés, au bord du lit, totale- 
ment étranger à ce qui se passait autour de lui. 

— Eh ! dis donc, Caragut , fit un de ses 
voisins, allant vers lui, qu'est-ce que t'as donc qui 
ne va pas? Tu nous fais une mine à porter, le 
dfable en terre. Il faut te secouer, mon vieux. Est- 



6 sous L'UNIFORME 

ce que tu penses à quelque petite connaissance que 
t'aurais laissée à Paris ? 

— Hein I ce que j'ai?... c'est que je m'emmerde, 
ici, à vingt francs par tête. Plus je vais dans le 
métier, plus je m'aperçois qu'il est abrutissant. 
Est-ce que ça ne te fait rien à toi, Mahuret, de 
tourner comme une machine, d'être engueulé tout 
le temps et de ne jamais pouvoir répondre? 

— Ah! bon! tu as encore, sur le cœur, les amé- 
nités que Bouzillon t'as lancées, tout à l'heure, 
pour te faire allonger le bras ; si tu te froisses de 
ça, tu n'as pas fini ; il faut être philosophe, ici, 
mon pauvre vieux. 

— Oh I ce n'est pas absolument ce que m'a dit 
Bouzillon. Ses àneries commencent à me laisser 
froid. Ce qui me porte de plus en plus sur les 
nerfs, c'est tout le métier, les mouvements d'au- 
tomate que l'on nous fait faire à l'exercice, l'insd- 
lence des gradés: tout, jusqu'à ce sale costume qui 
me pèse sur le dosi Plus j'y réfléchis, plus je me 
convaincs que j'aurai bien du mal à finir mes cinq 
ans. 

— Bah! on se figure ça, mais on finit par s'y 
faire, à la longue! 

Moi aussi, dans les commencements, en pen- 
sant à ceux que j'avais laissés, j'ai eu le mal du 
pays. Chez les « singes », j'avais la tête près du 



sous F/UNIl^ORME 7 

bonnet, quand ils voulaient nne faire de la rous- 
pétance je les envoyais dinguer, aussi, ce que ça 
m'a semblé dur, quand, ici, il a fallu poser sa chi- 
que et taire le mort! Il me semblait que je ne 
pourrais jamais m'y habituer; mais on se fait à 
tout, et, aujourd'hui je prends mon mal en pa- 
tience, soupirant bien après « la classe », mais 
quoi? il faut bien se faire une raison. J'ai déjà dix- 
huit mois de faits; ça se tire tout de même. Et 
puis, après tout, puisqu'il faut y passer... qu'est- 
ce que tu veux y faire? 

— Il faut y passer... il faut y passer Mais 

pourquoi faut-il y passer ? T'es-tu jamais demandé 
de quel droit on t'arrachait à tes occupations, à 
tes amitiés, à tes amours ? de quel droit on te 
prend les cinq plus belles années de ton existence, 
pour faire de toi un valet marchant au doigt et à 
l'œil, subissant les engueulades et les injures d'in- 
dividus qui, les trois quarts du temps, sont bêtes 
comme leurs pieds. Ce Bouzillon, qui nous en- 
gueule à tous propos, ça baiserait le cul du capi- 
taine, si celui-ci le lui commandait^ et dire que nous 
sommes forcés de subir ses excès de zèle, et ses 
accès de mauvaise humeur. 

Parce qu'ils ont un galon d'or ou de laine sur la 
manche^ te voilà à leurs pieds. Ce qui m'exaspère 
ce ne sont pas les privations que l'on nous fait en- 



8 sous l'lnifkrme 

durer, ce n'est pas le métier de chiens savants que 
1 on nous enseigne, ce que je ne puis digérer, 
c'est de me sentir un Cusil entre les pattes, c'est 
de me dire que nous sommes là des milliers d'an- 
douilles qui, par notre crainte du pouvoir fictif 
qu'octroient ces symboles, nous fournissons la force 
eîective qui nous asservit. 

C'est parce que nous sommes assez lâches pour 
o')('ir que subsiste cette autorité. Tiens! quand j'y 
pe.ise je vois rouge, et un gradé viendrait là m'em- 
merder, il me semble que je lui laisserais, avec vo- 
lupté, tomber la crosse de mon fusil sur la gueule. 

— Ha 1 mon vieux colon, si tu le prends sur ce 
pied-là, tu n'as pas fini de te faire de la bile. Sans 
compter que des dispositions semblables peuvent 
le faire « manger de la boite», plus souvent qu'àton 
tour.... si elles ne t'envoient pas à Biribi ou au pe- 
loton d'exécution Brrr.... tu sais! ma mère 

n'en fait plus, il fout que j'aie soin de son fils. Je 
préfère encore baisser la tète lorsqu'un « pied de 
banc )) ou un « cabot » passe sa colère en me trai- 
tant de Jean-foutre. S'il me fout à la boite, j'ai la 
consolation de me dire que ça compte sur le congé 
.... et vogue la galère !.. ici, il ne faut pas avoir 
l'épiderme délicat si on ne veut pas se faire « rallon- 
ger la ficelle. )) 

^— Oui, certainement, pour la majorité des gens, 



sous l/UNIFORMr. 

je ne dis pas que Ion raisonnemenlnesoilpasjuslc. 
Ceux qui se « piqueatdebonsens » diront avec loi que 
c'est la seuleconduite raisonnable à tenir. . . Oui ! . . . sa- 
voir plier en temps opportun... La Fontaine a fai« 
une très belle fablelà-dessus.... Moi-même, depuis 
trois mois queje suis ici, crois-tu que je n'aie pas 
senti, plus d'une fois, la langue et la main me dé- 
manger, lorsque l'arrogance, d'un galonné se fai- 
sait trop sentir à mon égard? Mais... voilà !.. l'ins- 
tinct de la conservation est plus fort que celui de 
la dignité... je me suis retenu.... je me consolai 
en m- disant qu'après tout, ça n'est pas éternel, 
que ça finira un jour... l'Espérance vous fait pas- 
ser sur le présent... moi aussi, j'ai apprisàplier !... 
on apprend très vite à plier!.... 

Mais il y a des dispositions d'esprit où ça doit 
être difficile de ne pas éclater. Et alors... tant pis 
pour celui qui vient vous chatouiller. 

A moins que, pour moi comme pour les autres, 
le milieu ne finisse par opérer, queje m'abrutisse 
tellement que je devienne insensible aux piqûres, 
que j'oublie ma dignité d'homme, pour arrivera 
faire ce qu'on appelle un bon soldat : insensible 
aux injures, exécutant un ordre sans chercher à 
le comprendre, se « cuitant » quand il en trouve 
l'occasion, passant des heures entières à des papo- 
tages de gosses, lorsqu'il ne rit pas a ventre débou- 

1 • 



10 sous L'UNIFORME 

tonné, aux gravelures d'un idiot qui croit faire do 
l'esprit en débitant quelque cochonnerie courant 
les régiments depuis un temps immémorial, et qui 
perd, avec le temps, et à force de changer de 
narrateurs, tout le piquant qu'elle pouvait avoir au 
début. 

Est-ce que je ne sens pas que je m'abrutis aussi 1 
l'imbécillité de ceux qui m'entourent me choque 
moins qu'aux premiers jours, leurs conversations 
stupides ne me font plus fuir comme au début, je 
sens que je m'enlise, j'éprouve le besoin de crier 
au secours ! 

Mais quand je pense que j'en ai encore pour qua- 
tre ans de cette vie-là... tiens, Mahuret, la tête me 
pète... Parlons d'autre chose. 

— 11 n'y a personne ici? gronda tout à coup une 
voix à l'entrée de lachambrée, pendant quelaporte 
entrebâillée laissait passer la silhouette d'un jeune 
soldat portant les galons de caporal. 

Il pouvait avoir dix-neuf ans; une moustache 
naissante, d'un blond fdasse, au lieu d'estomper 
la figure la rendait platement vulgaire, ce qui con- 
trastait avec l'air de suffisance que se donnait le 
nouveau venu: il ne pouvait faire un pas ou dire 
une parole, sans se dandiiier^^comme un canard 
allant à l'eau. 



sous L'UNirORMK 11 

De plus, très vaniteux de ses galons, il avaitpris 
l'habitude de replier sa main pour saisir le bord 
de la manche de sa vareuse et de tourner légère- 
ment le poignet pour que ses sardines fussent bien 
en évidence. 

— Farges! reprit-il, Farges!.. où est-il?.. Il est 
donc sorti cet animal? Il me faut pourtant quel- 
qu'un... Tenez ! Caragut, vous qui ne faites rien, 
vous allez donner un coup de brosse à ma vareuse 
et astiquer mon ceinturon ! Il faut que je sorte. 
Vous me les rapporterez à la chambre de détail. 

— Pardon, caporal Balan, je ne suis pas payé 
pour être votre larbin; faites faire votre travail 
par qui bon vous semblera, moi j'ai assez du mien. 
Chacun pour soi ici. 

— Ah! c'est vrai, j'oubliais qu'il ne faut rien 
vous demander. C'est bon! je m'en rappellerai, à 
l'occasion.... Tenez, Brossier, continua Balan, en 
s'adressant au voisin de droite de Caragut, vous 
me rendrez bien le service de donner un coup de 
fion à mon fourniment? Le voilà, et il jeta vareuse 
et ceinturon sur le lit. — Je cours à la chambre de 
détail, le chef m'attend. 

— Tonnerre de Dieu! hurla Brossier, — sitôt que 
Balan eut les talons tournés, — attends un peu que 
je vais les astiquer tes boutons; ce n'est pas de les 
frotter que je les userai. 



12 sous L'UNIFORME 

Il»est de fait, fit Mahuret, qu'il a toujours be- 
soin de quelque cliose, ce lascar-là. Tantôt c'est 
son fusil à nettoyer, tantôt c'est son ceintuion ou 
son sac à astiquer, une autre fois c'est son lit à 
faire, il n'en finit jamais. Il emploierait bien toute 
la compagnie à son service s'il osait. 

— Puisque l'on e?t assez bête pour lui faire son 
fourbi, répliqua Caragut. 

— Oh! la prochaine fois qu'il viendra m'emmer- 
der, interrompit Brossier, je l'enverrai chier où il 
met son pain... 

— Mais en attendant, tu lui brosses sa vareuse, 
comme demain tu lui cireras ses souliers s'il te les 
apporte, quitte à brailler ensuite derrière quand il 
aura le dos tourné. 

— Pardi! toi, tu te fous de tout... tu en parles à 
Ion aise. Avec ça qu'il est commode le camarade; 
tu sais, quand il porte un motif, c'est rare s'il n'est 
pas augmenté. 

Tu ferais bien de le méfier, même, il t'a à l'œil, 
voilà plusieurs fois qu'il te menace.... prend s garde! 
Je ne suis étonné que d'une chose, c'est qu'il ne 
l'ait pas encore collé un de ces motifs dont il a la 
spécialité... je serais de loi, je me méfierais. 

— Ah ! ça, oui, je sais qu'il m'a dans le nez une 
belle affaire et ne cherche que l'occasion de me 
pincer, mais que veux-tu, c'est plus fort que moi, 



sous l'uniforme 13 

quand je vois des trous de cul pareils à ce méchant 
calicot qui s'est engagé et fait du zèle parce qu'il 
se figure que les galons vont lui pleuvoir à foison, 
ça me fait suer, et quand ça vient sous mon nez 
faire ses épates, je taperais dessus volontiers; il 
faut (ju'il n'ait pas de cœur pour deux sous, après 
avoir mangé du métier, vouloir en faire sa car- 
rière. 

En ce moment le clairon de garde sonna la 
soupe. 

— Apporte-moi ma gamelle, dis, Mahurett fit Ga- 
ragut qui voyait son copain se diriger vers la 
porte. 

Dehors, du côté des cuisines, on entendait les 
cris de soldats qui en faisaient le siège. Voulant 
tous pénétrer à la fois, ils sebousculaient, se pous- 
saient, s'invectivaient et s'empêchaient d'entrer en 
se serrant les uns contre les autres. 

Ces défenseurs de la Patrie avaient l'air d'une 
bande de sauvages affamés se précipitant à la cu- 
rée. Ceux qui réussissaient à s'emparer d'une ga- 
melle avaient toutes les peines du monde à la pré- 
server de la bousculade et à la porter intacte. Il ne 
leur était même pas facile de sortir eux-mêmes, 
tant les pressaient ceux qui voulaient entrer. C'é- 
tait un charivari assourdissant, qui ne se calma 



14 SOUS L UNrFORME 

que lorsque le flot des assaillants se fut peu à peu 
écoulé. 

— Voilà, fit Mahuret en revenant avec deux ga- 
melles et en les installant au coin d'une table. 

Ayant atteint son pain sur la planche suspen- 
due au-dessus des tètes dans toute la longueur de 
la chambrée, il prit une cuiller et une fourchette 
qui s'y trouvaient plantées, et se mit à faire l'ins- 
pection de sa gamelle. 

Il en sortit un mince morceau de viande, dont 
la moitié, au moins, se trouvait être un fragment 
de nerf; puis, en y promenant de nouveau sa cuil- 
ler, il finit par pêcher deux ou trois moitiés de 
pommes de terre qu'il installa sur le couvercle, 
formant assiette, de sa gamelle. 

— Hé bien ! mince! mon vieux cochon! il n'y 
aura pas de quoi attraper une indigestion. Je 
manquais de sous-pieds à mes guêtres, voilà bien 
mon affaire! Et toi, es-tu aussi bien fade? 

Caragut fouillant la sienne : 

— Je crois que j'ai de quoi compléter ta paire 
de sous-pieds ; quatre morceaux de pommes de 
terre et autant de pain qui se baladent dans l'eau 
de vaisselle octroyée si généreusement par l'auto- 
rité à ses défenseurs, voilà de quoi nous restaurer. 

Mets-tu deux sous ? nous irons chercher de 
l'huile et du vinaigre pour mettre notre bœuf en 



sous L'UNIFORME 15 

salade avec nos pommes de terre, ça nous chan- 
gera au moins l'ordinaire. 

— C'est une idée; donne-moi ton quart, je vais 
aller chercher ça à la cantine. Je dois avoir dans 
mon sac quelques gousses d'ail que j'ai barbotées 
ce matin, étant de corvée à l'ordinaire, nous en 
mettrons deux ou trois dedans. 

Les hommes de la chambrée s'étaient casés 
comme ils avaient pu pour manger la soupe. Une 
fois toutes les places prises aux tables, on en avait 
cherché d'autres, soit sur l'entablement des fenê- 
tres, soit en étendant les planches à astiquer sur 
les lits, soit tout simplement en s'asseyant à terre, 
à même sur le carreau, ou bien encore sur les 
lits. 

Chacun se dépêchait d'expédier le contenu de sa 
gamelle, lorsque fit irruption dans la chambrée 
un grand gaillard déhanché, à la figure imberbe, 
mais toute bourgeonnée, au nez culotté. 

C'était le sergent de semaine. 

Celui-là n'était pas méchant par tertipérament, 
il le faisait à la rigolade, plaisantant avec tout le 
monde. Mais le plus souvent entre deux vins, il 
était inconscient du mal qu'il faisait. C'est en plai- 
santant qu'il menaçait quelqu'un de lui porter 
quatre jours de salle de police. 11 était si drôle en 



16 sous L'UNIFORME i 

VOUS annonçant cela^ que l'on allait se coucher bien 

convaincu que la punition ne serait jamais portée. ; 

Et ce n'était jamais sans une stupéfaction profonde | 

que la victime des plaisanteries de cet ivrogne en- ' 

tendait au rapport que, non seulement les quatre ; 

jours avaient bien été portés, mais étaient libel- ' 

lés de telle façon, qu'il était rare qu'ils ne fussent \ 

pas portés à huit ou à quinze jours, par le capi- i 

laine ou le colonel. ] 

— Ceux qui ont des mandats à toucher, vien- ; 
dront me trouver, après la soupe, pour descendre i 
à Brest chez le vaguemestre, cria-t-il, d'une voix ; 
enrouée par l'alcool. '; 

— Tiens! ricana Mahuret qui revenait de lacan- - 
tine, c'est Loiseau qui est de semaine; s'il y a une ' 
bonne tète parmi ceux qui ont de l'argent à tou- ' 
cher, il faudra le boulotter ou coucher à la boite, ; 
Si le pigeon est ici, tu ne vas pas tarder à voir I 
rappliquer Bouzillon, c'est le rabatteur quand Loi- : 
seau est de semaine... Tiens I... quand je te disais... i 
regarae-le là-bas qui s'amène... la comédie va • 
commencer. ' 

Bouzillon, sans faire semblant d'avoir vu Lai- \ 

seau, s'était avancé dans la chambrée, inspectant i 

à droite, à gauche, lançant une blague d'un côté, i 

une engueulade de l'autre ; trouvant un paque- j 

tage mal fait, un fusil sale, des souliers mal cirés. ; 



sous L'iJNirdh.MF. 17 

11 allait, sans se presser, se dandinant le long des 
lits. 

Arrivé devant un gros gaillard, possesseur d'une 
figure ronde comme la lune, au nez retroussé, 
deux gros yeux, surmontés de sourcils en accent 
circonflexe, et faisant saillie sous le front, il s'ar- 
rêta net, — l'autre était à califourchon sur son lit, 
où il avait étalé son mouchoir de poche pour po- 
ser sa gamella. 

Bouzillon s'était planté, en arrêt, devant lui. 

— Qui est-ce qui m'a foutu un cochon de cette 
espèce, hurla-t il, comme suffoqué par l'indigna- 
tion. Vous ne savez donc pas que c'est défendu de 
se mettre sur les lits pour manger! Est-ce que vous 
croyez que le gouvernement va fournir des cou- 
vertes pour vous servir de nappes? Allez! allez! 
vous allez me prendre une capote de corvée et 
vous mettre en tenue pour descendre à la boîte, et 
vous dépêcher ! entendez-vous? 

— Mais, sergent! bégaya le pauvre diable, ahuri 
sous le déluge oratoire de Bouzillon, je... ne sa- 
vais pas... je... je... ne recommencerai plus. 

— Vous ne saviez pas! qu'est-ce que ça me foula 
moi que vous ne sachiez pas ; vous le saurez une 
fois que vous aurez couché à la boite. Allez! allez! 
plus vite que ça ! Allons ! oust I 

— Qu'est-ce qu'il y a?fitLoiseau ens'approchant, 



18 SOUS l'uni FORMK 

comme attiré par le brait de la discussion. Tiens ! 
c'est à Pouliard que lu en as ! Qu'est-ce qu'il a en- 
core fait ? 

— Il a fait, qu'il mangeait sur son lit; tu sais 
que c'est défendu, que le capitaine nous a recom- 
mandé de veiller à ce qu'on ne les salisse pas en 
mangeant dessus, et que les dégradatiops nous se- 
raient imputées. J'envoie ton Pouliard coucher à 
la boite. 

— Allons! allons! Tu ne vas pas être si mé- 
chant que cela. Nous devons veiller, c'est vrai, à 
ce qu'on ne dégrade pas la literie, et le capitaine 
est rosse à ce sujet, mais Pouliard ne savait peut- 
être pas... c'est sans doute la première fois que ça 
lui arrive... excuse-le pour cette fois-ci... Du reste, 
c'est un bon garçon, Pouliard, il ne recommencera 
sûrement pas. 

— Pardi ! je t'attendais bien là, tu es toujours 
comme ça, toi ; tu trouves toujours quelque excuse. 
C'est comme cela qu'on se fout de notre fiole après. 
Il aura ses deux jours de salle de pohce. 

— Allons! voyons, tu ne vas pas désespérer ce 
pauvre garçon. Je le connais, il est de chez moi, il 
n'a pas encore eu.de punitions, tu ne voudrais pas 
commencer pour une babiole comme ça. D'autant 
plus qu'il est aux élèves caporaux, et des pre- 
miers à passer, ça pourrait lui faire du tort. Et puis 



sous L'UNIFORME 19 

je crois qu'il a un mandat à toucher, il faut qu'il 
descende à Brest avec moi, ce soir N'est-ce pas, 
Poiiliard, vous avez un mandat à toucher? il me 
semble avoir vu votre nom sur ma liste. 

— Oui, sergent Loiseau, fit le pigeon que nos 
deux gaspards s'apprêtaient à plumer. Ne me portez 
pas de punition, continua-t-il en s'adressant àBou- 
zillon. J'avais toujours vu manger sur les lits, je 
ne savais pasque c'était défendu. Et, disant cela, il 
jeta un regard navré sur les deux rangées de 
lit, espérant découvrir quelque autre délinquant 
qui, lui semblait-il, aurait amoindri sa responsalji- 
lité, en étant passible de la môme peine. Mais, pres- 
tement, aupFeraier coup de gueule, ceux qui étaient 
en faute, avaient levé le couvert pour aller le dresser 
ailleurs, qui sur un coin de table, qui ?ur un bout 
de banc^devenu libre. 

— Ça c'est pas mon affaire, répliqua Bouzillon, 
c'est vous que je prends, c'est vous qui paierez. 
Puisque vous avez votre mandat à toucher ce soir, 
vous pouvez descendre à Brest, mais demain vous 
irez coucher à la boîte. Et il partit ronchonnant 
entre ses dents, tandis que Loiseau cherchait à l'a- 
pitoyer, en entraînant Pouliard avec eux. 

— Hein ! ricana Mahuret, qui, avec Caragut avait 
observé la scène de sa place, qu'est-ce que je te di- 



30 sors i/iTNiroHME 

sais ? la farce est en bonne voie. Mon Bouzillon va, 
tout à l'heure, se trouver comme par hasard sur 
le chemin de Loiseau qui aura cramponné Pouliard 
à la sortie de chez le vaguemestre; sous prétexta 
d'arranger l'affaire, on ira prendre un verre ; une 
fois qu'ils seront eu train.... ce qu'ils vont écorner 
le mandat!... c'est un miel !... Si mon Pouliard 
rentre avec de l'argent, il aura de la veine. 

— C'est bsau, tout de même l'armée! fit iro- 
niquement Caragul. C'est une grande famille, nous- 
dit-on. Elle est propre la grande famille! On s'y 
exploite aussi salement que dans la petite. 

— Et, noie bien, que Pouliard étant une bonne 
bête, on m s'est pas mis en frais diimigination 
pour trouver un [»rétexte et le menacer de salle de 
police; mais s'ils avaient eu affaire à un type 
moins facile à influencer, ils auraient corsé le pré- 
texte, voilà tout ! 

Une fois, Bracquel étant de semaine et Bouzillon 
faisant la chasse, ils tombèrent sur un copain ré- 
calcitrant et provoquèrent de sa pari une réponse 
un peu vive. Loiseau le menaça de lui porter deux 
jours de prison avec un motif de réponse inconve- 
nante, espérant lui foutre le trac et le rendre plus 
souple. L'autre, au contraire, s'emporta, le mit au 
défi de porter quoi que ce soit, et récidiva son apos- 
trophe. Pendant la dispute, un officier qui passait 



sous L'UNIFORME 21 

par là, et n'avait entendu quela réponse du copain, 
ordonna à Loiseau de porter le motif, et la victime, 
au rapport, attrapa deux mois de prison. 

— Nom de Dieu! il me semble que j'aurais cassé 
la gueule à celui (pii m'aurait valu une punition 
aussi injuste. 

— lié! mon [)auvre vieux, tu n'aurais rien cassé 
du tout. (In fait de ces coups- là dans un moment 
de colère, lorsqu'on ne réfléchit pas; mais quand 
on a eu tout le temps de larétlexion, quand on pense 
qu'une simple piciienette à un morveux de cabot, 
peut vous mener tout droit au peloton d'exécution, 
cela vous refroidit un homme. 

— Ça ne fait rien, il me semble que je n'aurais 
pas pu me retenir. 

— Tu le crois. Celui auquel c'estarrivéétaitd'un 
tempérament à le faire ; seulement, étant donnée 
la nature de leur discussion il crut que, malgré 
l'ordre de l'officier, mes deux pierrots n'oseraient 
pas porter le motif; quand le capitaine lui annonça 
que le motif était bien port(' et ([u'il le lui allongeait 
de huit jours, il voulut réclamer et demander à al- 
ler au rapport. Le colonel le corsa d'un mois pour 
avoir réclamé à tort et avant d'avoir fait sa punition. 
Il avait déjà commencé sa prison quand la déci- 
sion de la division lui apprit qu'elle le lui portait à 
deux mois. Pendant ce temps quelques jours s'é- 



23 sous L'UNIFORME 1 

talent écoulés, il s'était tieurté aux menaces du ' 

Code Militaire, aux figures glaciales, au ton rogue : 

des gradés; l'appréhension avait déjà amorti sa co- : 

1ère. Il caressait bien l'espérance de se venger ] 

plus tard, mais, quelle que fut sa fureur, lorsqu'il \ 

fallut aller au clou, il subit sa peine sans regimber | 

de peur d'en attraper davantage. Au fond^ c'était ' 

ce qu'il avait de mieux à faire. : 

— Quelle salle machine quel'armée, plusje vais, \ 
plus je m'en convaincs. ■ 

— Qu'est-ce que tu veux, c'est comme cela, ter- j 

mina Mahuret en se levant et décrochant son cein- i 

i 

turon pour sortir. Viens-tu faire un tour?j 

— Ma foi non, je ne suis pas en goût d'aller me ; 
promener ce soir. ; 

— Comme tn voudras, moi je préfère foutre le ; 
camp de la caserne.... tire-moi au cul que je bon- j 
cle mon ceinturon. î 

Caragut fit, au dos delà vareuse àMahuret, deux ' 

plis qu'il ramena en arrière, pendant que celui-ci =■ 

bouclait son ceinturon ; c'est ce que, dans le mé- : 

tier militaire, on nomme élégamment a se tirer au ; 

cul » tandis que « tirer au cul, » sans le pronom, ; 

signifie se refuser à toute besogne. ' 

En voyant filer son camarade, Caragut hésita un ' 

instant, s'il devait le suivre ; mais le vide de i 

ces fiàneries, à travers les rues de Brest, où le sol- ; 



sous L'UNIFORME S3 

dal doit toujours avoir le bras en l'air pour saluer 
les officiers de tous grades et do toutes armes qui y 
pullulent; ces promenades où rien ne vient dis- 
traire l'œil ni la pensée, l'avaient rebuté déjà 
tant de fois que, découragé, il préférait arpenter la 
chambre, vide à cette heure. 

Ayant ainsi fait deux ou trois le tour à travers 
les chambres, l'ennui le prit et il regretta de n'a- 
voir pas suivi Mahuret. Les bras ballants, ne sachant 
à quoi s'occuper, il se mit sur son lit et ne tarda 
pas à s'endormir. 

La sonnerie de l'appel l'éveilla. Lbs hommes, 
comme une volée de moineaux, couraient au pied 
de leurs lits; le caporal de chambrée, grondait 
les hommes chargés du nettoyage de n'avoir pas 
donné un coup de balai, puis tout se calma, l'ap- 
pel se fit. 

L'appel rendu, le sergent de semaine, Loiseau, 
vint annoncer : « Demain, marche militaire! les ca- 
poraux veilleront à l'équipement de leurs hommes!» 

Puis, appelant: Pouhardi Pouliard! Où est-il donc 
cet animal? Où diable a-t-il pu passer ? 

— Voilà ! sergent, voilà, fît une voix pâteuse, 
partant du fond de la chambrée; qu'est-ce qu'il ya? 
et Pouliard, flageolant sur ses jambes, l'air encore 
plus abruti, s'amena devant Loiseau. 



24 SOUS L'UNIFORME 

— Vous ne vous rappelez donc pas, souffla ce der- 
nier à l'oreille du pochard, que vous avez donné 
rendez-vous à Bouzillon, il nous attend à la can- 
tine. 

— Hein ! fit Mahurel, s'adressantà Garagut, Pou- 
liard en a-t-il une bilure,ce qu'il est fade le bon 
homme! Ils sont en train de finir de le plumer. Je 
suis sur qu'ilsdoivei.t être au moins nue demi-dou- 
zaine à l'attendre à la cantine! 

Garagut haussa les épaules, tout en préparant 
son lit pour se coucher. 
Puis, après un silence: 

— Que c'est beau, l'armée! 



JI 



Depuis longlein[)S l'on annonçait la visite du 
colonel. Mais il avait fallu dégrossir un peu les 
recrues, afin de les mellre en état de lui être pré- 
sentées. 

Enfin ! après avoir eu revue du lieutenant, du 
capitaine, et du commandant, ce « grand » jour 
était arrivé. 

Dès le matin, on s'était mis à nettoyer les lo- 
caux, épousseter les planchers, laver les vitres, 
frotter les cuisines, récurer les gamelles. Les cui- 
siniers avaient mis des pantalons et des blouses 
d'une blancheur immaculée. Le tout était loin 
encore de représenter le luxe et le confort, mais 
auprès de l'aspect habituel, cela pouvait passer 
pour de la propreté. 

Jusqu'au gros poôle de fonte, occupant le milieu 

•i 



26 sous L'UNIFORME ' 

-i 

delachambre, dool on ne s'occupait pas d'habilude; | 

qui, depuis le commencement de l'hiver n'avait ' 

pas eu la moindre brindille à brûler, que deux j 

hommes se mirent ;\ noircir et à brosser ; on ap- • 

porta tout auprès, une pile de bois qui fut symétri- I 

quement rangée. j 

Puis, quand le premier coup de feu fut passé, [ 

les soldats purent respirer un peu : caporaux, ser- ; 

gents cl officiers avaient visité et revisité toute i 

l'installation; on n'attendait plus que la venue du j 

colonel. Sans trop s'éloigner de leurs places, les ; 
soldats causaient par petits groupes. 'i 

Garagut s'entretenait, avec quelques camarades, ; 

de la première marche que les recrues avaient ^ 
faite depuis leur arrivée au corps ; elle leur avait 

semblé dure, et ils s'en rappelaient les diverses pé- ] 
ripéties. 

— llein! fît Mahuret, as-tu vu la bille (jue fai- ; 

sait Pouliard, aux haltes, lorsque les autres allaient ; 

boire, alors qu'ayant, la veille, mangé tout son ] 

arijent avec Loiseau et Bouzillon, il était, lui, forcé ■ 

I 

de se brosser le ventre? ; 

Il espérait que les autres allaient l'inviter ! il ' 

fallait le voir les suivre piteusement des yeux, ; 

jusqu'à ce qu'ils fussent entrés dans les débits, : 

mais, du moment qu'il était sans le sou, ceux-ci ne ' 

faisaient pas plus attention à lui que s'il n'existait * 



sous L'UNIFORME 27 

pas. Ilsavaienl trouvé de nouvelles poires qui finan- 
çaient à leur tour, et nions Pouliard, la gueule em- 
p;\t('e de la marche et de sa cuite de la veille, 
avait beau les raccrocher d'uu regard quéman- 
deur, ils passaient sans le voir. 

— Pourquoi était-il si bête de se laisser gru- 
ger? 

— Ah! dame, tu sais, quand on est saoul! 

En ce moment, la présence du colonel fut signa- 
lée dans le quartier, chacun dut regagner sa place, 
au pied de son lit, attendant le grand chef, qui 
passait par les compagnies à leur tour de rôle. 

— Nom de Dieu! qu'il fait froid, ici, fit tout à 
coup le sergent-major, en s'amenant en coup de 
vent; puisqu'il y a du bois, pourquoi n'allumez- 
vous pas de feu? Allons! les hommes de chambre, 
du bois là-dedans, et que ça chauffe ! 

Aussitôt deux hommes de chambrée se précipi- 
tèrent pour obéir aux ordres du sergent-major. 
Mais, comme il n'y avait ni papier, ni petit ,bois, 
il se passa un grand quart d'heure avant que le feu 
flambât. 

Le tour d'inspection de la 28^ était arrivé, l'en- 
trée du colonel fut annoncée par le cri retentissant 
de : 'X A vos rangs!... Fixe! » poussé par le capi- 
taine qui guettait depuis près d'une demi-heure. 

La visite fut rondement menée. Le colonel se 



28 SOUS L'iJMl'OR.ME 

montra boaho:nme, paterne, tout en sachant res- 
ter solennel. Il posi deux ou trois questions à au- 
tant de jeunes soldats qui, flittés de l'honneur, 
acquiescèrent, à ses questions, en trouvant tout 
excellent. 

En s'e:i allant, il exprima au capitaine sa satis- 
faction de la bonne tenue des recrues. Parla du 
Drapeau, de la Patrie, de la France, de la Discipline, 
et de l'Autorité Paternelle des chefs, et s'en fut ra- 
conter son petit boniment à la compagnie suivante. 

L'ordre étant donné de rompre, chacun s'occupa 
de serrer tout son attirail. 

— Dis donc, Mahuret, fit Caragut, tout en re- 
montant son fusil, est-ce que c'est en l'honneur de 
la visite du colonel, qu'ils ont fait du feu, aujour- 
d'hui, dans la turne? 

— Ça, c'est probable. 

— Il n'était que tôt, ce n'est pas de la blague, 
mais voilà plusieurs jours que Ton commençait à 
geler. 

— Aussi, cequ'ils sont en train d'entourer le poêle 
en ce moment. Regarde-moi donc cette bande de 
rosses! Les voilà qui se disputent. 

En effet, une altercation venait de s'élever près 
du feu : deux troupiers étaient en train de ramas- 
ser les bûches qu3 d'autres leur arrachaient des 
mains. 



sous L'UNIFORME 20 

— Quand je te dis, faisait l'un des hommes, que 
c'est le chef qui nous a commandé de ramasser le 
bois et de le porter à la chambre de détail ! 

— Veux-tu te dépêcher de foutre le camp, s'ex- 
clamait-on dans le cercle, à d'autres! tu veux nous 
carotter. C'est pour l'autre chambre que tu veux 
l'emporter. 

— Puisque c'est le chef qui l'a dit, appuya le 
deuxième troupier. 

— Des navets ! c'est pas le chef qui l'a dit, tu 
vas laisser ce bois-là. 

— Dites donc, intervint tout à coup la voix ai- 
gre de Balan, avez-vous fini de faire tout ce po- 
tin, laissez les hommes faire ce qui leur a été 
commandé. C'est le bois de la chambre de détail. 
Attendez un peu, que l'on va vous chauffer! Fau- 
drait-il pas vous mettre dans du coton aussi? 

Le cercle avait fait silence. Les deux hommes 
chargèrent les bûches et disparurent. 
.— Qu'est-ce que tu dis de ça, toi? fit Maluiret. 

— Tiens, pardi! ce n'est pas difficile à deviner: 
on donne du bois pour la compagnie, mais c'est la 
chambre de détail qui se chauffe ou tripote avec. 
Le colonel venant aujourd'hui, on en avait mis en 
évidence, mais maintenant qu'il est parti, on s'em- 
presse de reprendre le reste. Ce n'est pas assez 
qu'ils se fassent tailler des beefteacks dans notre 



30 sous L'UNIFORME ] 

ration de viande, qu'ils prennent le meilleur de no- \ 

tre café, ils nous ratissent notre bois par dessus le ■ 

marché. \ 

Voilà la soupe qui sonne, je vais chercher nosga- ■ 

melles. Situ veux, nous irons faire un tour en- i 

i 
suite. j 

— Volontiers. • i 

1 

Quelque temps après l'arrivée des recrues, les ' 
chefs de compagnie avaient, sur l'ordre qui leur en i 
avait été donné, fait faire une dictée à tous les ar- ; 
rivants, et choisi, d'après cette page d'écriture, ' 
ceux qu'ils jugèrent « dignes » de 'suivre les cours ! 
des élèves-caporaux ! 

Caragut en faisait partie. i 

Il s'était laissé porter sur la liste, non pas qu'il j 
eût une envie démesurée de galon, ni qu'il eût le ■ 
secret dessein d'en faire sa carrière, mais il s'était : 
tenu le raisonnement suivant : «J'ai cinq ans à tirer, i 
Ça sera long. Il s'agit de les tirer avec le moins i 
possible d'embêtements. Les gradés qui sont les \ 
plus durs au malheureux troupier, sont justement j 
les gradés subalternes : caporaux et sergents; ce ] 
sont eux les plus tracassiers. Je n'ai qu'à devenir | 
leur égal pour n'avoir rien à redouter d'eux. Ce ne , 
sera pas difficile, étant donné que la 'plupart/le : 
ceux que je connais sont bètes comme des oies. ; 



sous L'UNIFORME 31 

Point n'est donc besoin d'une intelligence remar- 
quable. C'est à la portée du premier venu. Vaut 
mieux commander que d'être commandé. « Il avait 
donc suivi les cours. 

Cette année-là, les élèves-caporaux étaient jus- 
qu'alors exemptés de corvées et de garde ; mais on 
venait de décider qu'ils fourniraient, désormais, 
la garde du samedi. 

Les recommandations qu'on leur faisait à la 
théorie étaient si nombreuses, les différents saints 
et attitudes à donner ou à prendre selon le grade 
et la tenue des supérieurs, semblaient si compli- 
qués par la fréquence des observations et des pu- 
nitions résultant de chaque manquement que ce 
n'était pas sans un certain trac que Caragut se 
préparait à cette corvée. 

L'appréhension qui saisit l'individu, chaque fois 
qu'il s'agit d'accomplir une chose nouvelle pour 
lui, s'accentuait ici de la peur des mois de prison 
et pénalités diverses que l'on énumère complaisam- 
ment aux recrues terrifiées. 

Le jeune soldat qui n'y a pas encore passé craint 
de ne se reconnaître jamais dans la multiplicité 
des consignes. 

Au réveil, Caragut se mit donc à astiquer son 
fourniment. Bracquel était de semaine, c'est dire 
que l'inspection serait^ sérieuse, car on le tenait 



3i2 sous L'UNMFORME 

pour un des plus rosses parmi les sergents de la j 

compagnie. * 

C'était un de ces engagés qui croient qu'il n'y a : 

qu'à se présenter pour devenir officier. Avec un i 

zèle qu'ils font payer à ceux qui sont sous leurs or- ; 

dres, ils arrivent facilement à être sergent-fourrier ■ 

et sergent-major quand ils ont une belle écriture, j 

— mais, une fois arrivés là, ils sont tout étonnés j 

d'y rester. Ils se dégoûtent du métier, parce qu'ils ! 

sont vexés de^ne pouvoir avancer, mais cela ne fait - 

qu'ajouter à leur rosserie primitive, et les tracas- ' 

séries qu'ils faisaient subir par zèle à leurs su- ^ 

bordonnés, ils les continuent pour passer leur \ 

mauvaise humeur. . ; 

Une figure fausse et sournoise, dont le nez à la ■'■ 

racine semblait avoir reçu un renfoncement; les ■ 

yeux fuyants, ternes, d'un bleu pâle de faïence, i 

ne s'arrêtant jamais sur celui auquel il parlait ; • 

la mâchoire inférieure projetée en avant lui don- - 

nait une vague apparence de dogue, avec cela, de \ 

longs poils jaune-sale, hérissés, clairsemés, tout, i 

en lui, contribuait à faire de Bracquel une figure ; 
repoussante. 

Toujours à l'afrùt de la moindre négligence, il : 

jubilait quand il pouvait faire infliger quelques ins- : 

pections de gardes à ceux qu^il pouvait pincer. Et [ 

comme les malchanceux qui subissent cette peine ■ 



sors i/rNiron.ME 88 

sont à chaque fois, [»arliculièretneiit surveilles, il 
n'est pas rare de voir le» punitions se suce '(1er, et 
lo délinquant passer tous les matins l'inspection 
avec la garde montante, pour aboutir enfin à la 
salle de police. 

Cette peine co.isiste à se mettre en tenue, le ma- 
tin, comme les hommes qui doivuit prendr.î la 
garde, et à subir, avec eux, l'inspection de l'adju- 
dant et de l'adjudant-major de semaine, sans pré- 
judice de celle du caporal et du sergent de semaine. 

Or, il suffit d'un bouton terne ou d'une courroie 
mal astiquée au dire de l'inspecteur, pour vous 
faire « rallonger la ficelle, » euphémisme militaire 
pour signifier c{u'à la punition précédente on en 
ajoute une nouvelle. 

Il Va sans dire que cela ne vous préserve pas des 
engueulades habituelles, et que les épithètes de 
sale soldat, saligaud, cochon, — parmi les plus 
amènes — en sont le condiment ordinaire. On con- 
çoit la torture du patient et la démangeaison qu'il 
éprouve de répondre par des gifles. 

Caragut qui ne voulait pas prêter le flanc aux sé- 
vérités de Bracquel, s'escrima, de son mieux, sur 
ses courroies, mit toute sa science à faire reluire 
ses cuivreries. Aussi, quand sonna l'appel de la 
garde, courroies et boutons reluisaient comme des 
miroirs. 



34 sous l'uniforme 

Un quart (rheure de marche devait suffire, il est 
vrai, pour les rendre ternes de nouveau, et dé- 
truire tous les artifices de l'arrangement e\\gô, 
mais les minuties du métier exigent que cela brille, 
au moins jusqu'à l'inspection. 

A la sonnerie, les hommes commandés pour la 
garde dans chaque compagnie, vinrent se ranger 
au dehors et subirent l'inspection de leur sergent 
de semaine ; puis on les rassembla sur deux rangs 
que l'on fit ouvrir pour que l'adjudant d'abord, 
l'officier de semaine ensuite, puis l'adjudant-major, 
pussent les inspecter par devant et par derrière. 

Enfin quand on eut bien inventorié chaque 
homme, soupesé les sacs pour savoir s'il y avait 
l'ordonnance, lorsque chacun eut dit son petit mot, 
les clairons sonnèrent sur un ordre de Raillard, 
l'adjudant-major, le détachement défila devant lui, 
pour sortir du quartier. 

Le poste de police porta les armes. Ceux qui 
venaient le relever étant à la queue de la colonne, 
s'arrêtèrent à la droite du poste et la tête de la co- 
lonne continua son chemin. 

Ceux-ci devaient aller se joindre au contingent 
fourni parle quartier de Brest, où leur seraient dé- 
signés leurs postes respectifs. 

Cette répartition fut opérée, puis on procéda à 
une nouvelle inspection, et un nouveau défilé de- 



sous l'uniforme 35 

vanl les officiers de service de Brest, et, toutes ces 
formalités accomplies, chaque détachement put 
enfin se rendre au poste qui lui était assigné. 

Le détachement dont faisait partie Caragut fut 
désigné pour Bordenave, petit poste situé au fond 
du port. 

.11 fallait traverser la Penfeld pour s'y rendre. 
Un passeur vint chercher le détachement et le 
transporter de l'autre côté. 

Arrivés au poste, les hommes s'alignèrent de- 
vant, on les fit se numéroter, et, après les sima- 
grées d'usage, les uns prirent la faction, les autres 
allèrent se débarrasser de leur sac et de leur fusil, 
et revinrent assister à l'embarquement du poste 
qu'ils remplaçaient. 

Ce fut dans l'après-midi que Caragut monta sa 
première faction. Il eut peu à porter les armes aux 
officiers, l'endroit est peu fréquenté, et les pas- 
sants y sont rares. 

— Allons, se disait-il, en se promenant devant 
1(3 poste, décidément, monter la garde ce n'est pas 
la mer à boire, et je préfère être ici que faire le 
daim à l'exercice. 

N'ayant rien à faire jusqu'à ce que revint son tour 
de faction, il alla s'étendre sur le lit de camp du 
poste. 

Vers quatre heures et demie, des hommes de 



36 sous l'uniforme ^ 

I 

corvée appo itèrent la soupe que l'on mangea près-, 
que froide. ; 

Puis, la nuit tombée, le froid se faisant sentir.! 
plus piquant, les hommes se pressèrent autour du , 
poêle bourré de bois, ressassant leurs papotages' 
bèbêtes habituels. ; 

Vers les dix heures, Caragut dut reprendre son \ 
fusil et retourner en faction. Il fut placé dans uni 
endroit nommé la Poudrière, la consigne étant de : 
ne laisser passer personne sans le mot d'ordre. ; 

Le froid augmentait, mais la nuit ^tait belle, la | 
p,ile clarté de la lune ne laissait aux objets qu'une i 
forme indécise, peuplant les environs de fantômes ; 
immobiles. j 

Le mouvement avait cessé dans le port ; le si- ', 
lencô n'était plus troublé que par quelques cris de : 
(( qui-vivel » des sentinelles ou le clapotement des ! 
avirons d'une barque de ronde faisant sa tour- j 
née. I 

Les étoiles brillèrent au ciel, Caragut s'accota à j 
sa guérite etcontempli leur lumière vacillante que i 
semblait agiter une brise légère. Et là, perdu dans ; 
sa rêverie, il rumina pour la combien de fois, les | 
amertumes du métier, songeant mélancolique- - 
ment qu'il n'en était encore qu'au -début. ; 

Ce fut le froid qui l'arracha de ses songeries, i 
Transi, les mains glacées, malgré la précaution 



sous L'UNIFORME 37 

qu'il avait eue, en arrivant, de s'envelopper de la 
capote de gros drap brun, pendue dans la guérite, 
il se mit à marcher de long en large, battant la se- 
melle pour se réchauffer. 

Ce fut avec une véritable satisfaction qu'il vit ar- 
■ river le soldat qui venait le remplacer. 

Le bataillon continuait son éducation militaire. 
Après l'école du soldat, l'école de peloton ; les exer- 
cices se succédaient ininterrompus, monotones. 
L'hiver s'écoulait lentement, glacial et humide. 

D'habitude, les froids sont peu rigoureux àBrest, 

les côtes réchauffées par les eaux venues des mers 
; équatoriales jouissent d'un climat tempéré. Brest, 

ordinairement, a des hivers relativement doux; 

on y voit pousser, en pleine terre, les aloès, les 
ï fuchsias que, sous le climat de Paris, on est forcé 

de rentrer en serre ou sous châssis. 

Mais cette année-là, l'hiver fut particulièrement 
rigoureux. 

Un matin, en se réveillant, les soldats purent 
constater que la neige était tombée toute la nuit. 
Une couche épaisse couvrait le sol du quartier. 

Elle continuait à tomber menue, serrée, ajou- 
tant au froid glacial l'humidité pénétrante. 

Les hommes rassemblés dans les chambres at- 

3 



38 sous L'UNIFORME 

tendaient que l'on rap[ielâtpour l'exercice : Escrime 
à la baïonnette, portait l'ordre de service du jour. 
Mais la neige tombant toujours, on espérait qu'il 
y aurait contre-ordre, et que l'on substituerait à 
l'exercice en plein air, la théorie dans les cham- 
bres. 

Grande fut la déception, quand, à l'heure dite, 
le clairon appela tout le monde dehors. 

Fidèle à son objectif: aguerrir ses hommes, 
Rousset — le commandant de Pontanezen — vou- 
lait que l'exercice eût lieu comme d'habitude. Les 
compagnies durent sortir dans la cour du quartier, 
répondre à l'appel et prendre place à la manœu- 
vre. 

Rousset et Raillard tenaient à ce que leurs hom- 
mes pussent tenir campagne, disaient-ils, mais 
n'étant pas obligés de prendre part aux exercices, 
ils se chauffaient tranquillement, chez eux, pendant 
que les officiers subalternes, furieux de la corvée 
qu'on leur imposait, ronchonnaient entre eux des 
exigences du commandant. 

Leurs imperméables n'empêchaient pas la 
neige de leur fouetter le visage et la boue gelée 
qui fondait sous leurs pas de leur glacer les pieds. 
Ils étaient d'une humeur massacrante, pour un 
mouvement mal exécuté, pour un rien, parfois. Pour 
le plaisir de déverser leur bile, ils rabrouaient les 



sous L'UNIFORME 39 

hommes, et les épithètes « bande de rosses », 
« bande dec... » de plenvoir sur les pauvres soldats 
forcés de garder pour eux leur propre mauvaise 
humeur. 

Là il y avait entre autres, un lieutenant nommé 
Losteau nouvellement arrivé de Gochinchine et at- 
tendant un congé de convalescence, qui ne déco- 
lérait pas. 

Ayant trouvé la compagnie allant à la dérive, la 
discipline passablement relâchée, jaloux de faire 
du zèle, rendu grincheux par une maladie de foie 
qu'il avait rapportée de là-bas, il avait juré queaça 
changerait » et talonnait continuellement les capo- 
raux et les sous-officiers, pour qu'ils punissent les 
soldats. 

Après l'appel, la compagnie avait été divisée par 
pelotons d'une dizaine d'hommes environ, espa- 
cés de façon à permettre les évolutions de l'es- 
crime à la baïonnette. 

Dès les premiers exercices, Losteau trouva que 
le peloton, commandé par Loiseau, avait mal pris 
ses distances, et une averse d'injures vint, con- 
curremment avec la neige, tomber sur les soldats, 
courbant la tête des malheureux, les abrutissant 
au point de ne plus savoir où ils en étaient. 

Dans leur empressement à exécuter lescomman- 
dements, crainte d'arriver en retard, ils rataient 



40 sous L'UNIFORME 

tous les mouvements. Etourdis par les éclats de 
voix du lieutenant, les jurements de Loiseau gueu- 
lant d'autant plus fort qu'il craignait d'être en- 
gueulé lui-même, ils tournaient à droite quand il 
fallait tourner à gauche, partaient en avant quand 
il fallait rompre; les uns mettaient l'arme au pied, 
pendant que "les autres se mettaient au port 
d'arme. L'exaspération de Losteau était à son com- 
ble. 

Enfin, tant bien que mal, l'ordre fut rétabli et 
Losteau lâcha l'escouade pour aller déverser sa 
bile sur un autre groupe. 

La section de Garagut manœuvrait au fond de la 
cour. De loin, on voyait Losteau gesticuler, mais 
on ignorait pourquoi. La crainte de le voir rappli- 
quer sur leur dos, rendait tous les gradés, plus 
rosses et plus gueulards. 

Bouzillon commandait le peloton ; il fit tout de 
suite prendre les distances et la section dut com- 
mencer les « doubles pas en avant » les « volte- 
face », à droite, à gauche, compliquées par des 
(( coups parés », « coups lancés », « en avant poin- 
tez », sans discontinuation. 

N'aurait été laposition gênante de se tenir flécbi 
sur les jarrets, pendant l'intervalle des comman- 
dements, cela valait mieux que de rester immo- 
bile à faire du maniement d'arme, sous la neige; 



sous L'UNIFORME 41 

le mouvement s'il n'était suffisant pour réchauffer, 
empêchait au moins d'être complètement gelé en 
activant la circulation du sang. 

Mais les longues pauses à écouter l'explication des 
mouvements! ce sacré fusil dont le canon glace 
les doigts, tout en ankylosant le bras et qu'il faut 
tenir en avant, comme si l'on menaçait un ennemi 
présent, la pointe de la baïonnette à hauteur de 
l'œil, pendant que les jambes écartées fléchissent 
sous lé poids du corps qu'elles portent à faux puis- 
qu'on a pour consigne d'écarter les genoux et de 
plier les cuisses comme pour s'asseoir ! 

La neige tombait toujours drue et froide, cin- 
glant les visages, s'attachant aux vêtements, se 
fondant à la chaleur du corps qu'elle enveloppait 
d'une humidité glaciale. 

Caragut ne dérageait pas. Par moments l'envie 
le prenait de jeter son fusil dans la cour et de se re- 
fuser à la manœuvre coûte que coûte. N'était-ce 
pas idiot-de les tenir ainsi, sans nécessité aucune? 
Mais, il se raisonnait, soutenu par l'espérance tou- 
jours logée en quelque coin du cerveau de l'homme, 
se disant que ses misères auraient une fin; mais le 
moindre choc eût suffi pour donner lieu à l'explo- 
sion. 

De sa voix aigrelette, Bouzillon rectifiait les po- 
sitions : 



42 sous L'UNIFORME 

— Allons! numéro un, la poignée de votre 
arme. à la hauteur de la hanche!... Numéro cinq 
du second rang!... voulez- vous mi. ^ux vous tenir!... 
Vous avez l'air d'une andouille... Numéro huit!... 
le talon du pied droit à cinquante centimètres en 
arrière du talon gauche!... Qu'est-ce qui m'a 
foutu de ces pompiers-là? Attendez un peu, je vais 
vous faire pivoter puisque vous ne voulez pas ma- 
nœuvrer comme il faut ! 

Et il commanda une combinaison de quatre 
mouvements à la fois : « double pas en avant, coup 
lancé, volte-face à gauche, coup paré ». 

Mais les hommes aveuglés par la neige, énervés 
par la fatigue, s'embrouillèrent dans les mou- 
vements , surtout dans la volte-face ; les uns la 
firent à droite, les autres à gauche, de sorte que 
deux ou trois couples, au lieu d'avoir gardé leurs 
distances, se trouvèrent rapprochés face à face, se 
menaçant de leur baïonnette, ayant manqué de 
s'embrocher en virant à faux. 

— Tenez! regardez-moi ces idiots! hurla Los- 
teau qui s'amenait juste à ce moment-là. 

Et se précipitant sur un des coupables, il le se- 
coua brutalement, le ramenant à sa place. 

— Dites donc, bougre d'andouille, c'est-il comme 
cela que l'on vous a expliqué d'exécuter les volte- 



sous L'UM FORME 48 

face? Eles-vous ici pour éconler ce que l'on vous 
dit, ou pour penser à votre bonne amie? 

Sergent! faites recommencer ce mouvement! 
Vous prendrez les noms de ceux qui ne manœuvre- 
ront pas convenablement. 

— Double pas en avant! coup lancé! volte-face 
à gauche! en tête, parez et pointez!... arche! com- 
manda Bouzillon compliquant encore le mouve- 
ment final sur le précédent. 

Les hommes intimidés par la présence de Los- 
teau, par ses criailleries surtout, et la crainte d'une 
engueulade, les yeux braqués, chacun sur son voi- 
sin, pour s'assurer comment il s'y prenait, exécu- 
tèrent le mouvement, tant bien que mal et sans 
trop de fautes, mais avec une gaucherie et une 
indécision qui exaspéra Losteau : 

— Vous manœuvrez comme des cochons! Vous 
ne pouvez donc pas mettre plus d'énergie dans vos 
mouvements !... Tenez ! regardez cet abruti, là-bas, 
du second rang!... on dirait que c'est un cierge 
qu'il tient à la main, au lieu d'un fusil! 

Tas de rosses, vous manœuvrerez, sans repos, 
jusqu'à ce que vous arriviez à exécuter les mou- 
vements avec ensemble, ou je vous souquerai 
ferme. 

Et la section dut exécuter toute une série de 
mouvements, aiguillonnée par lesjnjures de Los- 



44 sous L'UNIFORME 

teau et les glapissements de Bouzillon qui s'agitait 
dans l'orbe de son supérieur. 

Dans l'exécution d'une volte-face, le pied de Ca- 
ragut vint à l)roncher sur une pierre. La torsion 
du nerf, le lit plier un genou en terre. Losteau se 
précipita sur lui, le poing en avant. 

— Brute ! cochon ! saligaud ! vous êtes déjà saoul, 
ce matin, que vous ne tenez pas sur vos quilles! Je 
vais vous apprendre à vous tenir, moi; c'est avec 
une trique qu'il faut vous mener ! et le poing s'éleva 
pour frapper. 

Caragut qui s'était relevé aussitôt à terre, voyant 
Losteau fondre sur lui, eut la folle tentation de lui 
passer sa baïonnette au travers du corps, mais un 
sentiment instinctif l'arrêta net. 

Le visage pâle — le sang lui ayant reflué au 
cœur — il planta ses yeux- droit dans les yeux du 
galonné, pendant que sa main serrait son fusil et 
qu'il feisait le geste de tomber en garde. ' 

Ce geste eut la durée d'un éclair pendant lequel 
une flamme rouge lui brûla le regard; la face con- 
vulsée d'une résolution implacable refléta sans doute 
ce qui se passait en lui, car Losteau s'arrêta comme 
frappé de stupeur, son poing retomba sans frap- 
per, l'insulte commencée resta dans le gosier sans 
s'achever. Un frisson de terreur avait couru dans 
le groupe. 



sous L'UNIFORME /jT) 

— Sergent! gronda le lientenant, en retournant 
à sa place, prenez le nom de cet homme 1 Je lui 
mets huit jours de salle de police pour mauvaise 
volonté réitérée à l'exercice. 



3. 



li 



III 



Depuis dix heures qu'il était sorti de la caserne, 
le bataillon de Pontanezen, sous les ordres du 
commandant Rousset arpentait la route de Les- 
neven. 

La 28^ compagnie était d'avant-garde. 

Soit qu'on lui eût mal indiqué sa route, soit qu'il 
n'eût pas su lire sa carte, le capitaine Raillard avait 
engagé ses hommes dans un lacis de chemins creux, 
ne sachant lequel prendre, lorsqu'on vint le préve- 
nir que le gros du bataillon venait de le dépasser 
sur la grand'route. 

11 fallut que la compagnie courût au pas gym- 
nastique, pendant près d'une demi-heure, pour re- 
prendre sa place à la tête de la colonne. 

— Bon Dieu! que cette course m'a foutu soif! fit 
Garagut, quand on eut repris le pas accéléré, j'ai 



48 SOUS L'UNIFORME 

oublié de mettre de l'eau dans mon bidon et serais 
bien aise de rencontrer une source. 

— J'aimerais mieux avoir de quoi prendre un 
litre à la voiture de la cantinière, répliqua Ma- 
huret. 

— Ça serait plus réconfortant, mais nous n'avons 
pas le sou, et l'eau ne coûte rien, quand on en 
trouve. Je regrette de n'avoir pas gardé mon prêt, 
il y aurait toujours eu de quoi boire une goutte... 
Tiens 1 nom de Dieu! voilà la pluie... il ne man- 
quait plus que cela! 

En effet, les nuages du matin tombaient, depuis 
quelques instants, çn une petite pluie froide et 
serrée. 

— Zut alors! s'exclama Mahuret, si ce temps-là 
continue, ce qu'on va avoir chaud pour la halte! 

Le bataillon ayant tourné à droite venait de s'en- 
gager dans un chemin contournant une hauteur. 
En bas, on apercevait la mer. A la pluie s'ajoutait 
un petit vent qui glaçait les os à travers les vête- 
ments. 

Les officiers encapuchonnés dans leurs imper- 
méables, marchaient de chaque côté, d'abord si- 
lencieusement, mais lorsque la colonne prit le pas 
de route, ils se réunirent par groupes, causant de 
leurs frasques, ou bien des petites misères du mé- 
tier, remâchant leurs espoirs, supputantes chances 



sous L'UNIFORME 49 

d'avancement, cet éternel refrain de ceux qui sont 
pris dans l'engrenage hiérarchique. 

Puis, ce fut sur l'insuffisance de la solde et les 
difficultés de leur existence. La plupart étaient sortis 
des rangs, sans aucune fortune personnelle, ils 
étaient forces de vivre avec la paie que leur allouait 
le gouvernement, tout en cherchant à garder le 
degré de présentation que l'on exigeait d'eux. 

Ce qu'ils ne disaient pas, mais ce que l'on sentait 
percer sous les réticences des récriminations, c'est 
que, forcés de s'endetter, ils aspiraient après un 
grade supérieur autant, sinon plus, pour l'aug- 
mentation de solde que pour le grade lui-même. 

Midi sonnait quand la tête de la colonne s'enga- 
gea dans la principale rue d'un petit village de 
pêcheurs, dont on apercevait, depuis quelques ins- 
tants déjà les maisons. Cette rue qui descendait à 
la mer, formait un couloir oi^i s'engouffrait une bise 
glaciale. 

A l'approche du village, la colonne avait dû re- 
prendre le pas accéléré, au son du clairon. Arrivés 
au milieu de la rue le commandant fit sonner la 
halte; les hommes s'arrêtèrent en faisant front ; les 
officiers ordonnèrent aux compagnies de s'aligner 
en reculant contre les maisons afin de laisser le 
passage aux vojtUKes. Puis, quand les rangs eurent 



50 sous L'UNIFORME 

avancé, reculé, appuyé à droite, appuyé t\ gauche, 
tout cela au milieu des vociférations des gradés, 
ils reçurent enfin l'ordre de former les faisceaux. 

Pendant la marche, les hommes échauffés par 
le mouvement, quoique traversés par la pluie, n'a- 
vaient pas trop senti le froid, sinon aux mains. Mais 
lorsqu'ils furent immobilisés dans ce couloir, fouet- 
tés par ce vent glacial, la chemise et la capote leur 
collant au dos, ils commencèrent à grelotter. 

Malgré que l'ordre eût été donné de ne pas s'éloi- 
gner, ceux qui avaient de l'argent trouvaient le 
moyen, en faisant signe aux sergents ou à leur ca- 
poral, de se faufiler dans les débits et de s'y ré- 
chauffer d'un verre de vin ou d'alcool, tandis que 
d'autres achetaient à la cantinière des victuailles 
ou de la boisson qu'ils revenaient déguster à leur 



rang. 



Mais le plus grand nombre dut rester autour des 
faisceaux, regardant d'un œil d'envie ceux qui pou- 
vaient se désaltérer et casser une croûte. 

— Nom de Dieu! fit Mahuret, le commandant 
aurait bien pu trouver une autre place pour la 
halte. Si ça a du bon sens : mouillés par la pluie, 
trempés de sueur par la marche forcée que nous 
venons de faire, il s'amuse encore à nous arrêter 
au bord de la mer, dans ce couloir qui sert de 
cheminée d'appel à tous les vents de la contrée. 



sous l'uniforme 51 

Et, par dessus le marché, rien à se foutre dans le 
battant; ils ont envie de nous faire crever. Que le 
bon Dieu les patafiole I 

— Tu parles de crever, dit un des voisins de 
Mahuret, tu ne sais pas combien il en est mort de 
la dernière classe, depuis cinq mois qu'elle est ici? 

— Non, et toi, comment le sais-tu? 

— Par Bouju, l'ordonnance du commandant. 
L'autre jour, Roussel avait quelques officiers à 
dîner, entre autres, le major; à table on a parlé 
du bataillon, de sa tenue, des malades. Le major 
disait au commandant, qu'il surmenait un peu 
trop ses hommes, que, sur les quatorze cents qui 
étaient arrivés au corps, il y en avait eu plus de 
la moitié de malades, que près de deux cents avaient 
dégelé, de bronchites ou de pneumonies, etc. Il 
attribuait cette mortalité aux marches excessives 
que l'on nous a fait faire cet hiver. « Bah ! bah !» au- 
rait répondu le commandant, « ceux qui restent, au 
moins seront à l'épreuve ; ils pourront faire cam- 
pagne. » 

— Vieille vache! s'écria l'un des auditeurs. — 
Je voudrais le voir, fit un autre, forcé, comme 
nous, d'aller à pattes, avec le fourniment sur le 
dos, et, pour se restaurer en rentrant n'avoir qu'une 

gamelle d'eau chaude. 
Garagut qui regardait au loin les vagues déferler 



52 sous l'uniforme 

sur la falaise et retomber avec fracas sur les ro- 
chers, produisant de sourds roulements changés 
parfois en mugissements sonores, se rapprocha du 
groupe. 

— • Hé bien! quoi? il est logique, le commandant I 
Son but n'est-il pas d'avoir des hommes trempés. 

— Des hommes trempés, interrompit un loustic, 
il y a la main. Nous le sommes assez, comme cela, 
aujourd'hui. 

On éclata de rire dans le groupe. 

— Quand je dis trempés, c'est à l'épreuve des 
maladies, des hommes pouvant résister aux fatigues 
d'une campagne. 11 l'atteint ce but. Qu'a-t-il be- 
soin de regretter les non- valeurs qui succombent 
à ses expériences d'entraînement ? 

— Tiens ! je croyais que ça te déplaisait d'être 
soldat, que tu trouvais le métier bête ? et tu vas 
prendre la défense du commandant maintenant? 

— Bougre d'andouille, ça ne me plait pas plus 
qu'à toi d'être soldat, mais est-ce que tu t'ima- 
gines que c'est pour te mettre dans du coton que 
le gouvernement te fout un fusil entre les pattes. 
Il lui faut des soldats, il en fait, tant pis pour ceux 
qui en crèvent.... 

Le clairon sonnalerassemblement. Auxfaisceaux! 
Aux faisceaux ! criaient les officiers, sous-officiers 
et caporaux. Ce n'était pas encore la grand'halte, 






sous L'UNIFORME 53 

il n'y avait eu qu'un quart d'heure de repos. Chacun 
courut à son rang. 

I/ordro de rompre les faisceaux fut donne. Les 
clairons embouchèrent un pas accéléré, et le ba- 
! taillon se remit en marche. 

Les soldats, fatigués, mornes, énervés par la pluie 
qui tombait toujours, marchaient tête basse, n'é- 
tant plus soutenus par renlrainement, les mem- 
bres raidis par la fatigue que le peu de durée de 
halte avait encore accentuée. 

Les officiers maugréaient aussientreeux, trouvant 

r- que le commandant en prenait à son aise à leur 

égard. Mais, ne pouvant dire tout haut ce qu'ils 



pensaient, c'était sur les hommes qu'ils faisaient 
retomber toute leur mauvaise humeur. 

— Appuyez sur les crosses! nom de Dieu! criait 
l'un. 

— Au pas! tas de rosses! hurlait un deuxième. 

— Marchez au pas ! bon Dieu de merde ! enten- 
dait on plus loin. Vous marchez comme des poules 
mouillées! 

— 11 est de fait, murmura quelqu'un dans les 
rangs, qu'avec un temps pareil nous ne sommes 
guère à sec; seulement si tu veux faire une ome- 
lette avec les œufs que je te pondrai, tu n'auras pas 
do mal à casser les coquilles. 



54 sous L'UNIFORME 

— Silence dans les rangs ! répétaient le? serre- 
files, tas de pies borgnes, allez I 

— A ce qu'il parait, on nous range aujourd'hui 
dans la volaille, dit un autre malin, 

— C'est pour changer. Ne nous range-t-on pas, 
parfois, dans les animaux à poil... 

— Ou à soie !.... 

— Silence, nom de Dieu ! firent les officiers. Ser- 
gents 1 vous prendrez les noms de ceux que vous 
« verrez » parler. 

Enfin les clairons cessèrent de sonner. L'ordre 
de mettre l'arme à la bretelle et de reprendre le 
pas de route, s'égrena le long de la colonne. On 
était sorti du village. La route s'allongeait nue et 
interminable sous les pas des soldats qui se deman- 
daient si on était sur le chemin delà caserne. 

L'adjudant-major, Raillard , qui était resté à 
l'arrière-garde pour molester quelques retardatai- 
res, se hâtait d'aller reprendre sa place, à portée 
du commandant. 

En route, il avisa un soldatquitraînaitla jambe. 

— Qu'est-ce que vous avez ? fît-il du ton agréable 
qui caractérise les rapports d'un supérieur à un 
inférieur. 

— Je suis fatigué, mon capitaine, je suis blessé 
au pied. 

— Fatigué! blessé! fit Raillard d'an ton de su- 



I- 

sous L'UNI rORME 55 

prôme mépris, un garçon de vingt ans! si c'est pos- 
sible !... Regardez mon chien... il n'a que trois 
mois et il marche mieux que vous ! 

— Sale mufle ! murmurèrent quelques voix, lors- 
qu'il se fut éloigné! 

— Si ça ne serait pas à lui foutre sa main sur la 
gueule! ajouta un autre. 

Après avoir ainsi marché plus d'une heure en- 
core, la colonne atteignit un autre village. Lors- 
qu'elle fut arrivée sur la place, le commandant fit 
arrêter. C'était la grand'halte. 

Les faisceaux furent formés. Ceux des hommes 
auxquels il restait de l'argent, s'éparpillèrent dans 
le village, envahissant les débits, harcelant les dé- 
bitants qui ne savaient où. donner de la tête. 

Les" uns demandaient à grandscris une« bolée » 
de cidre, pendant que d'autres voulaient un litre 
de vin. Ici, c'était un quart d'eau-de-vie à répar- 
tir entre plusieurs consommateurs, ailleurs c'é- 
taient des bidons à remplir. 

Le brouhaha devint infernal ; tout le monde 
voulait être servi à la fois. Les débitants ahuris 
versaient à droite, à gauche, sans savoir ce qu'ils 
faisaient. Pendant qu'ils étaient occupés d'un côté, 
ceux qui avaient bu s'éclipsaient de l'autre. Quand 
les cabaretiers s'apercevaient de ce manège, ils je- 



56 sous L'UNIFORME 

taient les hauts cris, menaçant de mettre tout le 
monde à la porte. 

En fin de compte, alléchés par la perspective 
d'une recette certaine, ils finissaient toujours par 
servir à boire, à condition qu'on les payât d'avance. 
Mais ce fut une autre histoire : 

Pendant qu'ils se débattaient à compter et re- 
compter la monnaie à rendre ou à recevoir, n'étant 
jamais assurés de ne pas se tromper, quelques 
fourrageurs, profitant du tumulte, faisaient main 
basse sur ce qui se trouvait à leur portée : litres 
d'alcool, saucissons, lard, œufs, jambons, fro- 
mages, disparaissaient dans les sacs ou sous les ca- 
potes. 

D'autres faisaient la chaîne pour passer les bi- 
dons à remplir et les tendaient à un copain qui 
s'esquivait sans payer ; celui qui restait ne voulait 
payer que le sien, prétendant ne pas connaître le 
fuyard. 

Les débitants faisaient les cent coups pour avoir 
leur argent, en appelant aux caporaux et sergents 
présents, mais ceux-ci, aussi chapardeurs que leurs 
hommes, donnaient raison aux troupiers en es- 
sayant de persuader aux débitants qu'ils se trom- 
paient. 

Le plus souvent, les auteurs de ces « chaparda- 
ges )) n'étaient pas sans argent, recevant des sub- 



sous L'UNIFORME 57 

sides do leur famille et avaient en poche de quoi 
payer; mais, c'était un bon tour à jouer au paysan, 
au « croquant », comme ils disaient, que de s'es- 
quiver sans bourse délier en enlevant ses provi- 
sions! N'est-ce pas le propre de « l'homme d'ar- 
mes » de vivre aux dépens du vilain? 

X'iniporte comment elle se recrute, l'armée est 
bien l'héritière de ces mercenaires d'autrefois qui 
vendaient leurs services aux grands et rançon- 
naient les petits, se faisant compagnies de grand' 
routes ou brigands à la solde d'une tête couronnée, 
selon l'occasion. 

Certes, nombre de ces modernes fourrageurs 
avaient, depuis peu, quitté la charrue pour revêtir 
l'uniforme. Tous — ou du moins ceux qui échap- 
peront à la fièvre jaune du Sénégal, à la dyssente- 
rie et à l'anémie de la Gochinchine — devaient re- 
tourner à cette charrue quittée de la veille ; mais 
l'uniforme a pour propriété immédiate de trans- 
former ceux qui l'endossent, en ennemis de la 
classe dont ils sont sortis : tunique de Nessus qui 
s'attache à la peau, infectant de son virus celui qui 
la revêt. Aux yeux de Dumanet lepékin est un être 
en tous points inférieur. 

Enfin, après bien des disputes, le flot des con- 
sommateurs diminua rt les débitants purent tenir 
tête à leurs clients, doublant, triplant et même 



s* 

-v 



58 soùs l'uniforme 

quadruplant le prix de leurs marchandises; la vente 
fut, en sommo, des plus fructueuses. " 

Dehors, sur la place, ceux que le manque d'ar- 
gent retenait autour des faisceaux, grelottaient enj 
faisant les cent pas. 

Caragut n'avait pu trouver de fontaine dans le vil- 
lage, la soif le torturait ; ayant vu se diriger j 
vers un des débits, deux camarades de sa classe, 
venus de Paris avec lui, mais ayant changé de 
compagnie depuis, il espérait qu'ils lui feraient si- 
gne d'entrer avec eux, s'il avait la chance d'en être 
aperçu. Trop fier,, ou du moins pas assez lié 
avec eux pour aller à leur rencontre, il eut la 
cruelle déception de les voir entrer en se causant, 
sans regarder de son côté. 

Mahuret, plus fortuné, avait trouvé un pays qui 
l'avait emmené. Caragut, maintenant souffrait de 
la chaleur, car la pluie avait cessé et, comme cela ^ 
se présente journellement à Brest, le soleil brillait 
dans tout son éclat. Il alla s'asseoir à l'ombre sur 
le parapet d'un mur de soutènement qui, sur un i 
des côtés de la place, surplombait la route, et se i| 
laissa aller au flot des pensées amères que lui sug- ^ 
gérait la situation présente, situation qui menaçait J 
d'être dure tout le temps de son service : il était j 
seul, bien seul; rien à espérer. Son père malade, ! 



sous L'UNIFORME 59 

incapable de travailler, avait du, avec sa dernière 
fille, accepter l'hospitalité d'un parent éloigné. 

Jamais Garagut n'avait tant souffert de cet iso- 
lement et de sa pauvreté. Il sentait sa soif redou- 
bler en voyant Jes autres aller boire, et il dut faire 
appel à toute son énergie pour refouler les larmes 
de rage autant que de désespoir qui lui brûlaient 
les paupières. 

Enfin le clairon sonna le rassemblement, chacun 
reprit sa place derrière les faisceaux^, et le bataillon 
se, remit en marche encore une fois. 

On avait quitté le village depuis près d'une demi- 
heure, la colonne suivait un de ces chemins creux, 
étroits, raboteux, sinueux, si nombreux en Breta- 
gne : encaissés entre deux levées de terre couron- 
nées de haies d'épines et de chênes rabougris qui 
masquent complètement les champs qu'elles en- 
tourent; défoncés par les charrettes, détrempés par 
les pluies qui tombent continuellement, rien de 
plus mauvais pour la marche d'une troupe. Les 
pieds enfoncent dans la boue, il faut sauter d'une 
pierre à l'autre pour ne pas barboter comme des 
canards : on a les jambes brisées quand on en sort. 

Parfois, la colonne se trouvait arrêtée par une 
flaque d'eau emplissant le chemin sauf une étroite 
voie où l'on ne pouvait s'e-ngager que l'un après 



en rangs. 



00 sous L'UNIFORME 

l'autre, le commandant vissé à son Cheval, conti- 
nuait imperturbablement sou petit trot suivi des 
hommes qui étaient passés les preoiiers ; ceux qui 
venaient ensuite avaient à allonger le pas et les !•' 
derniers se voyaient forcés de courir pour rattraper 
la colonne, les sous-officiers et caporaux talonnant 
les retardataires, et les officiers jurant et sacrant. 
Petit à petit cependant, la colonne reprenait son 
ordre de marche, jusqu'à ce qu'un nouvel obstacle 
vînt débander les hommes et les contraindre de 
nouveau à une marche forcée afin de se remettre 



Eufiu, après avoir bien barboté dans ces che- 
mins curieux pour le promeneur qui flâne à l'aise, 
mais fatigants pour une marche ordonnée, la co- 
lonne joignit la grand'roule où les hommes purent 
reprendre une allure plus régulière. 

Les soldats étaient exténués, sur les dents, un 
silence morne pesait sur la petite troupe; de la 
tête à la queue le silence était complet. 

— Hé bien ! les enfants ! fit tout à coup un capi- 
taine qui voyait ses hommes tramer la jambe, mar- 
chant comme à un enterrement, ça ne va donc pas? 
du nerf, nom de Dieu! un coup de gueule, ton- 
nerre! une chanson de route, il n'y a rien de tel 
pour enlever le pas. 

Et joignant l'exemple à l'invitation, il entonna 



sous L'UNIFORME 61 

Il 110 de 'ces graveliires que la tradition perpétue 
dans les régiments, n'ayant même pas l'excuse 
d'être spirituelles, et servant, depuis un temps 
immémorial à « remonter le moral » des troupes 
en marche : 

Lorsque la boiteuse va voir son caporal, 

Elle n'y va pas sans mettre son beau schall, etc. 

Quelques farauds, voulant crâner, firent chorus 
avec l'officier. Leurs voix s'élevant au-dessus du 
piétinement des soldats en marche, engrenèrent 
en passant sur la colonne les voix de ceux qui sont 
toujours prêts à se mêler à n'importe quel bruit, 
et, lorsqu'ils arrivèrent au refrain, tout le monde 
chantait : 

Ah! le bon curé, que nous avons là. 

refrain dont on avait cru bon d'allonger la chan- 
son précédente. 

La mécanique était remontée, il n'y avait plus 
({u'à la laisser aller. La cadence du chant, le plai- 
sir de faire du bruit, tout cela « enlevait le pas », 
les hommes ne sentaient plus la fatigue. 

Le détachement contenait nombre de recrues 
venant de Paris, ou la ballade du Sire de Fisch 
ton Kan avait naguère fait fureur. Quelques-uns 
entonnèrent le premier coui)let, et, au bout de 

4 



62 SOUS l'uniforme 

quelques instants, la colonne entière hurlait : 

C'est le sire de Fisch ton Kan, 
Oai s'en va-t-en guerre, Etc. 

Les officiers ne firent pas d'observation, mais à 
voir leur figure se pincor on comprit que la satire 
politique n'était pas, par eux, aussi bien cotée que 
la pornographie. 

Rousset, lui, ne dit rien non plus, mais, sous 
prétexte qu'on allait gravir une légère montée, il 
donna l'ordre aux clairons d'emboucher leurs ins- 
truments et de sonner le pas de charge. 

Il y a la goutte à boire, là-haut! 
Il y a la goutte à boire! Etc. 

Et la colonne dut aller au pas de charge, sans 
s'arrêter ni souffler. 

Et comme à chaque reprise, Rousset faisait accé- 
lérer la cadence, la colonne ne marchait plus, elle 
semblait voler dans l'espace, le pied posait à peine 
à terre; les hommes, la gorge sèche, la poitrine 
oppressée, la respiration haletante, franchissaient 
les kilomètres, entraînés par l'obsession du re- 
frain ! 

Il y a de la goutte à boire, là-haut! Etc. 

Cela dura une bonne demi-heure sans s'arrêter 
ni souffler. 



sous L'r.MFORME G3 

Lorsqu'il eut jugé la leçon suffisante, Roussel fit 
cesser les sonneries et reprendre le pas de route. 

Pendant quelques instants, les hommes se tu- 
rent, essoufflés, mais bientôt on se remit à chanter, 
isolément d'abord, puis d'ensemble. 

Meunier! meunier, tu dors! 
Ton moulin va trop vite. 

Et le chapelet se dévida : 

Un canard déployant ses ailes, " 

Gouin ! couin ! couin ! 
Disait à sa cane fidèle, 

Côuin ! couin! couin! 
Quand donc finiront nos tourments, 

Gouin ! couin ! couin 1 

Pour varier, certains disaient : Quand donc fini- 
ront nos cinq ans! 

Et les officiers préférant entendre des inepties 
que des chansons politiques dans la bouche des 
soldats, les laissèrent dévider leur répertoire faisant 
chorus avec eux. 

A la fin, la tête de la colonne commençait une 
chanson pendant que la queue en terminait une 
autre. 

Mais où ça devenait du délire, c'était quand une 
femme passait sur la route. Appuyant alors sur les 
refrains scabreux, on les dévisageait en rigolant. 



64 sous L'UNIFORME 

Les malins les interpellaient par quelque grossiè- 
reté, Y joignant le geste parfois. 

C'était tout juste si on ne les arrêtait pas pour se 
les passer de main en main. A voir ces jeunes gens 
aux yeux allumés, on aurait dit une bande de sau- 
vages. Tous ces mâles en rut, ne se tenant qu'à 
un cheveu de fourrager les jupes qui passaient à 
leur portée, donnaient une idée de ce dont peuvent 
être capables des armées lâchées en pays envahi... 

Les officiers rigolaient, et sauf le souci de com- 
promettre leur dignité, ils auraient embrassé les 
paysannes qui passaient nu-jambes, leurs sabots à 
la main. 

Seuls, les vieux officiers ronchonnaient entre 
leurs dents, non pas de la conduite de leurs hom- 
mes, mais de la fatigue et de la longueur de la 
marche dont ils ne pouvaient encore prévoir le 
terme. 

Avec son idée de rompre les recrues à la fatigue, 
le commandant Rousset ne ménageait personne : 
officiers et soldats pivotaient les uns comme les au- 
tres. Payant de sa personne, il fallait que tous 
ceux qui étaient sous ses ordres en fissent autant. 

Et comme le bataillon comptait quelques vieux 
capitaines qui n'attendaient plus que leur retraite 
et auraient bien désiré finir en paix le restant de 
leur service, ils étaient furieux contre Rousset. 



sous L'UNIFORME 65 

Paillard, le capitaine de la 28% rtait une de ces 
vieilles brisques qui, avec son gros ventre éprou- 
vait de grandes difficultés à suivre la colonne, il 
ne dérageait pas ; aussi, quand la 28^ se mit, après 
les autres à chanter le refrain : 

« J'ai baisé trois fois la femme du caporal. » 

Paillard, laissa bien chanter, mais quand on ar- 
riva à la femme du capitaine , il sermonna la 
compagnie : il n'était pas convenable de chanter 

de pareilles gravelures que ce n'était guère 

respectueux envers les chefs... qu'il y avait bien 
d'autres chants moins obscènes.... etc., etc. 

Cet homme !.. il n'avait pas bronché à d'autres 
gravelures bien plus raides que celle-là. Mais cela 
froissait sa dignité que, fut-ce en chanson, sa com- 
pagnie osât baiser sa femme. — Et la hiérarchie, 
donc ! 

Cette mercuriale eut pour effet d'arrêter, pen- 
dant quelques instants, l'effervescence à la 28^, 
mais, tout doucement, quelques hommes se ris- 
quèrent derechef à faire écho aux refrains qu'ils 
entendaient d(3rrière eux, et, l'instant d'après, 
toute la compagnie clamait de plus belle et les 
couplets se succédaient sans interruption. 

Du moment qu'il n'était plus question de la 
femme du capitaine ni d'aucun gradé. Paillard 

4. 



66 SOUS l'uniforme 

laissa accoler, en chansons, toutes celles que l'on 
voulut, les passages les plus raides passèrent sans 
qu'il sourcillât, il ne trouvait plus que c'étaient 
des gravelures. 

Pourtant, à la fin, les chants perdirent de leur 
intensité, l'entrain baissait encore une fois. 

Quelques enragés continuaient pourtant de brail- 
ler pour prouver qu'ils ne sentaient pas la fatigue ; 
d'autres essayaient de leur donner la réplique, 
mais la fatigue reprenait le dessus et les refrains 
ne se répétaient que mollement. 

Cette marche forcée, le piétinement dans la bouis 
des chemins de traverse, avaient brisé les recrues. 

Les traînards commençaient à s'égrener sur la 
route. La voiture du cantinier était chargée de 
sacs et de fusils. 

Les hommes voyaient fuir derrière eux les bor- 
nes kilométriques, sans se rendre compte de la 
distance, n'ayant aucune notion de la topographie. 
La route s'allongeait au loin, devant eux, déserte, 
interminable et ils se demandaient s'ils en avaient 
encore pour longtemps à être trimbalés de la 
sorte. 

— Merde ! fît Mahuret, on ne va donc pas s'ar- 
rêter ? Voilà deux heures, au moins, que nous 
marchons depuis la grand'halte, je commence à 
en avoir assez. Gelés ce^ matin par le^ vent et la 



sous L'UNIFORME 67 

pluie, cuits maintenant par le soleil, et rien àboire, 
ce n'est pas gai. 

— Puisqu'on nous « entraine » pour nous met- 
tre à même de faire campagne, répliqua Garagut, 
de quoi te plains-tu ? Ne sommes-nous pas des 
soldats ? Ils sont logiques, nos chefs, en essayant 
de nous plier aux fatigues du métier, c'est nous 
qui ne le sommes pas de nous plaindre après avoir 
été assez bêtes pour nous fourrer entre leurs pat- 
tes.... Si c'était à refaire !.... 

— A cré 1 murmura Mahuret, Bracquel est der- 
rière nous, et cherche à nous entendre, et il se mit 
à brailler, agrafant au passage un couplet qui al- 
lait se mourant : 

Dis-moi, beau grenadier. 
Que fais-tu de ce membre? 

— Halte I sonnèrent tout à coup les clairons. 

Les soldats harassés, empêtrés dans leurs vête- 
ments humides qui n'avaient pas eu le temps de 
sécher, exécutaient les ordres lentement, gauche- 
ment, de fort mauvaise grâce. Officiers, sous-offi- 
ciers, de très mauvaise humeur aussi, criaient à 
qui mieux mieux, pour faire ahgner les hommes 
et former les faisceaux. Les menaces de salle de 
police pleuvaient dru comme grêle. Heureusement 
qu'ils avaient assez à faire de gueuler, oubliant 
d'inscrire les noms ; sans cela, le soIt, la salle de 



08 SOUS L'UNIFORME 

police n'aurait pas été assez grande, les trois quarts 
du bataillon auraient été punis. 

Une fois le silence rétabli et les faisceaux for- 
més : En place! repos! commandèrent les officiers. 
Puis enfin, l'ordre fut donné de rompre les rangs, 
mais sans s'éloigner, la halte n'étant que de dix 
minutes. 

Quelques marchandes portant des provisions, 
qui depuis le matin n'avaient pas lâché la colonne, 
s'approchèrent pour débiter leurs victuailles : pain, 
saucisson, eau-de-vie, vin ou lait. Le comman- 
dant, qui redoutait sans doute, la concurrence 
pour la cantine donna ordre de les chasser. Mais 
en se faufilant derrière les rangs, elles ne tardèrent 
pas à écouler leur marchandise. Ceux qui n'avaient 
pas le sou continuaient à regarder les chançards 
d'un œil d'envie, la gorge sèche, échauffés par la 
marche. 

Dans le métier militaire, dans cette « grande 
famille », comme disent les thuriféraires de l'ar- 
mée, on est loin d'être « frères ». Celui qui a de 
l'argent devient camarade de celui qui peut en 
avoir aussi. « As-tu deux sous, nous irons boire la 
goutte? » Voilà les invitations que l'on entend, 
c'est comme cela que l'on « fade » avec son co- 
pain, mais en dehors de l'association de ceux qui 
ont, il n'y a plus d'amis. 



sous L'UNI l'ORMl': 60 

On s'entonnera, à côté de son voisin, un litre ou 
deux sans seulement penser à lui en olFrir un 
verre. Qu'il crève de faim ou de soif, c'est son af- 
faire ; chacun pour soi au régiment I 

La privation rond égoïste et gourmand; l'absence 
de tout travail méritant vi'ritablement ce nom, 
rend fainéant ; l'habitude de la discipline et l'o- 
béissance aux caprices des gradés rend couard, et 
de là à être cafard il n'y a qu'un pas; le manque 
de femmes rend libidineux en parole et en action : 
(( l'armée est une famille » I Une famille, oui, mais 
il y a certaines familles dont les rejetons ne sont 
pas des plus sains. 

Trois heures et demie venaient de sonner. De- 
puis qu'elle était partie de Pontanezen, la colonne 
avait parcouru quarante kilomètres effectifs qui, 
avec les marches dans les chemins creux, le pas 
gymnastique que, à diverses reprises, il avait fallu 
« piquer », en valaient bien quarante-deux; le froid, 
le chaud, et la soif, avaient plus fatigué les hommes 
que d'autres fois une étape plus longue. Et le ba- 
taillon arpentait encore la route. 

Les hommes excédés marchaient péniblement, 
les officiers n'essayaient même plus de les encou- 
rager. Le gros Paillard avait dû lâcher pied et 
passer le commandement au sergent-major Chapon 



70 SOUS L'UNIFORME 

— le lieutenant était en convalescence et le sous- 
lieutenant parti pour la Cochinchine. — Un mo- 
ment après s'être rerais en route, les hommes de 
la 28® virent passer, au grand galop, une espèce 
de patache faisant le service entre un village voi- 
sin et Brest : leur gros capitaine, avec deux autres 
o"ficiers, y était béatement installé. 

Le soleil, à présent, haut à l'horizon, versait des 
torrents de lumière et de chaleur. A droite, à gau- 
che, s'étendaient de maigres champs de sarrazin, 
tous clos de cette inévitable muraille de terre bat- 
tue surmontée d'un clayonnage de branches cou- 
pées ou de semis de chênes rachitiques et d'ajoncs 
marins, aux fleurs jaunes, au feuillage hérissé de 
piquants qui servent, dans le Léonais, de bornes à 
la propriété individuelle, défenses que se plaisent 
h élever les paysans et qui doivent leur manger, 
en clôture, une bonne partie de terrain qu'il serait 
plus profitable d'ensemencer, sans préjudice de 
l'air et du soleil qu'elles interceptent. 

La route s'étendait droite, longue, unie, ne pré- 
sentant aucun point de repère qui pût faire pres- 
sentir la proximité de la caserne. 

Un silence farouche pesait sur la colonne. Pour 
le rompre, le commandant ordonna aux clairons 
de sonner le pas accéléré. Il fallut reformer les 
rangs, porter l'arme à l'épaule. 



sous LUNIFORME 71 

La mauvaise humeur était générale, la tenue 
s'en ressentait. 

Les officiers, hargneux comme des dogues, har- 
celaient leurs hommes. 

Celui de la compagnie de queue, la 37% avisa un 
troupier dont, à son idée, le fusil n'avait pas Ja 
position n'glementaire. 

Soit que la fatigue l'eût ankylosé, soit que l'ir- 
régularité du port de l'arme n'existât que dans 
l'imagination de l'officier, il fut impossible au pau- 
vre diable de trouver la position exigée. 

— Vous foutez- vous de moi, à la fin ! hurla l'of- 
ficier exaspéré. Je vais trouver le moyen de vous 
faire marcher droit, attendez un peu. 

Halte! commanda-t-il. Portez... arme!... Mar- 
quez le pas!... Archet 

Et, l'arme dans le bras allongé le long du corps, 
piétinant sur place, la 37° dut laisser s'éloigner la 
colonne. 

— Pas gymnastique!... Arche! commanda le 
capitaine, lorsqu'il vit la colonne éloignée d'une 
centaine de mètres. 

Marquez le pas, ordonna-t-il de nouveau lorsqu'il 
eut rejoint le" bataillon qui continua de marcher 
pendant que la 37*^, toujours au port d'arme, at- 
tendait qu'il se fût éloigné pour reprendre le pas 
gymnastique. 



73 sous l'uniforme 

Pourtant, tout a une fin. 11 y avait un peu plus 
d'une demi-heure que la colonne était en route, 
depuis la dernière halte, lorsqu'on vit arriver, 
débusquant sur les derrières du bataillon, le colo- 
nel qui alla ranger son cheval à côté de celui du 
commandant, donnant en passant l'ordre au capi- 
taine de la 37° de remettre sa compagnie au pas 
accéléré. 

Ce colonel, nommé Loët, était originaire de Lam- 
bezellec, commune des environs de Brest, il y était 
possesseur de grandes propriétés et apparenté aux 
meilleures familles. C'était un homme de quarante 
ans, très jeune, par conséquent, pour son grade, 
avancement qu'expliquait sans doute sa situation 
de fortune et ses relations. 

Grand et fort, d'une belle prestance, c'était le 
type du parfait militaire. Sur par ses relations 
d'arriver rapidement au généralat, il ne harcelait 
pas trop ses hommes, se contentant de demander 
juste ce qu'il fallait pour présenter à l'inspection 
un régiment passable, et éviter des reproches de 
négligence, cherchant plutôt à se rendre populaire 
parmi ses hommes, et ne craignant pas, à- l'occa- 
sion, de sermonner les officiers. 

Aux gestes de leurs officiers supérieurs, les sol- 
dats qui venaient derrière comprirent bientôt 
qu'une discussion s'était engagée. Le colonel avait 



sous l'uniforme 73 

l'air furieux et le commandant ne paraissait pas à 
son aise. 

Lo bruit ne tarda pas à circuler le long de la 
colonne que le colonel avait suivi le bataillon de- 
puis sa sortie de Pontanezen, et qu'il reprocbait 
à Rousset d'avoir outrepassé ses instructions et 
éreinté ses hommes. 

Le colonel et le commandant s'étaient arrêtés à 
l'orée d'un chemin creux qu'ils firent prendre à la 
colonne. C'était pour couper au plus court, nul 
doute, car en débouchant de ce chemin, tous re- 
connurent la route de la Vierge. A quelques cen- 
taines de mètres au-dessous se profilaient les murs 
du casernement. 

En défilant devant le colonel, des hommes en- 
tendirent qu'il faisait remarquer au commandant 
la fatigue extrême dont semblaient accablés la plu- 
part des troupiers, ainsi que le grand nombre de 
traînards. 

— llo! mon colonel, ils sont saouls I 

— Et ceux-là, fit Loët, montrant ceux que ra- 
menait la voiture de la cantine, ceux-là, sont-ils 
saouls? 

Fourbu, le bataillon rentra au casernement : à 
l'appel on annonça que le réveil ne serait pas sonné 
le lendemain et qu'il n'y aurait pas d'exercice de 
toute la matinée. 

3 



■I 

74 suus l'uniforme ■* 

Pendant les huit jours qui suivirent, le docteur i 

dut envoyer à l'hôpital une dizaine d'hommes at- j 

teints de bronchite aiguë. Quelques-uns de ceux-là i 

échappèrent à la dyssenterie et à l'anémie de la ] 

Gochinchine! j 

Ils reposent là-bas, dans le cimetière situé dans "! 

l'un des petits villages des environs de Brest. [ 

Qu'importe que quelques mères eussent à pleurer \ 

la mort de leur enfant! Après quelques sélections j 

semblables, le commandant était sur de n'avoir, ^ 

pour faire campagne, que des hommes éprouvés. ' 

J 

Il y a des grâces d'état pour ceux qui disposent, 1 

à leur gré, de la vie et de la liberté humaines, r 

leurs rêves ne sont pas hantés par les spectres de \ 

leurs victimes I « 

I 

Pareils au pachyderme inconscient qui, dans sa ■] 

marche insouciante, écrase nombre de malheu- i 

reuses bestioles tapies sous l'herbe, ils vont, sans j 

s'apercevoir du mal qu'ils accomplissent. | 

Et les spiritualistes prétendent que la conscience '| 

est un témoin vengeur mis par leur dieu au cœur \ 

de l'homme! Ce témoin, il l'a fait muet, sourd et 4 

aveugle pour ceux-là, sans doute? | 



à 



lY 



« Demain, dimanche, » avait prévenu la veille 
le sergent de semaine , « s'il fait beau , revue 
en armes dans la cour par les chefs de compa- 
gnie! » 

Aussi, depuis le réveil, les soldats frottaient avec 
ardeur, qui ses courroies, qui ses armes. Le cirage, 
l'encaustique, le tripoli et la brique anglaise étaient 
employés à haute dose. Dans les chambrées, les 
hommes en bras de chemise, s'acharnaient à faire 
briller boutons et ceinturons ; brosses à cirage et à 
patience faisaient leur œuvre. 

Pourtant, cet excès de zèle commençait à se cal- 
mer : une demi-heure environ restait avant l'appel; • 
seuls, les plus abrutis s'obstinaient encore à donner 
un coup de fion à leur sac, un dernier coup de 
brosse à leur tunique, un dernier coup de spatule 



76 SOUS l'uniforme 

à leur sabre ou à leur fusil pour enlever une der- 
nière tache de rouille. 

De petits groupes se formaient, çà et là, dans la 
chambrée, papotant sur de minuscules détails de 
la vie quotidienne : sur les quatre jours de salle 
de police attrapés par Paul , puni pour « avoir 
parlé » sur les rangs, alors qu'en réalité, c'était un 
simple pet lâché pendant qu'on se rassemblait pour 
l'appel de l'exercice. 

« Avoir parlé » sur les rangs, euphémisme ima- 
giné par le lieutenant qui, se trouvant derrière le 
délinquant, avait au passage cueilli ce bruit inso- 
lite, et n'avait trouvé rien de mieux pour libeller 
le motif de punition. 

C'est que, on est pudibond au régiment! On traite 
les hommes de tas de cochons, sans préjudice d'épi- 
thètes plus salées, mais dans un rapport on emploie 
des périphrases pour désigner un pet. 

Dans un autre groupe c'étaient les huit jours de 
prison infligés à Pierre qui faisaient le thème de la 
conversation. Un libellé corsé accompagnait la pu- 
nition portée par Bracquel. Prétexte : une faute 
dans le service, motif réel : refus par la victime de 
prêter cent sous que le susdit voulait carotter sous 
nom d'emprunt. Les quatre jours de salle de police 
portés par le sergent avaient été transformés en 
huit jours de prison. 



sous l'uniforme 77 

Quelques hommes, ayant toujours peur d'être 
en retard vis-à-vis de 4' autorité, allaient déjà sac 
au dos, se balladant dans la chambrée ; d'autres, 
plus zélés encore, la jugulaire au menton, fusil en 
main, montaient la faction au pied de leur lit. 

— Allons, di'pôchonS; on va sonner, fit en s'ame- 
nant le caporal Balan, toujours prêt, lui aussi, à 
faire du zèle. 

— Nous avons bien le temps, répliqua Caragut, 
il y a encore vingt minutes avant qu'on sonne. 

— Pas tant d'explications, glapit Balan, je veux 
que l'on se mette en tenue, entendez- vous? et plus 
vite que ça. 

— Oh! mais, si vous êtes pressé, courez devant; 
on n'a pas encore sonné, et je n'ai pas envie de 
trimbaler mon sac un quart d'heure avant l'appel. 

— Qu'avez-vous dit? cria Balan qui, n'osant s'en 
prendre directement à son interlocuteur, se dirigea 
vers le groupe dont il faisait partie, s'adressant à 
un pauvre diable qui ne répliquait jamais lors- 
qu'on le tarabustait : répétez-le, je vous fous deux 
jours de salle de police. 

— Mais je n'ai rien dit, caporal, hasarda l'inter- 
pellé, ce n'est pas moi 

— Ce n'est pas Saillant qui vous a répondu, in- 
tervint Caragut, c'est moi. J'ai dit que nous avions 
vingt minutes avant. d'être appelés, et que c'était 



78 ' SOUS l'uniforme 

idiot de vouloir nous forcer à nous mettre en tenue 
déjà. 

— Ho ! vous ! vous avez toujours quelque chose 
à dire... Ça m' étonnerait si vous n'aviez pas ron- 
chonné... Que je vous pince jamais... je ne vous 
dis que ça... 

Garagut allait répliquer, mais un commande- 
ment de (( Fixe ! » se fit entendre, les hommes se 
rangèrent debout,, immobiles, le long des lits, le 
capitaine Paillard faisait son entrée. 

— Repos I comraanda-t-il aussitôt, en se diri- 
geant vers la chambre de détail. 



r> 



Ce n'était pas un mauvais type que ce Paillard : 
une tète toute blanche, un ventre débordant et 
ballottant dans la tunique qu'il entraînait dans ses 
ondulations ; n'ayant plus que deux ans à faire 
pour atteindre sa retraite, il avait fait son deuil 
de tout avancement ; ses espérances se bornaient 
à obtenir la croix qui lui était promise. 

N'étant plus un officier « d'avenir », il se con- 
tentait d'être un oFficier « méritant », faisant tout 
juste de service ce qu'il en fallait pour avoir de 
bonnes notes, sans excès de zèle mais observant 
strictement le règlement. 

Ne restant jamais à la compagnie en dehors des 
heures de service, il n'embêtait pas les hommes; 



sous L'rXIFORME 70 

mais, comme le lieutenant était, les trois quarts du 
temps, en congé de convalescence et que le sous- 
lieutenant n'était pas encore remplacé, le véri- 
table maître était le sergent-major Ghapron. 

Ce sergent-major, un pince sans rire, ne pou- 
vait regarder fixement, sans que tout un coté de la 
face se contractât et lui fit faire la grimace en cli- 
gnant de l'oeil. On avait été longtemps sans le voir 
à la compagnie, il était à l'hôpital en train de soi- 
gner une syphilis rétive qu'il avait rapportée de 
Cochinchine; aussi les sergents, sans contrôle, 
avaient pu à loisir développer leurs facultés de 
carottiers et mettre en coupe réglée les naïfs qui 
se laissaient prendre à leurs finasseries ou à leurs 
menaces. Noceurs et pochards, ils s'étaient par- 
faitement entendus pour exploiter le « bleu » à l'ar- 
rivée de la classe. Aidés des caporaux, ce qu'ils en 
avaient fait verser de sous pour matriculer les ga- 
melles ou acheter des cruches dans chaque escouade ! 
La compagnie ayant reçu deux cents hommes, ils 
avaient fait une assez bonne récolte. 

Le sergent-major revenu, soit qu'il fricotât avec 
eux, soit que de son coté il eût besoin de leur 
complicité, ils faisaient bon ménage ensemble, tou- 
jours fourrés à la chambre de détail, d'où le chef 
ne sortait que pour aller en ville, ils continuaient 
leur petite industrie. 



80 SOUS L'UXIFORME 

Chapron ne portait pas lui-même de punitions, 
mais il présentait au capitaine celles que lui ap- 
portaient les caporaux ci les sergents de telle ma- 
nière qu'elles étaient toujours augmentées. De sorte 
que, tout en n'étant pas mauvais type, Paillard sa- 
lait ses hommes comme une véritable rosse. 

Enfin le clairon sonna pour l'appel, les soldats 
se précipitèrent au dehors, s'alignant dans la cour, 
à la place habituelle de la compagnie. 

Les officiers qui avaient hâte de s'éclipser, eurent 
bientôt passé l'inspection. 

L'appelfait et rendu, l'ordre derompre futdonné 
et les hommes rentrèrent en hâte dans les cham- 
brées où, heureux de se sentir délivrés pour la jour- 
née de la monotiDnie des exercices, ils eurent vite 
fait de se débarrasser de leur fouruiment, n'atten- 
dant plus que l'heure de la soupe pour s'envoler 
hors de cette cage, autrement dit caserne. 

— Sors-tu, après la soupe ? demanda Mahuret 
à Caragut, lorsqu'ils eurent remis fusils et sacs en 
place. 

— Non, je suis dans mes idées noires et n'ai 
goût de rien. Je sens que je ne serais pas aussitôt 
dehors que je voudrais être rentré. Le temps n'est 
pas sur pour aller en campagne, et en ville, c'est 
toujours la même chose. Visiter le port ou se ré- 



sous l'uniforme 81 

fugier dans les caboulots ; j'ai une indigestion du 
premier et n'ai pas le sou pour aller dans les se- 
conds; du reste, enfermé pour être enfermé, je 
préfère rester ici. Et toi, tu as à sortir? 

— Oui, il y a Bourdin qui a touché hier dix 
francs de chez lui, il régale, nous descendons à 
Brest. Tu aurais pu venir avec nous. 

— Merci, mais je te l'ai dit, je n'ai pas le sou et 
n'en attendant de personne, je ne me soucie pas 
d'être à la charge des camarades. Non, je reste, 
je vais tacher de trouver quelque chose à lire, par 
là, sur les planches. Et si je m'ennuie trop, je dor- 
mirai. 

— Tu en es déjà là! et tu n'as guère plus de 
six mois de faits !.., Mon pauvre vieux, si tu con- 
tinues, je ne te donne pas un an pour claquer de 
chagrin. 

— Que veux-tu, il y a des jours où c'est plus 
fort que moi, rien qu'à me sentir cette livrée sur 
le corps, ça m'horripile, ça me consume. Je com- 
prends l'allégorie de la tunique de Nessus... J'ai 
beau me raisonner, mes pensées, malgré moi, sont 
tournées au noir... Bah ! après tout ça passera, 
va... Tiens, v'ià la soupe qui sonne, je vais cher- 
cher nos gamelles. 

La soupe mangée, la caserne ne tarda pas à se 

5. 



82 SOUS l'uniforme 

vider. A part quelques malades, les consignés et 
ceux qui étaient commandés pour une corvée im- 
médiate, toute la compagnie avait pris sa volée. 

APontanezeni, c'étaient plutôt des baraquements 
qu'une caserne. Au milieu d'un immense terrain, 
clos de murs, s'alignaient six bâtiments composés 
d'un rez-de-chaussée et d'un grenier; bâtiments 
tenant du hangar par leur légèreté, et longs d'une 
centaine de mètres, environ. 

La salle du rez-de-chaussée, — la distribution 
était la même dans chaque baraque — divisée en 
deux dans sa longueur par une cloison percée de 
deux portes, formait deux salles contenant chacune 
une centaine de lits. Une compagnie comme la 28® 
pouvait trouver asile dans les deux salles du rez- 
de-chaussée, fort humide par parenthèse, les cons- 
tructions se trouvant sur un sol marécageux. 

Les greniers aménagés tant bien que mal n'é- 
taient habités que durant les périodes d'encombre- 
ment. Mansardés et très bas de plafond, on y étouf- 
fait l'été, on y gelait l'hiver. Mais l'administration 
trouvait sans doute que, le refrain de Béranger : 

Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans 

doit être excellent en tout temps pour le soldat. 
Il y avait un certain pittoresque dans ces longues 

1-. Supprimù depuis, comme caserne, paraît-il. 



sous l'uniforme 83 

salles : les portes du milieu toujours ouvertes per- 
mettant au regard de les parcourir d'un bout à 
l'autre, cela faisait un spectacle curieux de voir 
la population qui les habitait, grouillante et piail- 
lante, répartie en groupes, jouant aux cartes ou au 
foutereau, — un jeu militaire — pendant que d'au- 
tres étaient attentifs aux hâbleries de quelques 
conteurs. Mais lorsque, comme ce dimanche-là, 
elles étaient vides de bruit et de mouvement, avec 
leurs longues fdes de lits déserts, et, de loin en 
loin, entre deux piliers, les râteliers d'armes gar- 
nis de leurs fusils uniformément alignés, le coup 
d'oeil était navrant. 

Avec cela le temps gris et brumeux assombris- 
sait le jour ajoutant à la mélancolie de cette soli- 
tude. 

Garagut, un moment, regretta de ne pas avoir 
suivi Mahuret, et hésita entre une promenade au 
loin, dans la campagne, ou une flânerie au bord 
de la mer. Il porta la main à son ceinturon, mais 
comme il avait déjà quitté et serré sa tunique, il 
abandonna le ceinturon, n'ayant pas la volonté de 
se remettre en tenue, et commença une inspection 
des planches pour trouver quelque chose à lire. 

Ayant déniché un volume derrière un paquetage, 
il se jeta sur son lit, cherchant à s'absorber dans la 
lecture pour chasser la tristesse qui l'envahissait. 



H'i SOUS l'uniforme 

Il était tombé sur une œuvre de Paul Féval : 
Monsieur Cœw, rien de plus idiot, aussi, au bout 
de vingt minutes de cette lecture, où il avait essayé 
vainement de débrouiller un inextricable écheveau 
de situations plus invraisemblables les unes que 
les autres, laissa-t-il échapper le bouquin, s'absor- 
bant complètement dans les pensées qui l'obsé- 
daient. 

•Il se remémorait sa vie passée : une enfance in- 
colore, rehaussée seulement des taloches et des re- 
buffades d'un père autoritaire, durement élevé 
lui- môme et convaincu que l'enfant ne doit pas 
avoir d'autre volonté que celle du père. 

A onze ans et demi, on le retirait de l'école pour 
le mettre en apprentissage chez un mécanicien où 
il s'employait à tourner une roue, travail qui aurait 
exigé la force d'un homme. Au bout de trois mois 
de ce régime on était forcé de le reprendre telle- 
ment il était devenu sec et maladif. 

Un voisin, cordonnier, le voyant inoccupé le de- 
mandait pour lui aider en attendant qu'il fût placé, 
et il finissait par rester dans le métier. 

Mais le nouveau patron, pochard en diable, ti- 

« 

rant des bordées qui duraient parfois quinze jours, 
on dut le mettre chez un troisième. 11 en fit ainsi 
plusieurs qui, tous, selon la règle du reste, ne 



sous l'uniforme 85 

cherchaient qu'à tirer de lui le plus de travail pos- 
sible, en le condamnant à la morne besogne éter- 
nellement répétée, sans lui apprendre le métier. 

De son côté le père Garagut étant parvenu, en 
travaillant chez un ami qui n'en savait guère plus 
que lui, à faire, tant bien que mal, quelques pai- 
res de chaussures pour la famille, l'idée le prit de 
se mettre cordonnier et il retira son fils d'appren- 
tissage sans se demander si cela nuirait à son ins- 
truction professionnelle. 

Garagut se rappelait les massacres opérés par son 
père et par lui sur les chaussures que d'impru- 
dents patrons leur avaient confiées, et l'empresse- 
ment avec lequel on leur rendait leur livret, dès 
la deuxième ou la troisième livraison. 

Le mal, en somme, n'eut pas été bien grand, et 
ces échecs successifs lui étaient plus profitables que 
d'opérer toujours le même travail chez ses patrons 
d'apprentissage, mais à chaque renvoi c'était, de 
la part du père, un surcroît d'engueulades et de 
torgnoles. N'était-ce pas de la faute du fils si le tra- 
vail était mal fait? le père se croyant impeccable. 

Alors intervenait la figure douce et triste de la 
mère, cherchant, autant que possible, à protéger 
son enfant contre les injustices paternelles. 

Il avait quinze ans, environ, lorsque survinrent 
le Siège et la Gommune. Subissant l'influence gé- 



80 sous L UNIFORME 

nérale, il était patriote, s'enthousiasmait aux dé- 
clamations de l'époque, et s'inscrivait comme vo- 
lontaire dans un des nombreux corps francs dont 
les projets d'organisation restèrent enfouis dans les 
cartons. 

Il aurait voulu courir aux avant-postes, faire 
le coup de feu, chasser le Prussien, et il demandait 
à son père de le faire enrôler dans une des com- 
pagnies de marche de son bataillon, puisque la for- 
mation du corps où il s'était fait inscrire n'avan- 
çait pas. 

Mais le gouvernement ayant fait appel aux ou- 
vriers cordonniers, pour la fabrication de la chaus- 
sure, le père Garagut quoique patriote et républi- 
cain, trouva qu'il était plus profitable de faire de 
la chaussure que d'aller tirer des coups de fusil aux 
avant-postes, et le travail ayant donné pendant 
toute la période du siège, Garagut jeune dut se con- 
tenter du tranchet pour toute arme, ce qui ne l'em- 
pêcha pas de suivre avidement tous les événe- 
ments et d'être de cœur avec les manifestants du 
31 octobre et du 22 janvier. 

Lorsqu'arriva la Gommune, il crut à l'avéne- 
ment de la révolution sociale, à la réalisation de 
l'idéal populaire. 

Le point de départ avait été, pour lui comme 
pour les autres communards, la colère provoquée 



sous l/UNIFORME 87 

par l'impéritie et la lâcheté des hommes de la Dé- 
fense Nationale qui préférèrent subir les conditions 
du vainqueur étranger que compter avec une 
population armée, mais ilcroyait aussi en une répu- 
blique juste, apportant à tous le bien-être, la li- 
berté et l'égalité. Ce que s'étaient refusés à réali- 
ser les hommes du pouvoir dt'chu, les hommes du 
pouvoir nouveau allaient l'accomplir! 

Par exemple, il aurait été bien embarrassé de 
dire quelles étaient les mesures (pii provoqueraient 
cette transformation! De plus âgés que lui n'en sa- 
vaient pas davantage à ce sujet. On avait la Com- 
mune, le reste découlerait de soi. 

Quel enthousiasme, quelle effervescence I avait 
suscités la prise du pouvoir par les hommes du Co- 
mité Central. Les conservateurs se terraient, ne 
sachant ce qu'il allait on advenir de leurs privi- 
lèges. Les petits boutiquiers, les petits industriels, 
les petits bourgeois, toute cette masse flottante qui 
sera toujours avec le succès, était, elle aussi, prise 
d'une ardeur de progrès quilui aurait fait accepter, 
à ce moment, les mesures les plus révolutionnai- 
res. 

Pendant les huit jours qui suivirent le 18 mars, 
les bataillons, au complet, se réunissaient, sur 
l'initiative de on ne savait qui, à leur lieu de ren- 
dez-vous habituel, pour attendre, du Comité Cen- 



88 SOUS l'uniforme ^ 

i 
tral, les ordres qu'il allait envoyer pour marcher \ 

sur Versailles, écraser la réaction. [ 

Il y eut plusieurs alertes de nuit, Caraguty sui- i 
vit son père, les bataillons furent toujours com- > 
plets, il y revoyait les figures de tous les bouli- ! 
quiers du quartier. Les ordres seraient venus, tout 
le monde aurait marché comme un seul homme, i 
tellement on s'attendait à de grandes transforma- \ 
tions. j 

Mais les ordres ne vinrent pas. Personne n'osa ou j 
n'eut l'idée de prendre l'initiative de cette marche ] 
sur Versailles que tous jugeaient nécessaire, les for- \ 
ces s'usèrent, les bonnes volontés s'amollirent, et, \ 
devant l'indécision des révolutionnaires, les réac- i 
tionnaires reprirent courage, l'indécision reprit le | 
dessus chez ceux qu'avait vivifiés un enthousiasme ■ 
temporaire. Pendant ce temps le gouvernement de | 
Versailles rassemblait ses forces. i 

Dès le 18 mars Caragut avait demandé à son ■ 
père de le faire inscrire dans sa compagnie, mais , 
celui-ci refusa. Habitué à ne pas avoir de volonté, ; 
trop faible encore de caractère, pour s'insurger ; 
contre l'autorité paternelle, il dut continuer de \ 
manier le tranchet. 

Puis vinrent les horreurs de la défaite, la répres- ; 
sion féroce qui suivit. Il fut témoin des perquisi- ; 
tions des Versaillais, des fouilles opérées par les 1 



sous L'L'NirOli.ME 80 

exécuteurs sur les cadavres de ceux qu'ils venaient 
d'assassinor. Il vit les corps morts dans les rues 
repousses à coups de pieds par la soldatesque ivre 
d'alcool <'t de carnnge; jamais, il n'avait tant 
vu de chaînes de montre s'étaler sur la tunique des 
soldats, il en comprit la signification quand on lui 
eut raconté deux ou trois histoires d'exécution, où 
les fusilleurs s'étaient précipités sur leur victime, 
aussitôt le fusil déchargé pour s'emparer de ce que 
contenait ses poches. 

De ce moment, la haine du militarisme s'ancra 
dans son cerveau en même temps que l'esprit d'in- 
dépendance se développait en lui, malgré l'incura- 
ble timidité qu'il devait à son éducation; il eut la 
discipline, l'obéissance et l'opi)ression en horreur. 

Ce sentiment s'accrut tellement chez lui que tout 
son être se révoltait rien qu'au ton bref et cassant 
de son père, tandis que sa mère lui faisait faire 
tout ce qu'elle voulait, parce qu'elle lui parlait plus 
doucement. 

Entre temps, la lecture était sa seule distrac- 
tion. Dès l'âge de dix ans, il dévorait tous les livres 
qui lui tombaient sous la main: journaux, romans, 
science, histoire, dictionnaires, tout lui était bon, 
sauf la philosophie à laquelle il ne pouvait mordre. 

Ces lectures s'amassaient en désordre dans son 
cerveau. La soif de connaître le poussant toujours 



no sous l'uniforme ,4 

à apprendre en-core, sans aucun profit réel comme ins- I 
truction, il effleurait seulement une foule de sciences ! 
qui probablement lui resteraient toujours étrangères; |i 
mais voulant connaître le pourquoi des choses et \ 
ayant l'esprit critique net et développé, cela s'était ^^ 
assez bien ordonné dans sa mémoire sans confusion. 

Aussi, en dehors de cette conception indécise de 
communalisme, qu'il avait adoptée pour l'avoir en- 
tendue prôner dans les réunions et les journaux du 
siège, mais qui ne représentait, au fond, aucune 
amélioration économique^ il commençait à entre- 
voir l'antagonisme qui sépare les possédants des 
non possédants, les gouvernants des gouvernés. 
Une vague lueur s'éveillait, dans son cerveau lui 
laissant soupçonner que la société est mal organisée, 
qu'un changement politique n'est pas suffisant pour 
améliorer la situation des exploités; et, sans con- 
clure encore à l'inefficacité du suffrage universel, 
une vague intuition lui disait que la bourgeoisie 
ne consentirait nullement à laisser amoindrir ses 
privilèges, et qu'une transformation sociale en fa- 
veur des travailleurs ne serait possible qu'au moyen 
d'une révolution. 

Tout cela bien confus encore dans son cerveau, 
plutôt intuitif que nettement défini, confirmait son 
dégoût pour le métier de soldat. 

A ces remembrances d'une enfance peu gaie, 



sous l'uniforme 01 

venaient, pourtant, se mêlerdes souvenirs plusdoux, 
le charme de juvéniles amours que, devenu adoles- 
cent son extrême ti niidité avait empêchées, peut-être 
de rendre plus durables, lui avait laissé dans ses 
souvenirs un rêve doux et charmant. 

Cela avait commencé alors qu'il était en appren- 
tissage. Faisant ses courses, il avait rencontré une 
petite voisine, nommée Marthe qui allait livrer pour 
sa patronne une robe à une cliente. 

On avait causé, la fillette plus hardie, lui avait 
demandé de l'accompagner jusqu'à la porte de la 
cliente. Ayant monté la robe, elle en redescendit 
avec quatre sous de pourboire, et voulut en ache- 
ter des fruits qu'ils partagèrent fraternellement. 

On avait passé là deux bonnes heures qui s'étaient 
enfuies comme une vision et avaient échauffé l'i- 
magination de notre jeune amoureux. 

Frappé de la grâce de sa compagne fort gentil- 
lette, il avait su démêler les petites avances qu'en 
diverses occasions elle avait essayées déjà; ayant 
assez lu de romans pour comprendre ce que cela 
voulait dire, mais se serait plutôt fait couper en 
quatre que d'oser lui parler d'amour' et essayer de 
l'embrasser. 

Le soir do cette mémorable journée, ne voulant 
pas demeurer en reste de galanterie, il était parvenu 



02 SOUS l'uniforme 

à se procurer quelques sous pour offrir, à son tour, \ 
quelques douceurs à sa petite amie. 

En été, après le travail, les parents descendaient 
habituellement prendre l'air à la porte. Sur d'y 
rencontrer Marthe, il fut bien vite auprès d'elle. 

Mais ce n'était pas tout que d'avoir l'intention 
d'offrir un régal à l'adorée, il fallait prendre sur 
soi d'en faire la proposition, trouver le moyen de 
s'isoler des parents qui auraient pu se moquer des 
deux amoureux en herbe. 

Comment s'y prit-il? il arrivait à ses fins cepen- 
dant et ces soirées se renouvelèrent souvent; dès 
lors il guetta les occasions de se croiser avec son amie 
quand elle montait ou descendait. 

Petit à petit, les familles se lièrent par l'inter- 
médiaire des deux enfants, sans s'apercevoir de la 
part qu'ils y prenaient; on se rendit visite, les deux 
amoureux grandirent, heureux de se voir souvent; 
de plus, Caragut, les jours de semaine, se trouvait 
« par hasard )s sur le chemin de Marthe lorsqu'elle 
rentrait de l'atelier, mais sans oser lui dire une pa- 
role d'amour, sans oser avouer qu'il se dérangait 
exprès pour la voir, sa timidité grandissait avec 
lui. Quant à la fdlette, elle s'apercevait probable- 
ment bien du manège, mais elle était déjà assez 
femme pour faire semblant de n'en rien voir. 

Caragut se rappelait entre autres faits, d'un jour 



sous L'UNllORME 93 

de l'an où il avait été d'une bêtise incroyable : c'était 
après la guerre, on continuait à se voir, mais on 
n'était plus voisin, chacun ayant tiré de son côté. 
Marthe et son père étaient venus souhaiter la bonne 
année chez les parents Caragut. C'était maintenant 
une belle fille de dix-sept ans. Lui avait un an de 
plus, mais en grand dadais qu'il était, n'avait osé 
l'embrasser que sur la remarque qu'elle lui en fit. 
En y pensant encore, il se serait battu, mais sa ti- 
midité était insurmontable. 

Celte idylle fut brusquement interrompue. La 
sœur de Marthe travaillait dans le même atelier 
qu'une sœur de Caragut, une dispute s'engagea en- 
tre elles dont les parents s'en mêlèrent, on se fâcha, 
et, finalement, on cessa de se voir. 

Caragut qui connaissait les heures de rentrée et 
de sortie de Marthe, s'arrangea bien de façon à la 
voir encore et de causer avec elle, brûlant de s'ou- 
vrir de ses sentiments mais remettant toujours cet 
aveu qui ne pouvait sortir; dans son impuissance à 
se déclarer, il cessa peu à peu de la voir, et on se 
contenta de se dire bonjour lorsqu'on en vint à se 
rencontrer, tout à fait par hasard maintenant. Peut- 
être, qu'en face de l'incompréhensible bêtise de son 
amoureux, elle aussi avait renoncé à le dégeler et 
répondu aux avances de quelque autre soupirant 
moins timide. 



94 sous l'uniforme #^ 

Jusque-là, la famille Caragut avait vécu comme \ 

la moyemie des ouvriers, gagnant à peu près leur ! 
pain ; n'étant ni bien ni mal, subissant sans trop s'en 
apercevoir cette vie végétative, lot de ceux qui pro- 
duisent. 

Mais, tout à coup, la maladie entrait au logis. 
Ce fut d'abord la mère atteinte d'une affection de 
poitrine, si pénible, qu'une fois les crises passées, 
elle avait à peine la force de se tenir debout. 

11 fallut payer le médecin, les médicaments : le | 

père et le fds durent travailler ferme et prolonger ? 

les journées pour nourrir la maisonnée qui se com- ^ 

posait encore de deux filles dont l'une, de deux ans J 

plus jeune que son frère, venait à peine de sortir | 

d'apprentissage et dont le modeste gain allait gros- ^ 

sir celui du frère et du père; l'autre était une fillette 4 

de cinq ans. J 

Caragut revoyait, non sans une douce mélanco- % 

lie, le visage émacié de sa mère. Minée par la | 

souffrance, la pauvre femme résistait à la mala- _. 

die, voulant surmonter le mal, se traînant par la ' 

s. 

chambre et se tenant aux meubles pour vaquer aux J 

soins du ménage, jusqu'au jour où, définitivement | 

terrassée, elle s'alitait pour ne plus se relever. i 

Ce furent alors des accès de mauvaise humeur | 
de la part de la pauvre femme, la difficulté de lui 
faire prendre les drogues qui la dégoûtaient, son 



sous L UNIFORME 95 

désespoir de ne constater aucune amélioration dans 
son état. 

Il fallut que Caragut déployât beaucoup de pa- 
tience et de persuasion pour vaincre les répugnan- 
ces de la malade dont le soin lui était confié, la 
sœur travaillant au dehors, et le père très peu pa- 
tient de son naturel, et parfait égoïste au fond, 
n'ayant guère le tempérament d'un garde-malade. 

De plus, c'étaient, de temps à autre, les froisse- 
ments inévitables entre le père toujours jaloux 
d'exercer son autorité et le fils souvent pris d'accès 
de rébellion. Une fois même, ils faillirent en venir 
aux mains et le jeune homme ne se soumit que 
pour éviter ce chagrin à sa mère qui trouvait en- 
core la force de se mettre entre eux. Cet esclan- 
dre eut pour heureux résultat que si, par la suite, 
le père Caragut continua à toujours être despote 
et ronchonneur, il n'en vint pourtant plus aux coups. 

C'était enfin la crise finale ; après dix-huit mois 
de maladie et de souffrances la pauvre femme s'é- 
teignit doucement. 

Le matin, eu s'éveillant, Caragut l'avait entendue 
se plaindre, haleter, prononçant des paroles inco- 
hérentes, et paraissant sous le poids d'une grande 
oppression. Il la réveilla pour l'arracher au cauche- 
mar qui l'obsédait. A son air égaré, à ses yeux déjà 
voilés, il comprit que la crise dernière était proche. 



96 sous l'uniforme 

Par des paroles sans suite, la malade lui disait 
qu'elle allait mourir, que des hommes devant qui 
elle s'était trouvée, venaient de la condamner. 

Elle finit pourtant par se calmer, par reprendre 
ses sens et reconnaître ceux qui l'entouraient : 
l'espoir renaissait chez le fils.' Mais cet éclair de 
vitalité eut peu de durée; deux heures après, sans | 
lutte, sans agonie, sa mère avait cessé de vivre, 

Malgré que, dès le début de la maladie, le méde- 
cin les eût prévenus de son issue fatale, ce fut un 
déchirement pour le jeune homme, car il aimait 
sincèrement sa mère. Mais la morte enterrée, il \ 
fallut reprendre immédiatement le travail pour i 
payer les dettes et se remettre à flot. Les pauvres i 
n'ont pas le loisir de se bercer de leur douleur. I 

Un calme relatif régnait entre le père et le fils. .| 
Il fut convenu que la fille travaillerait chez eux ^ 
pour remplacer la mère dans les soins du mé- i 
nage. I 

Caragut avait dix-neuf ans, mais travaillant à la ; 
maison et, étant donnée la situation, il n'avait i 
guère eu le loisir de se chercher des camarades et | 
de s'amuser au dehors. Son seul délassement, à I 
l'aide des maigres pourboires que lui donnait sa | 
mère, était d'acheter des livres et de se plonger 
dans leur lecture. 

Cette manière de vivre n'avait pas peu contri- 



sous l'uniforme 97 

bue à augmeiilrr sa sauvagerie. La femme était 
resiée pour lui un être idéal, désirable, mais qui 
l'intimidait de plus en plus. Selon l'idée qu'il s'é- 
tait faitedel'amour, d'après ses lectures des poètes, 
la femme était pour lui un être si immatériel 
qu'elle ne pouvait éprouver les mêmes besoins 
que l'homme, et l'acte sexuel lui semblait une 
chose si importante qu'il ne voyait pas la possibi- 
lité de l'oser proposer en dehors de circonstances 
particulières. 

Deux mois à peine s'étaient écoulés depuis la 
mort de sa mère, qu'un matin l'aînée des filles 
qui s'apprêtait à aller rendre son travail, fut tout 
à coup prise d'étourdissements et de vomisse- 
ments de sang. 

Le médecin déclarait en secret au père que c'é- 
taient les prodromes d'une phtisie galopante ; qu'il 
ferait son possible pour soulager la malade, mais 
qu'il ne pouvait rien pour la guérir. 

Caragut dut reprendre son rôle de garde-malade, 
et soigner sa sœiirqui s'était ahtée dès le premier 
jour, pour ne plus se relever. Encore une fois l'at- 
tente d'un dénouement douloureux venait jeter son 
voile funèbre sur la famille éprouvée. 

Les jours de beau temps, prenant sa sœur dans 
ses bras, il la descendait au jardin, grand comme 
un mouchoir de poche, qu'il avait loué dans la 



V 



98 sous l'uniforme 

cour et dont il avait fait une sorte de forêt vierge i 
à force d'y fourrer toutes sortes de plantes dont il j 
s'éprenait en lisant leur description dans les dic- 
tionnaires de botanique ou dont il apercevait les 
spécimens à la porte des horticulteurs. 

Et la malade jouissait là des derniers rayons du 
soleil qu'il lui était impossible d'aller chercher sur 
les côtes méditerranéennes où, peut-être, elle au- 
rait pu prolonger son existence.. 

Deux bigotes habitant le rez-de-chaussée de la 
maison, profitèrent un jour de ces descentes au 
jardin pour tenter de faire du prosélytisme en lui | 
en vo vaut une sœur de Saint- Vincent de Paul. 1 

— Vous me permettez de dire un petit bonjour I 
à votre malade ? dit la sœur en s'amenant, vos voi- | 
sines m'ont dit que vous ne trouveriez pas mal t 
que je lui fasse une petite visite. | 

— Si vous voulez, madame, lui répondit Gara- | 
gut, ne voyant pas le nécessité d'être impoli. Et ; 
la conversation s'engageait. ; 

— Oui, mon enfant, en venait à conclure la \ 
sœur, c'est à la religion qu'il faut demander des ] 
consolations ■ } 

— La religion ! elle a fait trop de mal à l'huma- 
nité pour exercer encore quelque influence sur mon '; 
esprit. \ 

— Comment ! la religion aurait fait du mal à < 



sous L'UNIFORME 09 

rimmanito ! que dites-vous là, mon cher enfant ? 

— Oui, et pour s'en convaincre il suffit de lire 
l'histoire. 

— Oh ! si vous avez lu de mauvaises histoires, 
qui vous ont troublé la tète.... 

— Il est évident que si j'avais lu l'histoire écrite 
par des pères Jésuites, je n'y aurais pas trouvé les 
crimes et les persécutions que les chefs de l'Eglise 
ont fait endurer aux penseurs; mais aujourd'hui, 
il n'y a que ceux qui sont intéressés à les cacher 
qui puissent les nier. 

— Les Jésuites, mais ce sont de braves gens, et 
puis cela ne prouve rien contre l'existence de 
Dieu,... C'est à lui qu'il faut penser, c'est lui qui 
nous fait vivre, c'est lui qui fait pousser les ar- 
bres, les plantes.... 

— llo ! ho ! ma sœur, voyez mon jardin, eh bien ! 
quand je n'y mets pas de graines, les fleurs n'y 
poussent pas, et si j'oublie de l'arroser, celles qui 
sont poussées dépérissent. Diable! la terre est 
grande, et il y a d'autres mondes... que de tra- 
vail vous lui donneriez, à votre bon Dieu, s'il était 
forcé de s'occuper de tout ! 

Et Caragut revoyait la sœur, gesticulant, faisant 
aller les bras perdus dans les grandes manches de 
sa robe, ce qui lui donnait l'aspect d'une chauve- 
souris voltigeant en plein soleil. Elle finissait par 



} 



100 sous l'uniforme 

se retirer, ses tentatives restant infructueuses éga- 
lement près de la malade, mais demandant l'au- 
torisation de revenir, déclarant qu'elle aimait les 
personnes franches. Elle revenait, en effet, deux ou 
trois autres fois, sans entamer le chapitre de la re- 
ligion. 

Pendant sept mois on lutta contre la maladie, 
Caragiit était le confident du découragement de la 
jeune fille, lorsqu'elle s'attristait en comparant les 
phases de sa maladie à celle de la mère ou de ses 
projets d'avenir lorsque la jeunesse et l'espérance 
parlaient plus haut que la souffrance. Et il fallait 
la remonter quand elle désespérait, ou sourire, le 
cœur serré, lorsque la gaieté lui revenait. 

A la fin du septième mois, la malade les réveil- 
lait par ses plaintes. Comme la mère au jour de 
sa mort, elle était sous l'influence d*un cauchemar 
qui la faisait divaguer. Elle aussi, se voyait con- 
damner par un tribunal mais composé de vieilles 
femmes celui-ci; elle se débattait, ne voulant pas 
mourir. Caragut eut toutes les peines du monde à la 
réveiller. Quelques heures après elle était morte. 

Avec les frais de la maladie, la situation de la 
famille ne s'était pas améliorée. La plus jeune 
sœur n'était pas encore en âge d'être utile, les 



sous L'UNIFORME 101 

soins du ménage incombèrent au fils, et on dut bû- 
cher ferme. 

Ayant atteint ses vingt ans, Caragut allait tirer 
au sort, le mois de février suivant. L'horizon était 
loin de s'éclaircir. 

Les difficultés pécuniaires, le besoin de trimer 
d'arrache-pied pour y parer, avaient amené une 
certaine détente dans les rapports entre le père et 
le fils. Mais quelques semaines ne s'étaient pas 
écoulées depuis la mort de sa fille que le père, ù, 
son tour, tombait malade d'accès de fièvre intermit- 
tente. 

Ce fut peu de chose au début, les accès étant de 
courte durée et à longs intervalles. Il put conti- 
nuer à travailler. Mais, progressivement, les pério- 
des se rapprochèrent, les accès durèrent plus long- 
temps et devinrent plus forts. 

Le jour du tirage Caragut dut partir seul au Pa- 
lais de l'Industrie, oii se faisaient les opérations, 
l'Hôtel de Ville n'étant pas encore reconstruit. Le 
père, en proie à un accès de fièvre, ne pouvait 
l'accompagner, mais il promettait d'aller l'attendre 
à la sortie, quand il se sentirait mieux. 

Son tour arrivé de mettre la main dans le sac, 

Caragut amena le n" 28. Il devint pâle comme un 

condamné à mort. Arrivé à la porte, dans la foule 

des parents et amis des conscrits attendant de l'au- 

6. 



103 sous l'uniforme 

tre coté de la voie, le long des trottoirs, il chercha 
un regard ami ; dans sa détresse, une parole de 
sympathie lui aurait fait du bien ; mais il ne re- 
connut personne. Son trouble était si grand que, 
sans réfléchir que si son père eût été dans cette 
foule, il l'eût certainement appelé, il resta planté 
devant cette cohue de têtes, cherchant, mais en 
vain; personne n'était là pour lui. 

Deux conscrits qui habitaient la même maison que 
lui, vinrent à sortir de la salle du tirage, ils avaient 
de bons numéros, et l'entraînèrent avec eux. Des 
camarades d'atelier les accompagnaient. 

On reprit alors le chemin du logis. Les autres 
conscrits et leurs camarades étaient fortement émé- 
chés déjà. Ils voulurent à toute force mettre un 
numéro à la casquette de Caragut qui dut se lais- 
ser faire, les autres ne comprenant pas qu'on pût 
ne pas se plier aune habitude traditionnelle, et la 
bande partit en chantant. 

Lui, réfléchissait, il se voyait, en dépit de son 
aversion, forcé d'endosser la livrée militaire, et, 
malgré lui, l'idée d'insoumission se présenta à son 
cerveau. 

Est-ce qu'il aurait la patience de subir ce qu'il 
appelait cinq ans de bagne ? Aurait-il la fermeté 
de résister aux tracasseries du métier qu'il ne con- 
naissait pas, mais dont il se faisait une idée à peu 



sous l'uniforme 103 

près par les récits de ceux qui y avaient passé et 
qui lui revenaient en mémoire : les exigences du 
règlement, les mesquineries d'une vie réglée par 
autorité supérieure. Lui qui se soumettait impa- 
tiemment àl'autorité de son père, comment ferait- 
il pour ne pas se révolter contre celle d'inconnus? 
Derrière le régiment, il voyait se profiler le conseil 
de guerre où l'on passe pour une vétille, pour un 
coup de colère, bien souvent justifié parles taqui- 
neries des supérieurs, pour une gifle appliquée à 
un gradé qui l'a cent fois méritée. 

— Cinq ans I pensait-il, aurai-je la force de les 
faire? et si, par malechance, il fallait en attraper 
cinq autres, il me semble que je préférerais en fi- 
nir tout de suite. Perdu pour perdu, je me venge- 
rais de celui qui serait cause de ma perte. 

D'un autre côté, son numéro l'envoyant dans 
l'infanterie de marine, lui qui n'était jamais sorti 
de Paris, où il était arrivé à l'âge de six ans, il se 
sentait chatouillé par l'idée de voir des pays dont 
il avait lu la description dans des relations de 
voyage. 

Il savait qu'aux colonies on échappe — dans une 
certaine mesure — aux tatillonnements de la vie 
abrutissante de caserne. Voir de près cette flore 
des pays exotiques qu'il ne connaissait que par la 
gravure, ou par quelque rachitique échantillon va- 



104 SOUS l'uniforme 

guement entrevu à l'étalage des horticulteurs du 
quai de la Mégisserie, cela lui souriait. Il y avait 
bien les fièvres, ladyssenterie, mais il lui semblait 
plus facile d'y échapper qu'au peloton d'exécution. 

Revenant à sa situation présente, il se deman- 
dait ce qui avait pu empêcher son père de venir 
l'attendre. Précédemment, les crises de fièvre ne 
duraient pas longtemps et ne l'affaiblissaient pas 
au point de l'empêcher de sortir. 

Aussi, arrivé dans le quartier, il lâcha les amis 
chez un marchand de vin et courut à la maison. 
Son père, auprès du poêle où ronflait un feu ardent, 
était assi, abattu, grelottant, claquant des dents, 
comme s'il eût subi un froid polaire. Le lende- 
main il entrait à l'hôpital. 

Garagut restait seul, avec sa jeune sœur à soi- 
gner. Leurs promenades, le dimanche, les condui- 
saient voir le malade à l'hôpital et plus tard à l'a- 
sile de convalescence de Saint-Maurice. 

Quelque temps avant le tirage, Garagut avait 
ébauché une amourette avec une parente éloignée 
dont il allait visiter la famille. Cela avait commencé 
par l'échange de mille confidences, de petits se- 
crets dont le mystère semblait redoubler leur in- 
timité. 

Il sentait bien qu'il n'était pas vu d'un mauvais 



sous l'uniforme 10.') 

œil, mais l'incertitude de la situation le retenait 
toujours sur la pente d'un aveu, et, sa timidité ai- 
dant, il renvoyait cela après son tirage au sort^ où 
il serait fixé sur son avenir, étant assez naïf pour 
croire qu'on ne saurait parler amour à une femme 
sans qu'il soit question de mariage, mais il n'était 
pas romanesque au point de croire, par exemple, 
qu'on l'attendrait pendant cinq ans. Lorsqu'il se 
vit prisonnier pour cinq ans, il mit donc un crêpe 
sur ce sentiment, mort avant de s'être épanoui, et 
se replia de plus en plus sur lui-même. 

Le père sorti de l'hôpital, put se remettre quel- 
que temps au travail, mais il ne tarda pas à re- 
tomber malade. Espérant que l'air natal lui ferait 
du bien, il partit, emmenant sa jeune fille, pour 
l'Auvergne, où des parents vaguement cousins, lui 
offraient l'hospitalité. 

Entre temps, Caragut avait passé la révision. 
Son air souffreteux, son teint plombé, ses épaules 
déjà voûtées, lui donnaient l'aspect d'un poitrinaire, 
les voisins lui prédisaient la réforme ; mais il fut 
reconnu bon pour le service. Il n'avait plus qu'à 
se résigner ou à fuir. 

Fuir! c'est ce qu'il aurait certainement préféré, 
s'il avait eu la moindre relation à l'étranger, et 
quelque argent en poche. Il avait tellement horreur 
du militarisme qu'il n'eût pas hésité une seconde. 



lOG sous l'uniforme 

Mais n'ayant jamais eu dans sa famille à faire acte 
d'initiative, sa timidité naturelle l'empêchait encore 
ici de se lancer à l'aventure, de se rendre dans 
un pays inconnu où il ne trouverait personne qui 
voulût le piloter. 

D'autant plus que son père lui avait laissé un 
tas de petites dettes criardes à liquider : il était 
absolument sans le sou, et dut se résoudre à rejoin- 
dre le régiment qui lui serait désigné. 

Quelques semaines après le départ de son père, 
il recevait sa feuille de route lui enjoignant d'avoir 
à se rendre, le 20 octobre au matin au bastion de 
la porte de Vanves pour être dirigé sur le 2® ré- 
giment d'Infanterie de Marine en garnison à 
Brest. 

Les quelques semaines de liberté qu'il venait de 
passer avaient suffi pour lui vivifier le sang, atté- 
nuer son aspect souffreteux. Rien que de ne plus 
entendre personne crier après lui, sa taille s'était 
redressée. 

Suivant toujours le cours de ses pensées, il se 
voyait piétinant dans la boue, sous la pluie, dans 
la cour du poste-caserne de la porte de Vanves, oi^i, 
après s'être morfondu pendant trois ou quatre 
heures avec les camarades, avoir répondu à l'appel 
une demi-douzaine de fois, on finissait par les re- 



sous l'uniforme 107 

lâcher leur donnant rendez-vous pour le soir, à la 
gare Saint-Lazare. 

11 se revoyait en wagon, avec une cinquantaine 
de figures inconnues; tous étaient saouls; c'était à 
qui ferait le plus de tapage. Ils emportaient à boire 
et à manger et commencèrent par gaver le sergent 
et le caporal qui étaient venus les prendre et qui, 
une fois saouls, firent plus de bruit que les recrues. 

Dans le wagon, certains avaient quelque préten- 
tion à la roucoulade, ils organisèrent un concert et 
cette vie durait jusqu'au matin où la fatigue et 
l'ivresse eurent raison des tapageurs qui finirent 
par s'endormir. 

Caragut pour qui ce spectacle était nouveau, 
regardait de son coin, se contentant d'écouter, et 
partageait les provisions qu'il avait emportées avec 
ses voisins qui lui avaient offert à boire. 11 vit donc 
les chanteurs s'endormir jusqu'au dernier. 

Le jour étant venu, les beuveries recommencè- 
rent ; seulement on ne chantait plus, on braillait. 
Les provisions se renouvelaient à chaque arrêt. Le 
train ayant fait halte à côté d'un convoi de pom- 
mes, une demi-douzaine de conscrits sautèrent 
aussitôt dans les wagons de marchandises et com- 
mencèrent une distribution qui dura jusqu'à ce 
que le train se remit en marche. 

Ensuite, ce fut un autre amusemnit : les bou- 



108 sous l'uniforme 

teilles vides volaient par la portière, visant les 
gardes-barrières, et, surtout, les gendarmes de 
planton dans les gares ; les loustics ayant soin 
d'attendre que le train fut en marohe pour lancer 
leurs projectiles. 

Et cette orgie durait pindaut les vingt-deux 
heures, que le traia, qui avait du se garer plus 
d'une fois sur son parcours, mit à franchir la dis- 
tance de Paris à Brest. 

De tout le paysage qui avait défdé devant ses 
yeux, Caragut ne se rappelait que l'impression que 
lui avait laissée la vue de Morlaix, quand du via- 
duc qui la domine d'une si grande hauteur, le 
train ayant ralenti sa marche, la ville lui était ap- 
parue tout à coup comme un assemblage de petites 
constructions en carton, minuscules, ainsi qu'en 
découpent les enfants. 

Les maisons carrées, blanches, avec leurs toits 
de tuiles rouges, semblaient si petites, avaient un 
aspect si propre, si gai, qu'enthousiasmé, Caragut 
s'était levé pour mieux, admirer, mais cela avait 
filé en un clin d'œil, lui laissant une sensation de 
fraîcheur et de plaisir. 

S'ils n'avaient pas encore endossé l'uniforme, 
les recrutés commençaient à se ressentir de l'esprit 
de militarisme. En approchant de Brest, le train 
ayant pris des voyageurs, les futurs soldats se mi- 



sous l'umfou.mk 109 

rent aux portières et firent des amabilités — de 
troupier — aux femmes pour les décider à monter 
dans leur compartiment. Elles s'aperçurent heu- 
reusement à qui elles avaient affaire et s'empres- 
sèrent de monter dans d'autres wagons. 

Moins perspicaces, deux pauvres diables de 
paysans bretons vinrent se fourrer dans ce guêpier, 
ils eurent à s'en repentir. 

Pendant qu'on les faisait parler en ayant l'air 
de s'intéresser à leurs récits, un farceur vidait une 
bouteille dans la gouttière formée par les bords 
relevés du chapeau de l'un d'eux, y jetant ensuite des 
bouts de papier en guise de petits bateaux. Le 
paysan remuant la tête, le vin lui dégoulina sur 
les genoux ; surpris de cette cascade, il se redressa 
brusquement, ce fut dans le dos que lui coula l'a- 
verse. 

Comme il se fâchait, on se mit à le houspiller, 
puis on l'empoigna, voulant le « passer à la pa- 
tience, )> mais le sergent craignant un avaro pour 
lui, s'étant interposé, on se contenta de l'empoi- 
gner par les jambes et de se le faire passer de main 
en main. Eh bien quoi I ne faut-il pas rire un brin? 
à quoi serait bon le pékin, si le troupier ne pouvait 
s'en amuser un peu? Heureusement que le train 
entrait dans une gare, le paysan put se dégager et 

changer de compartiment. 

7 



110 sous l'uniforme ' 

Enfin, à sept heures du soir, on arrivait à Brest.; 

Il faisait nuit, des officiers attendaient en gare lej 

' détacliement. On se mit en route, on passa les, 

ponts-levis de la vieille citée fortifiée par Vauban. i 

Quelques-uns essayèrent bien de chanter : ;| 

On la plumera l'alouette, l'alouette, 

mais il n'y avait pas d'entrain, cela sonnait faux, ' 
et resta sans écho, les trois quarts étaient en- ■ 
roués, tous tombaient de fatigue. ï 

Arrivés dans la cour de la caserne, ils s'ali- ; 
gnèrent, un officier dont on entrevoyait à peine la ' 
silhouette, dans la nuit, les harangua. Quelques '' 
voix, parmi les recrues, se faisant entendre, l'of- i 
ficier, d'un ton bref, ordonnait de se taire, leur i 
rappelant qu'ils étaient soldats maintenant, et au- j 
raient à compter avec la salle de police ou la prison. ' 

Cette voix cassante, s'élevant dans l'obscurité, : 
tombant comme une douche glacée sur le détache- | 
ment, leur rappela, en effet, qu'ils n'étaient plus i 
libres. Caragut sentit sa poitrine se contracter. La \ 
brutalité de la discipline lui apparut dans toute : 
son horreur. • 

1 

On les emmena dans des chambrées où on leur ' 

désigna des lits vacants, sans draps. Hébété, éperdu j 

ne voyant hommes et choses qu'àtravers un brouil- [ 

lard, comme dans un rêve, brisé de fatigue, — ; 



sous l'uniforme 111 

outre la nuit passée en wagon il était resté debout 
l'avant-veille, pour finir son travail — Caragut se 
mit au lit où il ne tarda pas à s'endormir d'un 
sommeil de plomb. 

Le lendemain on les rassembla de nouveau pour 
les envoyer à Pontanezen qui était désigné pour 
recevoir les recrues ; là, ils furent habillés, armés, 
équipés. 

Il y avait déjà six mois que cela durait. Somme 
toute, Caragut n'avait pas eu encore trop à se plain- 
dre des méticulosités et des tracasseries du métier. 
Jusqu'à présent aucun gradé ne s'était attaché à 
le harceler comme ils le font pour certaines têtes 
de Turcs qu'ils prennent en grippe on ne sait pour- 
quoi. 

Il souffrait bien des engueulades collectives qu'on 
leur distribuait avec libéralité, mais comme, en 
définitive, elles s'adressaient à tout le monde sans 
s'égarer plus spécialement sur lui, cela était tena- 
ble. Si les choses continuaient ainsi, il avait quel- 
que chance d'échapper au conseil de guerre que 
lui prédisaient quelques amis connaissant son ca- 
ractère. Il risquait seulement de claquer de con- 
somption tant l'ennui et le dégoût s'étaient empa- 
rés de lui. 

Depuis qu'il était au corps, non seulement il 



112 SOUS L'UNIFORME 

avait perdu le peu de fraîcheur qu'il avait recouvrée 
avant d'y venir, mais il (Hait devenu encore plus 
maigre. La tunique qu'il avait reçue en arrivant, 
lui était trop large. Rien que de se sentir cet uni- 
forme sur le dos, cela le minait; il ne pouvait se 
soustraire àTobsession. llsedésespéraiten songeant 
au peu de temps qu'il avait fait et n'aspirait qu'à 
sortir de cet enfer : être libéré, redevenir libre, 
pouvoir enfin vivre à sa guise, sans subir la tyran- 
nie de personnel 

Son père guéri était de retour à Paris. A certai- 
nes phrases de ses lettres, il avait compris qu'il 
voulait se remarier ; mais cela lui importait peu, 
étant décidé à rester seul, à ne plus supporter 
aucune contrainte, il n'avait nullement l'intention 
de reprendre la vie en commun. 

Et il arrangeait son existence à venir. Au début, 
il aurait à travailler pour sortir de la dèche, se 
faire un intérieur, mais une fois remis à flot, il se 
créerait'une famillo. D'une nature affective quoique 
peu expansif, il avait besoin d'aimer et de se sen- 
tir aimé. 

Avoir une compagne, s'associer à un être qui 
l'aimerait et sur lequel il pourrait verser les tré- 
sors de tendresse qu'il avait dû toujours refouler 
en lui, quelle perspective I comme il se sentait re- 
vivre! l'avenir s'ouvrait radieux devant lui. Plus 



sous I, IMF ou ME 113 

de régiment, plus de tracasseries, de discipline, plus 
de gradés rageurs, tout disparaissait devant ce beau 
rêve de bonheur. Les quatre ans qu'il avait encore 
à faire, il n'y pensait plus 1 

— Caragut ! fit tout à coup la voix aigre du ca- 
poral Balan, vous allez prendre une capote de cor- 
vée pour aller porter la soupe aux hommes de 
garde. Il me manque un homme de corvée, c'est 
à vous à reprendre. 

Désagréablement tiré de ses songes, Caragut 
sauta de son lit. Ses traits s'assombrirent et les 
sourcils se contractèrent sous la pression d'une 
pensée douloureuse. Ce caporal Balan dont il s'était 
fait un ennemi, en refusant de lui servir de do- 
mestique, venait en se dressant devant lui, de faire 
évanouir brusquement ses rêves de félicité ! 



j 



Dans la chambrée dont les portes de séparation 
avaient été laissées ouvertes, la 28'' était rangée 
sur une seule file. Pieds'nus, bras retroussés jus- 
qu'au coude, le pantalon ouvert, les soldats atten- 
daient le médecin qui devait passer la visite de 
santé. 

Cette visite qui a lieu tous les mois, consiste à 
faire inspecter les hommes par un des charcutiers 
diplômés du régiment, qui s'assure que chaque 
soldat a les pieds propres, les bras lavés et qu'il 
n'a pas la gale. Puis, comme bouquet de ce luxe 
de sollicitude, exauiine l'état de la verge ; cet as- 
tronome d'un nouveau genre, s'assure que la con- 
jonction de Mars et de Vénus n'a pas laissé de sou- 
venirs trop cuisants au premier. Tel le fermier 
soucieux du bon état de ses troupeaux les soumet, 



iir; sous l'uniI'Okme 

de temps à autre, à l'inspection du vétérinaire. 

Cette inspection nécessairement répugnante en 
soi ne peut que froisser instinctivement la délica- 
tesse de toute organisation, tant soit peu affinée ; 
mais, pour la plupart des soldats, à l'esprit gros- 
sier et très peu sensitif, cela n'a rien d'humiliant; 
ils ne voient là que matière à de grossières plaisan- 
teries. 

Caragut avait dû s'aligner avec les autres et, je- 
tant un coup d'oeil sur la longue file de ses cama- 
rades, il se rappelait les foires de son pays, où il 
avait vu les marchands palper et visiter les bes- 
tiaux qu'ils marchandaient. 

Il avait encore à la mémoire l'impression de dé- 
goût qu'il avait ressentie à la révision en voyant le 
docteur hii faire ouvrir la bouche, mais aussitôt 
une autre scène venait se substituer à celle-là dans 
son imagination : c'était un robuste paysan, par- 
courant le foirail, visitant le marché aux cochons 
et avant de conclure, renversant le porc sur le dos, 
lui passant un bâton entre les dents, afin de tenir 
le groin ouvert pour l'inspecter à son aise. 

Les deux scènes se superposant finissaient par se 
fondre l'une dans l'autre, il en arrivait à se figu- 
rer le docteur avec un bâton à la main et une 
blouse sur les épaules, coiffé du képi à bord ama- 
ranthe, ayant devant lui une douzaine de gorets 



sous l'uniforme 117 

en culottes gris-bleu, à passe-poils rouges, qu'il 
renversait successivement sur le dos, leur ouvrant 
le groin avec son bâton. 

Un instant il se crut transporté en plein champ 
de foire, attendant son tour d'être palpé, ne sa 
chant plus si, après l'inspection, il ne serait pas, 
lui aussi, mené en laisse à l'abattoir, pour fournir 
la matière première nécessaire à la fabrication de 
saucisses, boudins et andouilles. Les grognements 
et piétinements de ses camarades figurant assez 
bien le bruit des troupeaux sur le marché, les in- 
terpellations des vendeurs et acheteurs. 

Il fallut la voix rêche et criarde de Bracquel, 
commandant le silence, pour l'arracher à son hypno- 
tisation; mais il en vint néanmoins à se dire, qu'au 
fond, la comparaison n'avait rien d'invraisemblable 
et que si lui et ses camarades ne marchaient pas à 
quatre pattes, on ne les en traitait pas moins en 
bétail. 

Et encore, se disait-il, on mène l'animal au 
marché, il n'y va pas de lui-même, tandis qu'il nous 
suffît d'une affiche placardée dans la rue, pour que 
nous allions nous faire inscrire, en ayant soin de 
spécifier les défauts et tares rédhibitoires qui peu- 
vent nous faire refuser. La loi et la peur du gen- 
darme suffisent pour faire de nous d'autres gendar- 
mes, ^sauvegardes de la loi. 

7. 



118 sous l'uniforme 

Les officiers, en attendant le docteur se prome- 
naient dans la chambrée, ricanant selon les ré- 
flexions que leur suggérait l'attitude de leurs 
hommes. 

Enfin le docteur se présenta à une des portes, le 
commandement de: «Fixel» immobilisa la compa- 
gnie. Le capitaine alla le recevoir et parcourut, avec 
lui, la longue file. 

La visite fut rapidement menée, le docteur se 
contentant de regarder en passant, et ne s'arrê- 
tant qu'à ceux qui paraissaient présenter quelque 
chose d'anormal, ou pour faire rectifier ce port 
d'arme d'un genre spécial, la position prise ne lui 
permettant pas de saisir à première vue ce dont il 
lui importait de s'assurer. 

Il n'en trouva que trois ou quatre à envoyer à 
l'infirmerie, malgré toute la peine qu'ils s'étaient 
donnée pour dissimuler les larmes que leur arra- 
chaient les regrets « cuisants » d'un amour passager 
avec quelques-unes des nymphes qui rôdaient ha- 
bituellement autour de la caserne. 

Un pauvre diable, à moitié idiot, du nom de 
Yaumet, attira, par sa saleté, l'attention du chi- 
rurgien qui le gratifia d'une engueulade, pendant 
que le capitaine furieux ordonnait de le conduire au 
lavoir. 

Balan, heureux de s'amuser aux dépens de quel- 



sous l'uniforme 119 

qu'un, commanda aussitôt quatre hommes de cor- 
vée pour conduire Yaumet à la fontaine et le « bri- 
quer ». De suite, quatre imbéciles heureux de faire, 
ce qu'ils appelaient une bonne blague, entraînè- 
rent le pauvre Yaumet tout ahuri. 

A Pôntanezen, les fontaines se trouvaient en con- 
tre-bas du sol occupé par les habitations, les cuisi- 
nes et les lieux d'aisance. 11 fallait descendre une 
dizaine de marches pour arriver dans une sorte 
de fosse fermée, des quatre cotés, par une muraille 
nue et lisse. Au milieu se trouvait un grand 
bassin rectangulaire de pierres cimentées, toujours 
plein d'eau, alimenté par un robinet, le trop-plein 
s'écoulantpar un conduit ménagé dans la margelle. 
Quand le fond devenait par trop sale, se recouvrant 
de ces mousses vertes qui croissent dans les fonds 
marécageux, on vidait le bassin, et on le curait, 
mais cela se faisait rarement. Plantés dans la mu- 
raille, trois ou quatre robinets fournissaient de 
l'eau potable pour les cuisines et les besoins des 
chambrées. 

Dire que ce mode d'approvisionnement fût d'une 
hygiène absolue, serait peut-être un peu trop s'a- 
vancer. La situation des conduites d'eau au-dessous 
du terrain où reposent les lieux d'aisance, doit, par 
suite des infiltrations être fortement préjudiciable 
à la pureté de l'eau d'alimentation, mais ne faut-il 



120 sous l'uniforme 

pas habituer le soldat à ne pas être difficile? 

Arrivé au bord de l'escalier, Yaumet refusa de 
descendre, mais une bonne poussée lui ayant fait 
perdre l'équilibre, les quatre idiots n'eurent pas de 
peine à l'amener près du bassin. 

Le déshabiller malgré le froid qui était ce matin- 
là des plus piquants, malgré ses cris et sa résis- 
tance, et l'étaler sur une pierre fut l'affaire d'un 
instant, pendant qu'une partie de la compagnie — 
à laquelle on avait ordonné de rompre, sitôt le doc- 
teur sorti — était descendue pour assister à ce 
spectacle. 

Tout le monde riait à se tenir les côtes, pendant 
que le pauvre diable se tordait sous la morsure 
des brosses de chiendent que les quatre abrutis ma- 
nœuvraient avec conviction. 

— N'ayez pas peur de frotter, glapit Loiseau, ça 
lui apprendra à se tenir propre, ce sale cochon. 

— Foutez-le dans le bassin, renchérit Balan, ça 
lui fera du bien de se baigner. 

Et le pauvre Yaumet fut poussé dans le bassin 
dont on le retira après l'avoir laissé barboter pen- 
dant quelques instants. Tout grelottant et claquant 
des dents, on l'étendità nouveau sur la pierre, où 
il fut briqué de plus belle, pendant que les loustics 
l'assaillaient de leurs lazzis, faisant parade d'es- 
})rit. 



i: 



sous l'uniforme . 121 

On le relâcha enfin sur l'ordre du capitaine qui 
venait de descendre, et s'apercevait que la peau 
commençait à céder sous la morsure des brosses. 
\ Et chacun se dispersa pendant que Yaumet se 
rhabillait encore mouillé. 

— Revue d'armes à deux heures par le capi- 
taine! était venu annoncer Bracquel, sitôt la visite 
de santé terminée. 

Plus que Loiseau, plus que Bouzillon, Bracquel 
était haï à la compagnie. Loiseau et Bouzillon 
« estampaient les bonnes têtes », en le faisant à la 
rigolade ; tout en punissant ferme , ils se don- 
naient si bien l'air bon enfant en présentant la pu- 
nition qu'ils prononçaient comme une farce des 
plus amusantes, qu'on finissait par croire à leur 
« bongargonnisme » et que les punis, eux-mêmes, ne 
semblaient pas leur en vouloir outre mesure : « Ils 
étaient si rigolos ! » C'était une blague un peu forte, 
voilà tout. 

Avec Bracquel il en était tout autrement. Encore 
plus gommeux et plus prétentieux que Bouzillon, 
il portait manchettes etcol officier qu'il dissimulait 
lors des revues et inspections. Ayant la prétention 
à l'épaulette, il se redressait comme un pou sur 
une gale, prenant des airs cassants lorsqu'il parlait 



133 sous l'uniforme 

à un inférieur et tenant sa tête, au front fuyant, 
comme on porte un « saint-sacrement ». 

Pétant sec, la voix brève, il avait toujours l'air 
d'être perché sur un obélisque lorsqu'il regardait 
les simples troubades; il les toisait de toute lahau- 
teur... qu'il croyait avoir. Lui et le caporal Balan, 
étaient bien, dans la compagnie, les deux pendants 
et les deux bêtes noires de leurs subordonnés. 

Ayant avec cela une façon de se dandiner et de 
remuer les fesses en marchant, de donner, à gau- 
che, à droite, un coup de croupe en levant la 
jambe, on aurait dit une cane sortant de l'eau; 
par sa démarche il était reconnaissable entre tous. 

A la compagnie, on racontait, sur la foi de ceux 
qui l'avaient connu en Cochinchine, qu'il devait ses 
galons à certaines complaisances c envers » un of- 
ficier supérieur, et sa facilité de changer de sexe 
en tournant le dos à l'objet de ses amours. 

Or, en venant annoncer la revue d'armes, sa 
mauvaise étoile voulut qu'il passât près d'un lit 
où étaient assis deux gaillards réjouis, deux vieux 
soldats, « de la classe » — comme ils disaient — 
du nom de Perry et de Grosset, ayant connu Brac- 
quel à Saïgon. 

Malgré les « cuites » homériques qu'ils avaient 
l'habitude de se donner, et dont quelques-unes fai- 
saient époque dans leur vie de poivrots, malgré 



sous l'uniforme 123 

les mille et une imprudences dont est capable un 
ivrogne ; résistant aux fièvres et à la dyssenterie, 
ils étaient revenus, joufflus, frais et vermeils, 
échappant à la maladie et à la mort. 

Pour le moment ils étaient parfaitement ivres. 
Connaissant toutes les grosses blagues de caserne, 
ils avaient, comme toujours, autour d'eux, un au- 
ditoire nombreux, s'csclaffant d'avance aux facéties 
qu'ils attendaient. C'était Grosset qui tenait le cra- 
choir, 

— Vous êtes encore saouls, ronchonna Bracquel 
en passant devant le groupe ; que vos fusils ne 
soient pas propres à la revue, c'est moi qui vous 
« souquerai. » 

Les deux compères, pris à l'improviste, surpris 
par l'apparition de Bracquel qu'ils n'avaient pas 
vu venir, trop pleins pour jouir de leur présence 
d'esprit, suffoqués par cette accusation de pochar- 
dise qu'un ivrogne admet rarement, ils virent 
Bracquel disparaître dans la chambre de détail, 
qu'ils étaient encore à chercher une réplique. 

Le plus estomaqué était Perry. 

— Dis donc! fit-il à Grosset, qui était resté en 
panne au milieu de sou histoire, dis donc!... il 
prétend que nous sommes saouls!... C'est lui qu'est 
paf... T'as pas vu?... en v'ià un outil!... attends 



124 SOUS l'uniforme 

un peu, tu vas voir ce que je vais lui conter quand 
il va repasser. 

Et, sautant à bas du lit, tout en zig-zaguant, 
Perry alla se poster près de la chambre de détail, 
attendant la sortie de Bracquel qui ne tarda pas à 
paraître, son éternel sourire de pédant satisfait aux 
lèvres, se tortillant plus que jamais. 

Mais comme il passa un peu en coup de vent, 
Perry, surpris par la soudaineté de son apparition, 
n'eiit pas le temps de lui cracher ce qu'il voulait 
dire, et le vit s'en allant le long de la chambre. 
Furieux, il assujettit son képi sur sa tête, la visière 
menaçant le plafond et, se tenant raide comme un 
piquet, il emboîta le pas à Bracquel qu'il rejoignit 
en trois enjambées. 

— Dites donc? fînit-il par articuler, dites donc, 
sergent Bracquel, je suis saoul?.,. Vous avez dit 
que j'étais saoul?... Mais, vous savez,... moi... eh 
bien, j'en ai pas une de cassée dans le €ul... moi! 

Bracquel allongea le pas sans se retourner. 
Et Perry qui n'y trouvait pas son compte, de 
plus en plus rageur : 

— C'est que... vous savez... sergent Bracquel, 
j'en ai pas une de cassée dans le cul, moi! ' 

Une porte se trouvait sur la droite de Bracquel, 
il obliqua vivement, l'ouvrit et disparut brusque- 
ment, feignant de ne pas l'entendre. 



sous l/UXIFORMK 135 

Dans la chambrée on se tordait. 

Perry alla secouer son ami Grosset qui s'était 
affalé sur le lit et, tous deux, flageolant, mais fiers 
comme des paons, se tenant bras dessus bras des- 
sous, allèrent à la cantine continuer leur cuvée. 

Les rires s'étant apaisés, ceux qui connaissaient 
l'histoire à laquelle avait t'ait allusion Perry, la 
racontèrent; un nouveau groupe se forma peu à 
peu autour du caporal Loiry qui avait fait ses deux 
ans de colonie avec Perry et Grosset, alors que 
Bracquel y vint. Un;' histoire en amenant une autre, 
la conversation roula sur la vie que les soldats mè- 
nent aux colonies. 

Histoires de cuites; comment on s'arrangeait 
pour gagner de l'argent; comment on s'y prenait 
pour découcher, tout cela roulait sur le tapis, pêle- 
mêle, y tenant une large place. Par ses questions, 
Caragut, qui s'était joint au groupe, amena peu à 
peu les narrateurs à retracer les luttes avec les 
indigènes, les exactions qu'on leur faisait subir. 
Loiry et deux ou trois autres racontaient à mesure 
qu'ils se remémoraient leurs souvenirs, les scènes 
auxquelles ils avaient assisté. 

— Oui, disait Loiry, en Cochinchine, on est bien 
mieux qu'ici. Plus maintenant à Saïgon, où c'est 
une commission d'ordinaires qui s'occupe de l'achat 



126 sous l'uniforme 

des vivres à présent, et traite directement avec 
les fournisseurs ; aussi, la nourriture y est la même 
qu'en France, mais quand nous étions en détache- 
ments, dans les petits postes, c'était le caporal 
d'escouade qui allait au marché : il achetait ce 
qu'il voulait. Une paire de poulets né valait pas 
plus de trente sous, pour payer nous avions des 
ligatures de sapèques sur lesquelles il n'était pas 
difficile de tricher; tout en discutant avec le mar- 
chand, on s'arrangeait de façon à fourrer dans le 
sac ce que l'on pouvait chaparder sans qu'il s'en 
aperçût. En payant un coup à boire aux hommes 
qui étaient avec lui, le caporal trouvait le moyen 
de faire sa gratte, tout le monde mangeait bien, il y 
avait au surplus toujours de reste, on pouvait même, 
de temps à autre, se payer un litre d'absinthe, et 
tous étaient contents. 

— Moi, fit un autre, un grand gaillard, à la 
moustache rousse, au nez en bec d'oiseau de proie, 
du nom de Laugère, je n'étais pas trop mal à Sai- 
gon; on nous avait détachés pour surveiller les 
Annamites employés à la construction des nou- 
velles routes, nous n'avions rien à faire qu'à nous 
promener une matraque à la main, pour réveiller 
le courage des indigènes qui, sans cela, se seraient 
endormis sur leur travail! 

— Mais c'était un métier de garde-chiourme que 



SOL'S L'UMFdRME 127 

l'on vous faisait faire là, ne put s'empêcher de re- 
marquer Caragut. Ce n'était pas assez de les forcer 
à travailler pour vous, vous les rossiez par dessus 
le marché. 

— ÏTol intervint Loiry, ces rosses d'Annamites 
ne veulent pas travailler; sans les coups de rotin 
on n'en ferait rien, assurément. 

— Puis, continua Laugère, nos officiers tripo- 
taient surtout sur le personnel, ils avaient un cer- 
tain chiffre d'Annamites portés sur leurs rôles, 
mais il en manquait toujours bien la moitié : ils 
empochaient la différence, sans compter ce qu'ils 
raflaient sur le salaire attribué à tous; il n'y avait 
pas de contrôle possible; quand les Annamites ré- 
clamaient on les bâtonnait, on les bâtonnait aussi 
pour les activer au travail. On pouvait taper dessus, 
ça ne leur faisait rien; on tapait comme des sourds, 
ça ne les faisait même pas crier. 

Mais aussi nos officiers n'étaient pas rosses avec 
nous; comme l'argent ne leur coûtait rien, ils nous 
payaient largement le travail qu'ils nous faisaient 
faire; quand on leur rendait quelque service, ils 
lâchaient facilement la pièce. 

— Mais il n'y avait donc pas d'inspecteur qui 
visitât les travaux, qui se rendit compte de ce qui 
se faisait, qui contrôlât le personnel? 

— Si fait, mais comme l'administration était 



128 sous L'UNIFORME 

prévenue lorsque devait avoir lieu une inspection, 
le personnel était toujours au complet. Aux villages 
d'alentour on raflait les Annamites dont on avait 
besoin. Sitôt l'inspecteur parti, on renvoyait à coups 
de matraque le personnel que l'on s'était ainsi ad- 
joint. Et comme c'était toujours la matraque qui 
marchait, les indigènes se gardaient bien 'de ré- 
clamer, 

— Au reste, ajouta Loiry, il était de notoriété 
que le trafic existait dans toutes les branches de 
l'administration, mais comme tout le nionde tra- 
fiquait, chacun fermait les yeux sur ses voisins 
pour que les voisins n'eussent pas l'idée de les ou- 
vrir sur lui. 

Lors de la construction des casernes et des divers 
bâtiments administratifs, je suis sur que l'officier 
qui en avait la direction a mis dans sa poche plus 
de cent cinquante mille francs, sans compter les 
complicités qu'il a dû payer pour leur fermer les 
yeux. 

Oui, oui I termina Loiry, en hochant la tête, 
tout le monde grattait : généraux, colonels, com- 
mandants, capitaines, lieutenants, adjudants, ser- 
gents-majors, fourriers, sergents et caporaux, tout 
le monde grappillait. 

— Oui, fît Caragut, et le simple soldat, qui ne 
pouvait rien barboter sur les fonds de l'Etat, si 



sous L UNIFORME 129 

j'en crois ce que je vous ai, plus d'une fois, entendu 
raconter, se rattrapait sur l'indigène en lui volant 
ce qui était à sa convenance, et l'assommant s'il 
gueulait trop fort. 

— Oh, dit Laugère, c'était franc, à ce qu'il pa- 
rait, à l'origine de l'occupation, mais quand j'y suis 
allé, ce n'était plus guère que dans les postes éloi- 
gnés où l'on pouvait sans risques rosser les indi- 
gènes. En ville, il ne fallait pas se faire prendre, 
sans cela on aurait passé au conseil. 

— Les officiers, reprit Loiry, fermaient les yeux, 
n'écoulant guère les réclamations des Annamites, 
mais il ne fallait pas se faire prendre sur le fait. 

— Croyez-vous, demanda Garagut, que c'était 
propre ce que vous faisiez là? 

— Ahl tu sais, il fallait bien se débrouiller, si 
on ne voulait pas crever. Ces sacrés Annamites 1 on 
ne pouvait rien leur tirer de bonne volonté ; même 
en payant, il fallait taper dessus; et comme on 
n'était pas toujours argenté, du moment que l'on 
s'apercevait que le rotin faisait marcher, damo ! 
on en usait. 

— Et si on faisait cela en France, comment l'ap- 
pellerait-on? demanda Caragut. Si vous pénétriez 
dans une maison, vous emparant de ce qui serait 
à votre convenance, et que, pour payer, vous fassiez 
une distribution de coups de pieds et de coups de 



Il 

I 

lyo sous l'uniforme ^ 

poings, vous ne larderiez pas à être cueillis par les 1 
gendarmes, il me semble? et seriez bel et bien 
condamnés pour vol avec effraction. 

— Ce n'est pas la même chose, répondit Lau- 
gère. Là-bas, on est en pays ennemi après tout, il 
faut savoir prendre ce que l'on vous refuse. Du 
moment que l'on est le plus fort, on serait bien 
bête de se laisser crever de faim et de soif quand il 
y a à boulotter et à boire. 

— D'autant plus, renchérit Loiry, que ces An- 
namites sont à moitié sauvages, ça ne connaît rien : 
quand ils vous voient en nombre, ils font un las 
de salamalecs à n'en plus finir; mais quand ils 
peuvent pincer à cinq ou six un Européen tout seul, 
ils ont vite fait de le descendre. On y va pourtant 
pour les civiliser 1 

— Oui, ricana Caragut, et pour aller plus vite, 
c'est à coups de fusil qu'on leur inculque les pre- 
miers éléments de la civilisation ; on continue par 
les coups de trique, on les vole et on les exploite 
par la suite. 

— Je voudrais bien t'y voir, bougonna Laugère, 
tu verrais si tu ne ferais pas comme les camarades. 
Quand tu aurais soif ou faim, et qu'on cacherait 
les vivres, que tu aurais affaire à des brutes qui 
ne te comprendraient même pas, tu verrais s'il n'y 
aurait pas de quoi te rebiffer I 



sous L l'NIFORME 131 

Garagut allait répliquer : « qu'alliez-vous faire 
là-bas ? » mais ses réflexions n'étant pas du goût 
des narrateurs, et ne voulant pas les indisposer 
de peur qu'ils se refusent à continuer l'exposition 
de leurs souvenirs, il se contenta de questionner et 
d'apporter son contingent de souvenirs. 

N'en ayant pas de personnels, ce fut ce qu'il 
avait pu recueillir, jadis, dans les conversations de 
ceux avec lesquels il avait pu se trouver en con- 
t;ict. Il se rappelait entre autres, une histoire typi- 
que que lui avait contée comme en étant l'acteur 
principal, un voisin, revenu depuis peu du service. 

« En Algérie où il se trouvait, se promenant un 
jour en un lieu écarté, ses pas le menèrent près 
d'une fontaine, une jeune Arabe y puisait de l'eau ; 
surprise elle n'eut que le temps de se couvrir le 
visage de son voile, mais si vite qu'elle eût fait, le 
zouave vit qu'elle était d'une beauté merveilleuse, 
il lui offrit de l'argent pour qu'elle se donnât à lui; 
mais ayant fait mine de s'enfuir, comme on ne 
voyait âme qui vive dans la plaine et que le douar 
de la jolie fille devait se trouver loin, il la prit et 
la renversa à moitié assommée et la posséda mal- 
gré sa résistance.») 

L'air de parfaite inconscience avec laquelle le 
zouave racontait le fait, le considérant comme abso- 
lument normal, revenait à la mémoire de Garagut. 



132 sous l'uniforme 

En le racontant à son tour, il se disait que si de 
pareilles actions sont encore possibles dans un pays 
comme l'Algérie, conquise et pacifiée depuis long- 
temps, cela ne peut qu'être pire encore en Cochin- 
chine ou la lutte est permanente. Il comptait bien 
que ses auditeurs ne seraient pas en reste de lui 
raconter des histoires semblables. 

Ce fut Loiry qui partit le premier. 

— Figure-toi, mon vieux, j'étais avec un copain, 
Gélinier, — tu ne l'as pas connu, il est mort à 
l'hôpital, à Toulon, quinze jours après notre retour 
en France. — Il avait reçu de l'argent de sa fa- 
mille : c'était entendu que l'on devait tout boulot- 
ler, nous avions donné le mot à trois de ses pays. 
Sitôt l'extinction des feux sonnée, on devait se re- 
trouver dans la cour, près des cuisines ; il y avait 
un mur qui s'escaladait facilement, le factionnaire 
ne pouvait nous voir. En faisant la courte échelle | 
et en tendant la main au dernier, nous eûmes vite 
fait de sauter de l'autre côté. .4; 

A quelque distance de la ville se trouvait une * 
espèce de cahute tenue par des Annamites, l'homme 
et la femme. Ils vendaient à boire, et servaient de 
proxénètes, procurant aux soldats quelques congaïs 
faisant — depuis fort longtemps — métier de ven- 
dre leurs caresses aux représentants de la civilisa- 
tion. 



P' sous l'uniforme 133 

I.es litres d'absinthe s'étaient succédé. Au plus 
fort de l'ivresse Gélinier rcn:iarqua que ça manquait 
de femmes. On avait l'habitude de peloter l'hô- 
tesse qui, peu farouche, se laissait faire. Mais ce 
soir-là, n'étant pas disposée sans doute, ou notre 
nombre l'ayant effrayée, aux premiers attouche- 
ments de Gélinier, la congaï se rebiffa. L'homme 
s'en étant mêlé, reçut son compte, et la femme fut 
culbutée par Gélinier d'abord, par chacun de nous 
ensuite qui voulions avoir notre part des faveurs 
— légèrement forcées, il faut en convenir — de la 
belle qui se débattait, gueulant comme un putois. 

Au beau milieu de nos ébats, la lampe avait 
roulé à terre et mis le feu à la cahute, sans qu'on 
s'en aperçût. Mais quand les flammes se mirent à 
jaillir, effrayés par le boucan que ça allait faire, 
nous nous enfuîmes, laissant tout griller, heureux 
de rentrer à la caserne avant que l'on se fût aperçu 
de notre absence. 

Laugère, lui, raconta l'histoire d'une jeune Anna- 
mile qui venait parfois vendre des provisions au 
poste détaché où il était de garde avec une douzaine 
de camarades, sous le commandement d'un ser- 
gent. 

Un jour qu'elle offrait des pastèques, le sergent 
qui était saoul comme une bourrique, commença 
à la chahuter : elle résista, il devint brutal et 

8 



134 sous L UNIFORME 

grossier. Les hommes du poste tout aussi saouls 
que le sergent cherchaient à l'exciter, pariant, 1rs 
uns, qu'il ne réussirait pas, les autres affirmant 
que si. 

Le sergent n'hésita pas et renversant la fille sur | 
le lit de camp, il la viola. Mis en bonne humeur 
les soldats voulurent avoir leur tour, et, fraternel- 
lement, on alla relever les factionnaires pour qu'ils 
eussent leur part de l'aubaine. La malheureuse 
servit de jouet toute l'après-midi à tous les hom- 
mes du poste. 

On porta plainte, il y eut des enquêtes, etc., mais 
on prouva que la fille s'était donnée de bonne vo- 
lonté. Le sergent eut quinze jours de prison pour 
avoir mal tenu son poste, et l'affaire en resta là. 
Quelques jours après, il est vrai, quand on alla 
relever les factionnaires, on en trouva deux qui 
avaient la tète tranchée : on ne sut jamais qui 
avait fait le coup. Le village le plus proche fut 
frappé d'une très forte amende, seule satisfaction 
que l'on put en tirer. 

— Chez nous autres, en Afrique, fit un nommé 
Fayet qui avait fait deux ans de Sénégal, on n'y 
allait pas par quatre chemins. Une fois, tout un 
poste fut massacré par des nègres, sans qu'on put 
avoir l'idée d'où ils étaient venus. On détacha une 
colonne aux deux villages les plus proches du poste. 



sous l'UXI FORME 135 

es habitants furent chassés et refoulés dans la 
laine pendant qu'on incendiait leurs cases et qu'on 
îtruisait les plantations. Comme il n'y a pas besef 
boulotter dans ces parages, ils ont dû y crever 
3 soif et de faim. 

— C'était tout si mplement atroce ce que l'on vous 
isait faire là. 

— Ah ! dame ! aprèstout, il faut se faire craindre, 
LUS cela les nègres auraient vite massacré le peu 
hommes que l'on y envoie. Sans la salutaire ter- 
sur que leur inspirent ces exécutions, ils nous ex- 
rmineraient en détail. 

— Sans doute, ne put s'empêcher de souligner 
iragut, que vous étiez envoyés pour civiliser les 
mégalais? 

Son interruption ne fut pas relevée. 

— Moi, reprit Loisy, ce qui m'a le plus frappé, 
est l'exécution des trois pirates, dont un surtout, 
A nom de Daï Phong, était célèbre parmi les An- 
imites. Moyennant un peu d'argent, un indigène 
i^ait dévoilé leur retraite aux autorités françaises, 
nrpris, ils n'eurent le temps ni de s'enfuir, ni de 
ï défendre, un conseil de guerre immédiatement 
mstitué, les condamna à mort. Ils furent exécu- 
!S sur la place du village où nous nous trouvions. 

Lorsqu'on les tira de prison pour les mener au 
eu d'exécution, ils ne bronchèrent pas plus que 



l.Sf) SOLS L'i;M FORME 

s'il s'était agi d'une promenade hygiénique. Ils 
s'agenouillèrent, tendirent le cou au coupe-coupe 
de l'exécuteur — c'est un Annamite qui remplit 
les fonctions de bourreau — et moururent sans je- 
ter un cri. Daï Phong vit exécuter devant luises i 
deux camarades sans broncher; pas plus que ses ^ 
deux compagnons, du reste, il ne laissa voir aucun 
tressaillement. C'est tout ce qu'il y a de plus in- 
sensible comme brutes dans ces pays-là. 

— Et pourquoi les nomme-t-on des pirates ? 

— Je ne sais... C'est un nom qu'on leur donne... 
comme ça... Peut-être parce qu'ils sont toujours en 
révolte contre nous, ne veulent pas se soumettre. 
Ils ont la haine de l'Européen. Ce sont eux qui har- 
cèlent nos détachements, attaquent les postes iso- 
lés, les massacrant s'ils peuvent les surprendre, 
coupant le cou aux sentinelles qui ont le malheur 
de s'endormir en faction ou l'imprudence de ne pas 
surveiller les buissons qui les entourent. 

— Alors, à ce que je vois, ce seraient les patrio- 
tes de là-bas ? 

En 70, les Prussiens n'ayant pas voulu recon- 
naître aux francs-tireurs qu'ils capturaient, la qua- 
lité de belligérants, et, en ayant fusillé un certain 
nombre, on les a traités de bandits, de sauvages, 
cle barbares, etc. A ce que je vois les Français ne 
se gênent pas pour en faire autant en Cochinchine. 



sous l'uniforme 187 

Ils baptisent les patriotes annamites du nom de pi- 
rates, et les patriotes français applaudissent. 

— Dame ! fit Loisy embarrassé, c'est peut être 
vrai, mais il faut tenir compte que nous sommes 
peu nombreuxlà-bas, et, comme je te l'ai dit, sans 
la crainte ils ne feraient qu'une bouchée des Fran- 
çais, Ce sont les exemples que l'on fait de temps à 
autre, qui nous permettent de nous maintenir. 

— Oui, je vois, ces Annamites ont le caractère 
mal fait : on les vole, on viole leurs femmes et 
leurs filles, on les assassine, on les force à travail- 
ler, on les bâtonne et ils ont le toupet de ne pas 
être contents ! Ils sont tellement féroces qu'ils se 
défendent et se vengent quand ils en trouvent 
l'occasion. Décidément, ils ne savent pas prendre 
leur mal en patience ! 

Seulement, je ne vois pas ce que l'on est en droit 
de reprocher aux Prussiens. 

— Oh! intervint Laugère, ce n'est plus la mêrne 
chose : les Prussiens combattaient une nation ci- 
vilisée, tandis que les Annamites sont encore des 
sauvages I 

— Et alors , pour les civiliser, on agit encore 
plus sauvagement qu'eux. 

— Ah t fit Loiry, que veux-tu ? nous sommes 
soldats, après tout, nous devons obéir. Certaine- 
ment, je préférerais rester chez moi. Mais, si on 

8. 



138 SOVS L UNIFORME 

n'obéissait pas, ou nous serions fusillés, ou les An- 
namites nous couperaient le cou... A la guerre 
comme à la guerre, chacun pour soi I 

— Ce qui prouve qu'ayant été assez veules pour 
nous laisser faire la loi par une bande de filous, 
nous n'avons plus qu'à les aider à assassiner les 
autres. N'ayant pas le courage de nous révolter con- 
tre ceux qui nous prennent notre sang, notre jeu- 
nesse, nous sommes forcés de faire un métier de 
bandits ! Une lâcheté en entraîne une autre. 

— Oh !mais dis donc, fit Laugère furieux, toi qui 
as l'air de nous la faire à la leçon, pourquoi es-tu 
ici ? Il me semble que tu ne t'es pas révolté non 
plus, puisque tu t'es laissé mettre un fusil dans les 
pattes; tu n'as donc pas à crâner. Quand on t'en- 
verra là-bas, mon petit, tu feras comme les au- 
tres et tu ne diras rien. 

— Si on m'envoie là-bas, je ne sais pas encore 
ce que j'y ferai, il est possible que je fasse comme 
les autres, mais cela n'empêche pas que ce soit 
un sale métier, et que nous ne devrions pas le su- 
bir si nous avions du cœur. 

Si je suis ici, cela ne prouve qu'une chose c'est 
que j'ai été aussi vache que vous autres... Une seule 
chose nous différencie, et ce n'est pas en ma fa- 
veur, je me rends compte de ce que l'on nous com- 
mande... Si c'était à refaire I... 



sous l'uniforme 139 

— Comment, cria en paraissant le caporal Ban- 
ian, on n'est pas encore installé ici? Qu'est-ce qui 
m'a foutu des rosses pareilles ! Je vais visiter les 
fusils de mon escouade. Gare h ceux qui n'auront 
pas nettoyé le leur I Je leur fous deux jours de 
salle de police. Je n'ai pas envie d'écoperpour vous. 

Vous, Caragut, qu'est-ce que vous foutez là? où 
est votre fusil? Pas encore installé, nom de Dieu ! 
Je vais vous foutre deux jours, il y a assez long- 
temps que vous m'emmerdez. 

— Mon fusil sera prêt à l'heure, il est propre, il 
n'y a qu'à l'installer. 

— Je m'en fous I il devait être déjà installé. 
Vous aurez vos deux jours. 

— Oh I et puis, à la fin, portez donc ce que vous 
voudrez, fit Caragut exaspéré, vous m...., mais, 
s'arrêtant, il n'acheva pas la phrase. 

— Ha ! vous me répondez, ha ! vous m'insultez! 
c'est bon, votre compte est clair. Vous n'y coupe- 
rez pas, je vous porte le motif, vous savez. Que 
vouliez-vous dire ?... que je vous ...? 

— Je voulais dire, répondit Caragut subitement 
calmé, ayant eu le temps d'envisager les consé- 
quences d'une riposte trop vive, je voulais dire 
que vous n'aviez pas à me porter de punition, vu 
que ce n'est pas encore l'heure de la revue, et que 
je serais prêt. 



140 SOUS l'uniforme 

— Vous ne voulez pas dire ce que vous étiez 
prêt à lâcher, je vous pincerai tout de même, je 
vous apprendrai à être poli... Dites donc, Mahu- 
ret, vous avez entendu ? Caragut a dit que je l'em- 
merdais. 

Au premier coup de gueule, les hommes de la 
chambrée s'étaient vivement dispersés, s'occupant 
à démonter et à frotter d'une façon inaccoutumée, 
les pièces de leur fusil. 

Mahuret interpellé répliqua qu'il n'avait rien en- 
tendu. 

— Ohl ça c'est trop fort! hurla Balan. Dis donc, 
Loiry, tu as entendu, toi ? 

Loiry s'approcha de Balan et lui souffla dans 
l'oreille : — Dis donc, espèce de fourneau, tu n'as 
pas fini d'emmerder les hommest sijamais tu por- 
tes ce motif-là, je te casse la gueule. 

Et tout haut : 

— J'ai bien entendu qu'il t'a dit : portez ce que 
vous voudrez, mais je n'ai pas entendu autre 
chose. 

L'apostrophe de Loiry ayant un peu interloqué 
Balan, il bougonna en s'en allant que l'on se foutait 
de sa fiole, qu'on le prenait pour un bleu, mais que 
ça ne se passerait pas comme cela, et que l'on ne 
s'en foutrait pas tout le temps. 

— Hé bien, mon vieux cochon, fit Mahuret, tu 



sous l'uxifok.mi; 141 

vas bien quand tu t'y mets, t'as eu do la veine de 
ne pas finir ta phrase, tu n'y coupais pas sans cela. 
C'est ce qu'il cherche depuis longtemps. Si, aussi 
bien d'un Loiry, il s'était trouvé par là un Brac- 
quel ou un Loiseau, ce que tu étais frit. Crois-tu 
qu'il ne portera pas le motif quand même? 

— Non, je crois que Loiry lui a foutu le trac. 

— Oui, mais vous savez, fit ce dernier en inter- 
venant, il ne faudrait pas vous y habituer, j'ai bien 
voulu pour une fois vous parer celle-là, mais il ne 
faudrait pas vous y habituer, des officiers ou le 
« double » seulement, se seraient trouvés par là, 
c'est nous qui ramasserions, parce que nous nous 
laissons manquer de respect. 

— Tu peux toujours compter sur tes quinze jours 
de salle de police, ajouta Mahuret. 

— Ce n'est rien, et ça compte sur le congé, con- 
clut philosophiquement Caragut qui s'était mis à 
démonter son fusil. 

De tous côtés on ne voyait que des hommes frot- 
tant et astiquant, à grand renfort de brique anglaise 
sur les morceaux d'acier poli, cherchant à enlever 
les piqûres de rouille, laissées par la pluie aux exer- 
cices. 

Sergents et caporaux sentant l'arrivée prochaine 
du capitaine, affinaient dans les chambrées, leur 



l'i'^ sous l'uniforme 

zèle se .traduisant par un engueulement continuel. 

— Dagneau I votre paquetage n'est pas d'aplomb. . . 
les hommes de chambre, un coup de balai !... Pour- 
quoi n'avez-vous pas arrosé!... Durieux, que fout 
ce paquet à côté de votre paquetage ? vous savez 
bien qu'il ne faut rien sur les planches en dehors 
de l'ordonnance, 

— Qu'est-ce qui couche là? reprenait la voix en 
fausset de Bouzillon, voilà un lit mal fait... Allons, 
retapez vos lits... Qu'ils soient carrés comme des 
billards ! 

— Poirier, clamait plus loin un autre, vous aurez 
deux jours de salle de police pour avoir pendu au 
clou des souliers qui ne sont pas cirés. 

Et c'était un véritable chassé-croisé d'interpella- 
tions semblables d'un bout à l'autre de la chambrée. 

— Fixe! cria tout à coup une voix à l'entrée. 
C'était le capitaine qui s'amenait. 

— Repos! fit-il en se dirigeant vers la chambre 
de détail, d'où il ne tarda pas à ressortir accompa- 
gné du sergent-major Ghapron. 

Le commandement de « Fixe ! » immobilisa de 
nouveau les hommes au pied de leurs lits qu'ils 
avaient regagnés à l'apparition du capitaine et la 
revue commença. 

Elles sont toutes les mêmes, ces revues: mêmes 



sous l'unifokme 143 

miiiulies pour le placement des objets étalés, mêmes 
observations sur la disposition de toutes les parties 
du fourniment, sur leur plus ou moins de propreté, 
objections le plus souvent sans raisons bien déter- 
minées, n'ayant pas lieu d'être adressées plutôt à 
l'un qu'à l'autre, mais que le gradé se croit forcé 
de faire pour faire voir qu'il fait son métier cons- 
ciencieusement, et entretenir ia crainte chez les 
subalternes. 

Ghapron accompagnant toujours le capitaine, ils 
arrivèrent devant le lit de Caragut, s'y arrêtèrent. 
Clignant de l'oeil, en contractant tout un côté de sa 
figure, Ghapron articula: 

— Capitaine! voici un élève-caporal qui, aune 
observation du caporal Balan, a répondu : portez donc 
tout ce que vous voudrez. 

— Et pourquoi avez-vous répondu cela? gronda 
Paillard, toisant le délinquant d'un coup d'oeil sé- 
vère. 

— Capitaine, parce qu'il est toujours après moi, 
m'en voulant depuis que je lui ai refusé de lui servir 
de domestique. lime 

— Taisez-vous! vous n'avez pas à juger si votre 
caporal vous en veut ou non, fit Paillard d'une voix 
brève. Vous n'avez à entrer dans aucune de ces 
considérations, ni à murmurer. Lorsqu'on vous 



144 SOUS l'uniforme . 

commande, vous devez obéir. Tâchez de le savoir- 
une autre fois. 

Et passant à un autre, il continua son inspection. 

Un moment après elle était terminée et l'ordre 
fut donné de remonter les fusils. 

— Mince! ce qu'il t'a parlé sec, le capiston, fit 
Mahuret, j'aurais pas voulu être à ta place. C'est 
quinze jours, va. 

— Pourvu qu'il ne te porte pas de la prison, dit 
Brossier. 

— Sans compter qu'il n'avait pas l'air commode, 
renchérit un troisième. 

— Vous savez, Caragut, dit le fourrier, en pas- 
sant, sortant de la chambre de détail, vous avez 
quinze jours de salle de police du capitaine ; mais 
le colonel n'a pas encore vu le motif. Priez le bon 
Dieu que ça n'aille pas plus loin! 



VI 



Depuis ime semaine, Caragut couchait à nouveau 
à la salle de police, c'était la cinquième ou sixième 
pmiition au moins, qui l'y conduisait depuis ses 
premiers quinze jours, le temps s'écoulait lentement 
à son gré, mais marcliant quand même, l'hiver était 
passé, les beaux jours apportaient une note plus 



gaie. 



Un soir, en entrant, avec une demi-douzaine de 
camarades, ils trouvèrent installés, quatre artilleurs 
qui faisaient, à eux seuls, plus de tapage que cin- 
quante. 

Une batterie d'artillerie avait été détachée àPon- 
tanezen, et la caserne de l'infanterie de marine qui 
l'abritait lui fournissait aussi l'hospitalité de la salie 
de police et de la prison. 

Les salles de disciplina, comme on les nomm(% 



l'iG SOUS l'uniforme 

se trouvaient à l'extrémité du champ de manœuvre 
qui enserre les ca-ernements; c'étaient de petites 
constructions, basses, couvertes de tuiles rouges, 
n'ayant, en guise de fenêtres, que de simples meur- 
trières grillées ; les portes massives étaient hérissées 
de clous à énorme tête, de lourds verrous les fer- 
maient au dehors 

A l'intérieur c'étaient de petites salles dont le 
fond était occupé par les planches du lit de camp; 
des poutres entrecroisées soutenaient le toit. 

Le soleil ayant dardé toute la journée sur ces 
tuiles dont la teinte sombre absorbait les rayons, 
et l'air chargé d'émanations empestées, grâce à la 
présence, en un coin, du baquet à immondices, cir- 
culant difficilement à travers les étroites ouvertu- 
res, une chaleur malsaine vous saisissait à la gorge 
dès l'entrée. 

Par contre, l'hiver, la température était glaciale, 
et nombre de ceux que l'on envoyait coucher le 
soir d'une marche y contractaient des pleurésies ou 
des fluxions de poitrine qui les couchaient dans la 
fosse, alors que la vie s'ouvrait à peine devant 
eux, large et souriante. 

— Bon Dieu! ce que ça trouillote, ici, fit en en- 
trant un des camarades de Caragut. 

— Fallait le dire, répondit un des artilleurs, on 
aurait [tarfumé les appartements de monsieur à 



sous L'UNIFORxME 147 

l'opopouax. Marchadier, ajouta-t-il, en s'adressant 
à un de ses camarades, ôte tes bottes, tu les lui 
feras respirer en guise de sels. 

— Tais donc ta gueule, ehl empoté! fit un des 
arrivants, c'est parce que t'as ôté les tiennes que 
ça foisonne ici. 

— Faites donc pas tant de pet : vous allez nous 
attirer l'adjudant par ici, reprit un autre. Laisse- 
moi voir plutôt si j'ai toujours mon tabac, nous en 
grillerons une. Ole-toi, l'artilleur, que je grimpe à 
mon armoire. 

Et ayant fait déranger un des artilleurs, il grimpa 
par une poutre jusqu'au toit, où, ayant enlevé une 
tuile, il tira un paquet de tabac, un cahier de pa- 
pier et des allumettes. 

— ïu comprends, fit-il, dans la journée j'ai vu 
les portes ouvertes et suis venu cacher ma petite 
provision. Qui en veut? 

Et le tabac ayant passé de main en main, cha- 
cun roulant sa cigarette, on fit connaissance avec 
les artilleurs. 

Parmi eux se trouvait une grande frappe qui pa- 
raissait en être le boute en train et le chef accepté. 

Il avait un bagout à démonter une portière ou 
un leader politique. C'était lui qui avait riposté à 
l'exclamation des arrivants. 

La glace une fois rompue, le porte -parole des 



148 sous L'UlMFÛRME 

artilleurs raconta qu'on les avait fourrés à la salle 
de police parce qu'un de leurs brigadiers ayant 
perdu son « bancal », il ne pouvait remettre la 
main dessus. 

— Le brigadier, continuu-t-il, affirme que le ban- 
cal ayant- disparu de la chambrée, il n'y a que 
nous qui puissions l'avoir caché. 

On veut nous faire dire où nous l'avons mis, nous 
n'en savons rien. S'il l'a perdu, qu'il le cherche t 
Bien sur que je ne l'ai pas dans ma poche, son 
bancal. 

Si nous l'avions caché, nous ne serions pas assez 
hôtes pour l'aller dire. 

Le capitaine n'ayant pu rien tirer de personne, 
nous a fait mettre tous les quatre à la salle de 
police comme étant les plus soupçonnés, jurant 
qu'il nous y tiendrait tant que l'on n'aurait pas 
retrouvé le sabre du brigadier. 

C'est égal, continua-t-il goguenard, c'est vrai- 
ment pas chouette, tout de même, c'est pas des 
coups à faire! Dis donc, Goursol, si c'est toi qui 
l'as, le sabre au brigadier, tu devrais le dire, au 
moins. 

— Il est dans le « siau », son sabre, il trempe. 

— Moi, tu comprends, reprit le narrateur que 
ses camarades désignaient sous le nom de l'Arai- 
gnée, je m'en fous. Dans onze jours, je me trotte; 



sous L'UNIFORME 149 

mon copain, l'Arôte est libérable dans quinze ; notre 
temps fini ils seront bien forcés de nous renvoyer. 
Les deux autres copains, s'ils sont ici, c'est plutôt 
à cause de nous, qu'il n'y a de charges contre eux : 
une fois que nous serons dehors, ils ne pourront 
pas les garder jusqu'à perpète. Ils ont beau faire, 
macach pour savoir qui a fait le coup, je n'en sais 
rien et ne veux pas le savoir. Mince de gueule 
qu'il fait le brigadier ! 

Les marsouins s'égayèrent du récit. La conver- 
sation s'étant engagée, chacun raconta quelque 
histoire de régiment. Histoires que chacun a en- 
tendu raconter, mais que personne n'a vues. 

Un artilleur connaissait un adjudant qui avait 
frappé un soldat sur lés rangs : l'homme ayant 
foncé sur l'adjudant, baïonnette en avant, celui-ci 
tremblant de peur avait pris sa course à travers le 
quartier. Le colonel — c'était un jour de revue — 
ayant vu l'agression, ordonnait de laisser le champ 
libre aux deux hommes, et aurait engueulé le soldat 
d'avoir été assez maladroit pour laisser échapper 
l'adjudant. 

Un autre avait « entendu raconter » que le capi- 
taine de la 16® avait traité un de ses hommes d'i- 
diot parce que, ayant tiré sur un sergent qui l'avait 
frappé, il l'avait manqué. 

Caragut émit quelques doutes sur l'authenticité 



150 SOUS L'UNIFORME 

de ces histoires de troupier faisant observer qu'il 
doutait fort que des officiers encourageassent la ré- 
volte d'un subalterne. Ce serait contraire à tout ce 
qui se passe journellement dans l'armée, où, loin 
d'inculquer le respect de la dignité humaine, on 
n'a ([u'un but, la plier au servilisme. 

Chacun des narrateurs soutint la véracité de ce 
qu'il avait avancé. Tous avaient la conviction qu'ils 
seraient acquittés en conseil de guerre si, frappés 
par un chef, ils ripostaient immédiatement par un 
coup de fusil. 

— Ils savent alors, fit Caragut parlant des gra- 
dés, à qui ils s'adressent, car j'ai vu plus d'une 
fois, bousculer des hommes, mais personne n'a ri- 
posté. 

L'Araignée qui, une fois qu'il le tenait, cédait 
difficilement et pour peu de temps le crachoir, sor- 
tit de son sac toutes les vieilles histoires rebattues 
dans les veillées de la chambrée, qui ont le don 
d'égayer le soldat à chaque nouvelle réédition. 

Seulement tout a une fin, la soirée était déjà très 
avancée lorsque certains ronflements vinrent ap- 
prendre au narrateur qu'il serait bientôt seul à 
s'écouter. Il ferma les écluses de son éloquence et 
ne tarda pas à s'endormir à son tour. 

On ronflait en chœur, lorsque, vers minuit, une 



sous F- INI K()i;.Mi: 151 

clé grinça dans la serrure, la porte s'ouvrit, livrant 
passage au caporal de consigne et à l'adjudant de 
semaine auquel il était venu l'idée d'embêter les 
hommes punis en les réveillant au milieu de la 
nuit. 

Au cri de « Fixe I » poussé par le caporal de consi- 
gne, les marsouins se mirent debout, au pied du 
lit de camp. Seuls, les quatre artilleurs, quittaient 
à une des extrémités de la planche, continuèrent 
de ronfler, ou tout au moins, d'en faire semblant. 

— Et ces hommes? gronda l'adjudant, vexé du 
peu d'empressement qu'ils' mettaient à lui rendre 
les honneurs, qui sont-ils? Pourquoi ne se lèvent- 
ils pas ? 

— Mon lieutenant, fit le caporal, ils ne sont pas 
de chez nous ; ce sont des artilleurs. 

— Qu'est-ce que ça me fout, qu'ils ne soient pas de 
chez nous, gueula Verduret, — c'était le nom de 
l'adjudant — ils sont chez nous, n'est-ce pas? Je 
Yeux qu'ils se lèvent. Et il alla les secouer. 

Nos quatre lascars, après s'être bien fait tirer 
l'oreille, finirent par se riiettre sur leur séant, re- 
gardant sans bouger, mais de l'air le plus innocent 
qu'ils purent prendre, l'adjudant qui les regardait 
d'un air courroucé. 

— Allez- vous vous lever? hurla celui-ci. 

— Oui, mon lieutenant, répondirent en chœur 



152 sous I/UNIFORMK 

les quatre rossaids... sans faire le moindre mouve- 
ment qui laissât supposer qu'ils eussent l'intention 
de donner suite à cette promesse. 

— Hé bien?... quand vous voudrez... Je vous 
attends, tonna Verduret... C'est-il pour aujour- 
d'hui?... Voulez- vous vous lever, tonnerre de Dieu! 
accentua-t-il, frappant du pied. 

— Oui, mon lieutenant, reprirent-ils non moins 
en chœur que la première fois, mais sans bouger 
davantage. 

— Je suis adjudant, sous-officier, beugla le ga- 
lonné qui, voyant qu'on se moquait de lui, était 
vert de rage. Quand j'entre à la salle de police, vous 
devez vous mettre debout. Oui ou non, allez-vous 
m'obéir... Allez-vous vous lever? 

— Oui, mon lieutenant, reprirent, d'une seule 
voix, les quatre types tout aussi imperturbables. 

— Ha ! ha! vous ne voulez pas vous lever, glapit 
la vieille brisque... vous ne voulez pas obéir, vous 
mettre debout quand je vous l'ordonne! nous allons 
voir si ça se passera comme cela... si vous vous 
foutrez impunément de ma figure... Caporal, allez 
me chercher des hommes de garde... 

— Ho! et puis après tout, intervint l'Araignée, 
nous ne sommes pas de chez vous ; nous ne vous 
devons rien 

Seulement comme il eût été imprudent depous- 



sous L UNIFORME 153 

ser les choses trop loin, les artilleurs finirent par se 
lever et se tenir debout, devant le lit de camp. 

— .... Vous n'êtes pas de chez nous! bégaya Ver- 
duret,.... vous n'êtes pas de chez nous! eh bien 
alors — et il se tourna vers le caporal — vous al- 
lez leur enlever les paillasses et les couvertures, 
et emmener vos hommes dans la prison des sous- 
officiers, où il n'y a personne, et, — désignant les 
artilleurs — vous laisserez ceux-ci sur la planche. 
Puisqu'ils ne sont pas de chez nous, nous no devons 
pas leur fournir de literie. Yoilà ce qu'ils y gagne- 
ront. 

Les marsouins qui rigolaient intérieurement, se 
mordant les lèvres pour ne pas éclater, opérèrent 
le déménagement commandé et s'installèrent dans 
la cellule voisine, non sans faire la grimace, car la 
pièce encore plus étroite, à l'aération tout à fait in- 
suffisante était une véritable fournaise où ils étouf- 
fèrent toute la nuit. 

Verduret, tout en continuant de grogner, avait 
veillé à l'exécution de ses ordres; quand ce fut fini, 
il rentra furieux oubliant de terminer sa ronde. 

Mais, avec ses taquineries continuelles, il s'était 
attiré l'animad version de la plupart des artilleurs; 
ayant appris que certains de ceux-ci s'étaient pro- 
mis de lui casser les reins, tant que ledélachement 
resta[à Pontanezen il n'osaFplus sortir, la nuit, dans 



154 sous l'uniforme 

la cour du quartier, qu'armé d'une trique et de 
son revolver. 

On dut renvoyer l'Araignée et son copain à l'ex- 
piration de leur temps de service et, n'ayant pu 
tirer aucun aveu des autres ils furent réintégrés à 
la chambrée ainsi que l'avait prévu le blagueur. 

La latte du brigadier fut retrouvée six semaines 
après, enfouie, dans un grenier, sous des bottes de 
foin, lorsque la batterie opéra son déménage- 
ment. 

A quelque temps de là, un dimanche, Caragut 
avait pris la garde à la police du quartier, Brac- 
quel était chef de poste, mais il ne songeait pas à 
embêter ses hommes, Bouzillon et Loiseau étant 
tombés la veille sur une bonne tête du nom de 
Gaspard qui avait touché un mandat de trente francs . 
La petite comédie habituelle ayant été jouée avait 
réussi pleinement. 

Bouzillon était de semaine ; il avait averti Loi- 
seau qui, à l'exercice, sous prétexte de mauvaise 
volonté de la part de Gaspard dans l'exécution des 
mouvements, l'avait menacé de quatre jours de 
salle de police, faisant semblant de l'inscrire sur 
son rang de taille K 

^. Sorte de carnet contenant les noms des hommes de la 
section du gradé, et, intérieurement, garni de parchemin. 



sous l'uniforme lô.') 

Gaspird qui s'était promis une fameuse fête avec 
son argent, n'eut rien de plus pressé, l'exercice 
fini, que de courir à la chambre de Loiseau pour 
le supplier de no pas lui porter la puniliba annon- 
cée. 

Bouzillon présent, plaida pour le malheureux Gas- 
pard, mais Loiseaudemeurait inflexible, faisant res- 
sortir des considérations de discipline. Enfin Gas- 
pard avait risqué d'abord une invitation à pren- 
dre un verre, puisàdiner pour le lendemain. 

La petite fête allait son train chez un débitant 
dont le cabaret s'élevait de l'autre côté de la route, 
juste en face la caserne. Et mons Bracquel, ayant 
vu ses deux collègues sortir du quartier, avec leur 
pigeon, s'était arrangé de façon à se faire inviter 
aussi. Guignant si quelque officier ne se montrait 
pas à l'horizon, et ne voyant rien de suspect, il 
était allé rejoindre les autres, chargeant un des 
hommes de garde de lui faire signe, au moindre 
danger. 

Mais comme il eût été dangereux de prolonger 
l'escapade, il avait du renoncer à s'attabler, se con- 
tentant de boire l'absinthe avec eux, puis de pê- 
cher dans les plats, pour aller manger au poste, re- 
venant à la charge, lorsque les provisions étaient 

servant indéfiniment à prendre des notes, le crayon s'effaçant 
à la main, comme la craie sur l'ardoise. 



ir)6 sors l'uniforme 

épuisées, en écourtanl ses ^visites intéressées à ses 
copains, n'oubliant pas, surtout, la boisson. 

Mais quoiqu'il laissât les hommes de garde rela- 
tivement tranquilles, Bracquel ne pouvait s'empê- 
cher de tourmenter quelqu'un : entre ses visites 
chez le marchand de vin, il se tenait à la porte du 
quartier, et, lorsqu'il voyait sortir le porteurd'une 
physionomie divertissante, son plus grand plaisir 
était de' lui faire faire demi-tour en lui comman- 
dant d'aller se mettre en tenue. 

La victime de la mystification se regardait piteu- 
sement des pieds à la tête, vérifiant si sa cravate 
avait les deux tours réglementaires, s'assurantque 
sa capote était boutonnée du côté que comportait 
la quinzaine, jetant un coup d'oeil à ses guêtres et 
à ses godillots pour voir si aucune tache de boue 
n'altérait le brillant du cirage, retapant les plis que 
doit former la capote par derrière ; et, enfin, n'ayant 
rien trouvé qui clochât, revenait vers la porte, 
raide comme un piquet, faisant à Bracquel un 
grand salut mécanique, dans toutes les règles de 
l'art. 

— Demi-tour 1 ordonnait Bracquel, comme s'il 
allait les dévorer, leur ôtant ainsi l'envie de deman- 
der une explication, au cas fort peu probable où ils 
auraient eu cette idée. 

Et les hommes du poste qui avaient hérité de 



sors I,'UM FORME 157 

deux litres de via soutirés à Gaspard et tout dispo- 
sés à trouver les plus spirituelles du monde, les 
farces de Bracquel, ricanaient bêtement en voyant 
le martyr s'en retourner déconfit, les larmes aux 
yeux parfois, s'informer auprès des camarades de 
ce qui pouvait manquer à sa tenue. 

Pour varier ses plaisirs, Bracquel faisait sonner 
aux consignés, les forçant de se rendre au poste 
pour répondre à l'appel. 

A l'heure du peloton de punition, en argot mili- 
taire : peloton de chasse, il torturait les malheureux 
que lui soumettait le règlement militaire. 

Leur faisant faire face au mur réverbérant les 
rayons du soleil, déjà brûlant, il ordonnait le ma- 
niement d'armes, en décomposant et maintenant 
ses victimes sur un mouvement, de manière à leur 
briser les articulations, avant de les faire passer 
au mouvement suivant. 

Impossible à celui qui n'a pas passé au régiment 
de se figurer jusqu'à quel degré de souffrance phy- 
sique peut amener ses hommes le butor qui préside 
à ces séances de torture. 

C'est un sergent spécialement connu pour ses 
aptitudes de tortionnaire qui est désigné pour com- 
mander le peloton de chasse. Le plus souvent, c'était 
un de ces vieux abrutis ayant quatorze ou quinze 
ans de grade, portant sur sa manche autant de 



158 sous l'uniforme 

brisques qu'il avait de rengagements, vrais certi- 
ficats d'abrutissement qui ont disparu aujourd'liui 
des régiments, mais dont il restait encore des échan- 
tillons à cette époque. Quand ils s'étaient bien dis- 
tingués dans cet emploi, on les nommait adjudants, 
ce qui était le bâton de maréchal pour ces brutes 
alcooliques, absolument inaptes à toute besogne 
utile et intelligente. 

Usant et abusant de l'autorité qui leur était con- 
férée par un méchant galon argenté, sachant pous- 
ser, jusqu'à l'extrême limite, la fatigue des hommes 
placés sous leur coulpe, quelques-uns de ces Tor- 
quemada étaient renommés dans les régiments 
pour leur férocité ; leur souvenir se transmettait 
de classe en classe, dans les légendes du régiment. 
• Le 2« régiment d'infanterie de marine possédait 
deux de ces vieux brisquards fonctionnant à Brest, 
mais le bataillon de Pontanezen, simple détache- 
ment, était privé de ce bonheur. C'étaient les ser- 
gents de garde à la police qui présidaient au pelo- 
ton. 

Bracquel aurait été digne de remplir ces fonc- 
tions spéciales ; il avait l'intuition de la science 
du tourmenteur, et connaissait le maximum de 
douleur physique et morale qu'il pouvait infliger à 
ses victimes. 

Manier un fusil n'est rien ; mais le garder plu- 



sous l'uniforme 159 

sieurs minutes sans bouger, les bras fléchis et 
éloignés du corps, surtout quand, par excès d'a- 
mabilités, l'agréable tortionnaire a eu soin de vous 
faire mettre baïonnette au canon, cela devient 
une douleur atroce. 

Petit à petit, les bras se détendent, le canon du 
fusil s'abaisse, inclinant à droite ou à gauche, la 
main crispée imprime à l'arme de plus en plus 
lourde, des oscillations qui la font vaciller pendant 
que le cerveau travaille : on se demande parfois si 
on ne ferait pas mieux d'envoyer l'arme au tra- 
vers du corps du tourmenteur qui vous engueule 
et vous secoue brutalement parce que votre fusil 
n'est plus à la position réglementaire, fait rectifier 
le port de l'arme pour prolonger la durée du mou- 
vement et ne se décide à commander le suivant 
que lorsque les armes vacillent sur toute la ligne. 

Et comme cela dure deux heures le dimanche, 
le poids de l'arme et la fatigue ont vite raison de 
la symétrie et de l'alignement. C'est alors qu'en- 
gueulades et menaces de punitions pleuvent dru 
comme grêle et qu'il n'est pas rare de revenir du 
peloton de punition avec deux ou quatre ^ jours de 
supplément, le bourreau étant toujours satisfait 

1. A part les chiffres sept et quinze, on a, au régiment, 
pour la distribution des punitions, une prédilection pour les 
chiffres pairs. 



160 SOUS l'uniforme 

d'avoir pu « rallonger la ficelle », pour parler son 
langage. 

C'est là que commence à se former la réputation 
de « mauvaise tête » qu'acquiert en peu de temps 
celui qui regimbe sous la torture. Malheur à lui, 
s'il devient la bête noire de la gent galonnée, une 
punition entraînant l'autre, et la règle étant, pour , 
les haut gradés, d'augmenter toujours celui qui': 
est « puni » trop souvent, les compagnies de disci- 
pline ne tardent pas à compter un hôte de plus. 

Bracquel s'en donnait à cœur joie, heureux d'uti- 
liser ses instincts de tortionnaire. Aussi voulant 
pimenter un peu son ragoût, il ordonna l'escrime 
à la baïonnette. 

Dans cet exercice, en plus du poids de l'arme ; 
qui vous brise les bras, il faut écarter les jambes» 
fléchir sur les jarrets, les cuisses presque horizon- 
tales, et manœuvrer dans cette posture incommode. 
C'est le comble de l'art. Au bout de cinq minutes 
on a les reins, les bras et les jambes cassés; après 
dix minutes c'est intolérable. 

Bracquel se délectait en voyant les yeux injectés 
de ses victimes, guettant anxieusement sur sa | 
physionomie, un geste faisant prévoir le comman- | 
dément qui, en les changeant de mouvement, les ''] 
délasserait momentanément. 1 

Quelques physionomies reflétaient lacolère, mais 



1 



sous l/rMFOKME I C. 1 

Bracquel se sentant protégé par la sacro-sainte dis- 
cipline, n'en avait que plus de joie à sentir palpi- 
ter, sous sa rude étreinte, ces volontés annihilées 
par le pouvoir du préjugi'. 11 jubilait de sentir 
sourdre ces haines impuissantes à se faire jour, de 
faire peser son autorité — qu'il croyait être une 
supériorité — en prolongeant l'angoisse des récal- 
citrants. 

Pourtant, quelles que fussent ses jouissances, 
l'heure de faire rompre étant sonnée, il dut se ré- 
soudre à rendre ses victimes à la liberté, liberté 
toute relative, puisqu'on allaitrentrer» àla boite », 
mais du moins on échappait à la torture. 

Entre temps Bracquel avait trouvé le moyen de 
'( rallonger la ficelle » à quelques-uns. 



Caragut qui avait pris la faction devant la porte 
du quartier, faisait les cent pas, ayant pour toute 
distraction de regarderies passants qui sont rares 
sur cette partie de la route, de voir les soldats ren- 
trant manger leur soupe, lorsque son attention fut 
attirée, au loin, par les silhouettes de deux trou- 
piers revenant du côté de Brest. Ils se donnaient 
le bras et paraissaient sérieusement éméchés, car, 
tout au plus, si la route était assez large pour les 
zig-zag qu'ils décrivaient en se remorquant l'un 



i(V2 sous I.'UIVIFORME 

l'autre, ue tenaut sur leurs jambes que par un mi- 
racle d'équilibre. 

Quand ils se rapprochèrent, Caragut n'eut pas de 
peine à les reconnaître. C'étaient deux Vendéens 
de sa compagnie et de sa classe. 

L'un, nommé Quervan, était un petit brun, 
trapu et barbu, toujours sombre, comprenant à 
peine le français, il ne disait jamais rien, obéis- 
sant sans répliquer à tout ce qu'il plaisait aux ga- 
lonnés de lui commander. 

Depuis six moisqu'il était au régiment, il venait, 
pour la première fois, de recevoir de sa famille, 
un mandat de dix francs. Il l'avait touché la veille 
et s'était empressé de descendre à Brest avec un 
pays pour voir d'autres camarades de chez eux. 

Les dix francs avaient dû passer en eau-de-vie. 
Le camarade de Quervant qui paraissait moins 
saoul ne l'avait évidemment pas ramené sans cul- 
butes, car tous deux étaient couverts de boue. 

La tenue était loin d'être à l'ordonnance : l'un 
avait dans la main les débris de son pompon, la 
visière de son schako lui pendant dans le dos ; l'au- 
tre avait le sien sous son bras avec une de ses 
épaulettes dedans. 

— Hé bien I mes cochons, se dit Caragut, vous 
en avez pris une sacrée pistache. Mince alors ! ça 
pourra compter pour une. 



sous l'uniformk 168 

Mais, tout à coup, dans la maison, à quelques 
mètres plus bas que la caserne, où logeait l'adju- 
dant-major Raillard, il vit ce dernier suivre des 
yeux, par la fenêtre, nos deux poivrots, puis, dis- 
paraître subitement. 

— Pourvu que cette sale carne ne coure pas 
après eux, pensa Caragut, et, au moment où les 
deux ivrognes passèrent devant lui : dépêchez- 
vous de rentrer, Raillard vous a vus et ça ne m'é- 
tonnerait pas qu'il vous fit la chasse. 

Mais Bracquel, à la porte du poste, n'eut rien de 
plus pressé que d'engueuler les deux malheureux, 
les faisant rester en place, menaçant de les met- 
tre à la boite. 

— Sergent, faites-moi arrêter ces hommes et 
les conduire à la salle de police, cria Raillard, qui 
arrivait époumoné à force d'avoir couru. 

Et, s'approchant des deux pauvres diables mé- 
dusés par son apparition : Vous n'avez pas honte, 
sales troupiers que vous êtes, de vous mettre dans 
un état pareil ! c'est indigne 1 vous déshonorez l'u- 
niforme ! vous ne méritez pas d'être soldats ! 

— Capitaine, hoqueta Quervan, capitaine, nous.... 

nous n'avons.,., vous rien rien fait.... Nous 

avons été nous promener.... Nous rentrons main- 
tenant. 

— Je le vois bien que vous rentrez ; mais dans 



164 sous L'UNIFORME 

1 

quelle tenue? Vous! qu'avez-vous fait de votre .^ 
pompon ? Et vous I est-ce la place de votre épau- , 
lette dans votre schako ? Vous êtes saouls comme] 
deux cochons. Vous allez coucher à la salle de po- ; 
lice. Demain vous aurez de mes nouvelles, sali- ; 
gauds que vous êtes ! ] 

— Mon.... mon... cap... capitaine, continua^ 
. Quervan dans son jargon mi-français, mi-breton, ; 

nous.... nous n'avons pas bu; nous n'avons pas... ; 
pas mérité de coucher à la boîte. : 

— Voulez -vous vous taire, nom de Dieu ! j 

— Ça, capitaine,,]' suis pas snoul, j',.. j'irai' 
pas à la salle de police, j'... j'suis pas saoul. 

— Sergent, vociféra Raillard, saisissant bruta- " 
lement Quervan et le secouant, quatre hommes ; 
de garde pour conduire ces hommes à la boite ! 

— Vous allez me lâcher, hein ! fit Quervan qui, | 
surexcité par l'eau-de-vie, ne se rendant plus \ 
compte de ce qu'il disait, ni de ce qu'il faisait, se - 
mit à donner des secousses pour se faire lâcher. • 

— Sergent 1 réitéra Raillard, voulez-vous me • 
faire empoigner ces hommes et vivement, ton- ! 
nerre de Dieu ! '■ 

— Ah ! mais, dis donc, espèce de chien de quar- ; 
tier, hurla à son tour Quervan, ayant tout à fait ■ 
perdu la tête, tu ne veux pas me lâcher? Tiens ! ; 
v'ià pour toi. j 



sous l'uniforme 165 

Et, avant que Bracquel qui, faisant du zèle, 
gueulait après les hommes de garde, leur ordon- 
nant de mettre baïonnette au canon, fut intervenu, 
d'une brusque secousse il fit lâcher prise à Rail- 
lard, et lui allongea un coup de poing qui n'attei- 
gnit que le ki'^pi, l'envoyant rouler à terre. 

Bracquel, les hommes de garde, se précipitèrent 
sur Quervan, l'empoignèrent à bras le corps, mais 
celui-ci se débattait, hurlant, envoyant à droite, à 
gauche, des coups de pied et des coups de poing 
qui, la plupart, n'atteignaient que le vide, mais 
caractérisaient sa rébellion. Il finit par tomber, en- 
traînant avec lui les hommes qui le tenaient. 

11 ne fallut pas moins de six hommes pour em- 
poigner Quervan et l'emmener à la prison où, sur 
les ordres de Raillard, il fut complètement désha- 
billé et étendu sur les dalles, préalablement arro- 
sées de deux seaux d'eau. 

Son camarade, attéré, anéanti, avait assisté à 
toute cette scène sans oser faire un mouvement, ni 
dire un mot. 11 fut conduit à la salle de police, sur 
les ordres de Raillard. 

— Vous ferez votre rapport, disait l'adjudant-ma- 
jor, en revenant des salles de discipline, où il était 
allé assister à la mise en cage de ses deux victi- 
mes, vous m'entendez, et vous n'oublierez rien. Et 
vous aussi, Loiry, ajouta-t-il, en se tournant vers ce 



166 sous l'uniforme f 

i 

dernier qui étant de garde et caporal de consigne, \ 
avait quelque peu étrenni' dans la bagarre. Vous \ 
avez, je l'ai vu, reçu un coup de poing, lorsqu'il ; 
s'est relevé, vous le noterez. i 

— Je vous demande pardon, mon capitaine, je \ 
n'ai rien reçu ; je me suis tenu tout le temps à l'é- : 
cart. i 

— Vous n'avez rien reçu ! bégaya Raillard fu- j 
rieux, vous n'avez rien reçu I osez donc le répéter I ! 
je l'ai vu et entendu, ce coup de poing I vous ferez ' 
votre rapport, ou c'est moi qui vous porterai un j 
motif de prison. 

Loiry avait un peu pâli ; à la menace de Raillard i 
il sembla hésiter, mais reprenant son aplomb, il i 
articula nettement : \ 

— Mon capitaine, je ne puis pourtant pas accu- ; 
ser un homme de ce qui n'est pas. Je vous jure que '[ 
je n'ai pas senti de coup de poing. Il s'est débattu, i 
c'est vrai, je me suis borné à le maintenir, en res- 1 
tant hors de portée. Je n'ai rien senti. : 

Raillard, suffoqué par l'indignation les lèvres ; 
tremblantes de colère, allait éclater ; mais, réflé- ; 
chissant sans doute que les charges contre sa vie- ' 
time étaient suffisantes, il tourna les talons, se con- ' 
tentant de grommeler : , ] 

— C'est bon, c'est bon, vous réfléchirez d'ici de- \ 
main. Tâchez d'être en règle! ] 



sous l'uniforme 167 

Caragut, à l'écart, assistait à ce drame qui ve- 
nait de se dérouler en un clin d'œil et allait peut- 
être coûter une vie d'homme. 

Et lorsque relevé de faction, il entra au corps de 
garde, on causait encore de l'incident. On se rap- 
pelait la taciturnité de ce pauvre diable, son obéis- 
sance passive jusque-là: dire qu'un verre d'eau-de- 
vie de trop allait l'envoyer aux compagnies de dis- 
cipline ou au peloton d'exécution : il y avait voies 
de fait envers un supérieur. 

— Ce que ça va porter un coup à ses parents, fit 
un de ses pays, quand ils l'apprendront I je suis sur 
que, dans l'espoir de lui procurer quelque douceur, 
ils ont du beaucoup se priver pour lui envoyer 
les quelques sous qu'il a touchés hier ; ils ne sont 
pas riches, et lorsqu'ils sauront ce qu'il lui en 
coûte, sa pauvre mère est capable de devenir 
folle. 

— Dire que la semaine passée ajouta un autre, 
j'ai écrit pour lui à ses parents. Il ne savait pas 
lire et avait chargé, il y a quelque temps, cette 
rosse de Lorget de faire une lettre pour ses pa- 
rents , l'imbécile l'avait remplie de cochonneries. 
Les parents ne sachant pas lire non plus étaient 
allés chez le curé faire lire la lettre, ce dernier 
scandalisé, a écrit au colonel et Lorget a attrapé 
huit jours de clou. 



168 SOUS l'uniforme 

Quervan me faisait répondre pour expliquer qu'il 
ignorait ce que contenait la lettre précédente, et 
envoyait un tas de recommandations à sa promise, 
lui demandant de l'attendre, qu'il l'aimait bien et 
pensait toujours àelle; qu'il se marierait sitôt qu'il 
serait retourné au pays. 

Je crois même que ce qui le rendait si triste, 
c'était de se sentir ainsi éloigné d'elle. Pauvre 
diable, il n'est pas près delà revoir. 

— Et tout ça, dit Caragut, c'est dû à cette 
vieille vache deRaillard, c'est lui qui l'a surexcité, 
c'est son intervention qui a amené l'explosion. Je 
crois que Bracquel, malgré sa rosserie, les aurait 
laissés aller tout de même. Il est bien tourné ce 
soir. Mais Raillard, je l'ai vu les guettar de sa fe- 
nêtre, il est descendu exprès pour les faire embal- 
ler. 

— Il est de fait, que ce Raillard est un sale coco; 
je me rappelle encore que lors de cette marche au 
bord de la mer, je boitais en marchant et qu'il me 
dit que je ne valais pas son chien 1 Si jamais on ve- 
nait à faire campagne ensemble ! 

Et alors ce fut le déballage de toutes les vieilles 
rancœurs dont on se soulageait en les redisant. 

On se rappelait le travail excessif dont le com- 
mandant et Raillard, son bras droit, avaient sur- 
chargé le bataillon, les exercices en plein hiver, 



sous l'uniforme 169 

l'escrime à la baïonnette sous la neige, le manie- 
ment d'armes sous la pluie, les marches rendues 
meurtrières par leurprolongation insolite, les mille 
et un ennuis qu'un officier peut susciter à ses 
hommes dans l'interprétation des ordres et des rè- 
glements. ■ 

Loin de la férule des chefs, les esclaves se con- 
solaient de leur pusillanimité en se remémorant 
leurs fatigues, leurs douleurs, les actes d'injustice 
dont ils avaient été victimes ou qu'ils avaient vu 
commettre. Us se vengeaient en récriminant con- 
tre leurs tyrans, sauta trembler en leur présence. 

Bracquel s'était retiré dans sa chambre de chef 
de poste avec ses deux caporaux de garde ; il fi- 
nissait de se cuiter en vidant un litre d'eau-de-vie 
qu'il avait rapporté de sa dernière excursion chez 
le marchand de vins d'en face: 

Dans le poste, on avait soif aussi ; un des hom- 
mes qui avait reçu de l'argent dans la semaine pro- 
posa de se cotiser pour acheter un litre d'eau-de- 
vie, si quelqu'un se risquait à l'aller chercher pen- 
dant que Bracquel était enfermé. 

Chacun mit ce dont il pouvait disposer, l'auteur 
de la proposition compléta la somme, et un de 
ceux qui n'avaient rien donné s'olfrit à faire la com- 
mission : cinq minutes après on sifflait l'eau-de-vie 
d'un trait, sur le pouce. 

10 



170 SOUS l'uniforme 

On ne pensait déjà plus au malheureux qui cu- 
vait son vin à la salle de police, mais qu'attend^-it 
un réveil douloureux. 

A une heure du malin, lorsque Caragut rentra 
de sa deuxième faction, qu'il avait montée dans 
la cour, près des salles de discipline, non loin du 
logement de l'adjudant Verduret, il trouva Brac- 
quel sur le pas de la porte qui lui demanda si Ver- 
duret était bien entré chez lui, s'il était couché, ou 
s'il ne l'avait pas vu se promener dans le quartier? 

Pour en être plus sur, il appela un homme de 
garde qui alla s'assurer qu'il n'y avait plus de lu- 
mière chez l'adjudant. 

Caragut entra au poste. Tous les hommes étaient 
debout en train de rigoler. On était retourné cher- 
cher à boire, une bouteille encore pleine d'eau-de- 
vie, une autre complètement vide, attestaient que 
l'on ne s'ennuyait pas. 

On s'empressa d'offrir à boire à Caragut et de lui 
apprendre que Bracquel avait raccroché, la voyant 
passer sur la route, une de ces pierreuses que la 
misère et l'avachissement conduisent à la dernière 
des prostitutions, et en arrivent, aux environs des 
casernes, à se donner pour quelques sous, parfois 
pour un bon de tabac, ou la moitié d'une boule de 
son I 



sous l'uniforme 171 

Quelques-uns prétendaient la connaitre, affirmant 
l'avoir vue avec un sous-lieutenant de la 23"% tout 
jeune mais n'ayant plus de cheveux sur la tête, par 
suite de l'abus de h sirop de baromètre », notoire- 
ment rongé par la syphilis. 

Mais cela n'intimidait personne. Mince! ce que 
l'on allait rigoler! et avec une femme d'officier en- 
core ! Pourvu que Bracquel réussît à la faire en- 
trer 1 et l'on se moqua de Caragut leur faisant ob- 
server que cette bonne fortune pourrait bien leur 
amener en surplus un billet d'hôpital. 

— Qu'est-ce que ça fout, lui fut-il répliqué, on 
tire sa flemme pendant ce temps, et ça compte sur 
le congé. 

L'homme envoyé par Bracquel n'ayant rien vu 
de suspect chez Verduret, Bracquel ouvrit la porte 
qui donnait sur la route et siffla doucement. Il ren- 
tra bientôt avec une guenon, sale, aux joues violet- 
tes, aux yeux chassieux, la figure couturée de mar- 
ques de petite vérole, mal peignée, les jupes plei- 
nes de boue. 

Le poste l'entoura aussitôt et les propos orduriers 
commencèrent à pleuvoir. 

La femme déjà ivre, ne se sentait, malgré cela, 
pas très à l'aise au milieu de cette bande en délire ; 
elle se serrait auprès de Bracquel qui, plus saoul 



172 SOUS l'uniforme 

que les autres, fourrageait déjà son corsage, arra- 
chant les boutons. 

Quelques-uns proposèrent qu'elle se dëshabillât 
complètement et dansât le cancan dans le poste. 

— Oui, c'est cela, en « tenue d'àsticot », ap- 
puyèrent les autres. 

Bracquel cherchait à l'entraîner vers le lit de 
camp. 

Mais la femme prenant de plus en plus peur au 
milieu de tous ces mâles en rut, refusait de se lais- 
ser approcher, demandant à s'en aller. 

Bracquel imposa silence, et, tout en continuant 
de fourrager ses jupes, cherchait à la rassurer, la 
fiisant taire, l'empêchant de crier. 

Quelques-uns lui firent voir de l'argent, promet- 
tant d'être généreux, mais à condition qu'elle fut 
gentille pour tous, et se prêtât à leurs fantaisies. 

Bracquel prit la bouteille d'eau-de-vie, lui en 
versa la moitié d'un quart, et lui donna à boire; 
les hommes de garde finirent de sécher le reste. 

De plus en plus surexcités, ils se pressaient au- 
tour d'elle, voulant la tripoter à leur tour. 

Elle commençait à s'apprivoiser, faisant ses con- 
ditions, demandant à être payée d'avance, voulant 
savoir ce qu'on lui donnerait. 

Avisant du pain sur un sac, elle fit signe qu'on 
lui donnât et se mit à le manger, voyant cela on 



sous l'uniforme 173 

lui otfrit des restes de saucisson et de fromage, 
qu'elle eut vite fait d'engloutir. 

Mais Bracquel, malgré son ivresse, craignant 
d'être surpris par une ronde inopinée de Verduret, 
s'avisa d'emmener la femme sous un hangar où, 
pensait-il, ils seraient plus tranquilles. Il ordonna 
aux autres de rester au poste et de faire le guet, 
promettant qu'ils auraient leur tour, et partit avec 
la femme, suivi de ses deux caporaux. 

Lorsqu'ils furent satisfaits, ils y envoyèrent ceux 
qui avaient fait le guet, chacun eut son tour; on 
poussa la fraternité jusqu'à remplacer les faction- 
naires pour qu'ils eussent leur part de jouissances. 

Pendant deux heures, il y eut un incessant mou- 
vement de navette du poste au hangar. 

Au matin, quand le jour parut, la femme ne 
pouvait plus se tenir, Bracquel la fit jeter dehors, 
la dévalisant cle l'argent qu'on lui avait donné, et 
de tout ce qu'elle avait dans ses poches. 

Les troupiers jubilaient de béatitude. Ils n'au- 
raient pas donné leur nuit pour un empire. Jamais 
on n'avait tant rigolé. 

La semaine d'après, huit hommes sur quatorze 

qui composaient le poste durent se rendre à la visite 

et furent reconnus assez sérieusement atteints pour 

être envoyés à l'hôpital. 

40. 



VII 



— S'il pleut, théorie dans les chambres, avait 
dit le rapport. Et comme Teau tombait à torrents 
depuis le matin, les compagnies restaient enTer- 
mées dans leurs chambres respectives, écoutant 
les leçons orales de leurs supérieurs sur les devoirs 
des soldats respectueux de la discipline. 

La 28® avait été divisée en quatre classes : ser- 
gents et caporaux devaient expliquer aux hommes, 
les marques extérieures de respect, dues aux chefs ; 
la façon dont il faut les saluer lorsqu'on les ren- 
contre dans la rue, et quel genre de salut se doit 
à chaque grade lorsque le soldat est en armes ou 
de faction. 

Les officiers, capitaine et lieutenant, ennuyés, 
fatigués de se promener d'une section à l'autre, 
bâillaient à se décrocher la mâchoire. Mais comme 



176 sous L'UNIFORME 

ils ne sortaient pas de la chambrée, la théorie fut, 
dès l'abord, des plus sérieuses. Dans la section où 
se trouvaient Garagut et Mahuret, c'était Bouzillon 
qui, avec les caporaux Balan et Luguet, incul- 
quait aux soldats les principes de la politesse mi- 
litaire envers les gradés, 

Bouzillon expliqua d'abord que tout inférieur 
doit le salut à ses supérieurs : Le salut, hors du 
service, dans les endroits publics, se fait en portant 
la main droite ouverte au képi, ou au schako, le 
coude écarté, à la hauteur de l'épaule, la paume 
de la main tournée en dehors... 

— Qu'est-ce qui a une chique à me donner? dit- 
il, sans transition, voyant les deux officiers passer 
dans l'autre chambre. 

Aussitôt plusieurs mains se tendirent, présentant 
blagues ou paquets de tabac. 

Bouzillon se servit un copieux pruneau et, voyant 
revenir les officiers, reprit la théorie : 

— V^oici comment se fait un salut, et, joignant 
la démonstration à la théorie, il fit un salut dans 
toutes les règles de la civilité puérile et militaire. 

Ensuite, chaque homme dut défiler à son tour 
et imiter, dans sa pose plastique, le sergent ins- 
tructeur. 

Bouzillon passa ensuite à l'explication des diffé- 
rents saints qui s'exécutent sous les armes : Lors- 



sous r/UM FORME 177 

qu'on est de faction, on doit garder l'immobilité, 
l'arme au pied, devant tout officier qui passe sans 
arme, en petite tenue, mais on doit porter l'arme 
aux sous-lieutenants, lieutenants, capitaines, en 
grande tenue, et présenter l'arme aux officiers su- 
périeurs. 

— Hé! dis donc, Bouzillon! fit Bracquel surve- 
nant, — les officiers ("talent sortis — viens-tu au 
claque ce soir, Loiseau a reçu de l'argent, il nous 
emmène. 

— Je ne demande pas mieux, mais, alors, il fau- 
dra demander la permission du théâtre. 

— Ce sera prêt; le « double » s'en charge et les 
remettra au capitaine à la fin de la théorie. Je cours 
dire à Loiseau que tu es des nôtres, Chapron en 
est aussi, ce que l'on va rigoler!... 

— Qu'est-ce que tu as à te gondoler, Yaumet? 
demanda Bouzillon, s'adressant au pauvre diable 
que son crétinisme livrait, sans défense, aux plai- 
santeries des galonn's, lorsqu'ils étaient de bonne 
humeur; tu voudrais bien y aller au claque? Je 
suis sur que tu y es toujours fourré, hein, co- 
chon?... 

Qu'est-ce que tu y fais quand tu y vas?... ra- 
conte-nous ça? Comment t'y prends-tu? 

— Ho! ho! ricana Yaumet, sans trouver autre 
chose à répondre. Ho! ho!... 



178 SOUS L UNIFORME 

— Yaumet ne va pas au bordel, j'en suis sûr, 
lit Balan, il le garde pour le ramener chez lui. 

— Alors tu n'aurais pas fait zizi-panpan depuis 
que tu es au régiment? Est-ce que tu as encore 
ton pucelage? rejirit Bouzillon au milieu des rires 
do l'auditoire qui commençait à trouver cela plus 
divertissant que les marques de respect. 

Yaumet, lui, continuait à rire bêtement. 

— Voyons! réponds donc! est-ce que tu avais 
une connaissance dans ton patelin? Qu'est-ce que 
vous faisiez tous les deux, quand vous alliez vous 
promener dans les bois? 

— A cré! fit quelqu'un, les officiers se montrant 
à l'une des portes. 

— Un capitaine de vaisseau, pontifia Bouzillon, 
a cinq galons en or; il est assimilé au grade de co- 
lonel ; un capitaine de frégate a bien cinq galons 
aussi, mais n'en a que trois en or, les deux autres 
sont en argent, il est assimilé au grade de lieute- 
nant-colonel. Le lieutenant de vaisseau 

Les officiers s'éloignaient encore une fois. 

— Yaumet, questionna Bouzillon, qu'est-ce que 
c*est qu'un factionnaire? 

— C'est une guérite, articula l'autre, sans sour- 
ciller, 

— Ça, c'est très bien, approuva Bouzillon, pen- 



sous l'uniforme 179 

dant que l'on se tordait dans le cercle. Et à quoi 
reconnait-on un aumônier? 

— A ses guêtres, répondit candidement Yaumel. 

— De mieux en mieux, tu prendras bientôt le 
cul de ta grand' mère pour une tasse à café. Ce 
n'est pas de ta faute encore à toi, si les grenouilles 
n'ont pas de queue. Hein!... 

Et tout le monde de se tordre aux naïvetés de 
Yaumet et aux « spirituelles » saillies de Bouzil- 
lon. 

La promenade des officiers les ramenant vers le 
groupe, ce fut Luguet, Bouzillon étant fatigué, qui 
se mit à développer l'explication des diverses mar- 
ques de respect, ainsi que les différents grades. 

Les officiers qui s'embêtaient supérieurement 
prirent le parti d'aller rejoindre leurs collègues 
d'une autre compagnie. Ce fut alors une débandade 
des sous-gradés dans la chambrée. 

Chacun des sergents et caporaux se portant au* 
groupe où se trouvaient ses compagnons habituels, 
chacun se mit à bavarder et raconter des histoires, 
les inventant de toutes pièces au besoin, afin de 
conter plus fort que son voisin. 

Toutefois, pour ne pas être surpris par le brus- 
que retour des officiers, on chargea quelques hom- 
mes de veiller. 

Loiseau et Bracquel étaient venus retrouver 



180 SOUS L UNIFORME 

Bouzillou, et pendant quelque temps, on s'amusa 
des réponses de Yaumet et d'un autre imbécile 
nommé Drouet. Puis, insensiblement, Bouzillon 
fut amené à raconter ses prouesses de la veille, 
étant de jjatrouille. 

Tous les dimanches, on organisait des patrouil- 
les pour surveiller les bouis-bouis des environs. 
Commandé pour en diriger une, Bouzillon avait 
désigné des hommes qu'il présumait avoir de l'ar- 
gent. 

Après s'être montré avec eux dans cinq ou six 
endroits différents, ils étaient allés s'enfermer dans 
l'arrière-boutique d'un cabaret borgne, où ils 
avaient passé la fin de la soirée. 

Ils avaient tant soit peu chiffonné la patronne de 
l'établissement qui, du reste, ne s'était pas montrée 
trop récalcitrante. 

— Mon pauv' vieux I J'ai pris une cuite, mais 
une de ces cuites ! que je ne me rappelle plus ce 
qui s'est passé ensuite. Comment suis-je sorti de 
là? Comment suis-je entré à la caserne? ,Je ne suis 
pas foutu de le dire. Heureusement! ça je me le 
rappelle, c'était Palloy, un copain de la 17® qui 
était de garde; sans cela, on aurait pu signaler une 
patrouille de poivrots! 

Bracquel avait été commandé de patrouille éga- 
lement. Lui aussi, après avoir fait un semblant de 



sous l'uniforme ISl 

service, il s'était rendu avec ses hommes, dans un 
de ces débits qui pullulent aux environs des ca- 
sernes, dans toute ville de garnison : cabarets 
tenus par une veuve ou soi-disant telle, et dont le 
plus clair de la clientèle est fourni par la garni- 
son. De nature peu sauvage, ces veuves, ont des 
amabilités pour le troupier, et leurs cabarets sont 
très achalandés. 

Là on avait trouvé trois civils déjà saouls avec 
lesquels on s'était installé en commençant par 
fraterniser ; les civils avaient même régalé d'une 
tournée, mais la débitante étant venue s'asseoir au 
milieu d'eux, et un des civils l'ayant voulu luti- 
ner, Bracquel saoul comme une bourrique, l'avait 
menacé de lui foutre la main sur la gueule. D'une 
parole à l'autre, on en était venu aux mains, 
Bracquel avait arrêté les civils, sous prétexte qu'ils 
l'avaient insulté lorsqu'il voulait les empêcher de 
faire du tapage, requis, qu'il en était, par la ca- 
baretière. 

— Mais les civils dirent que vous étiez en train 
de boire avec eux? interrogea Bouzillon. 

— Ça ne fait rien, la débitante a dit comme 
nous : elle n'a rien à me refuser, fit Bracquel, se 
rengorgeant. 

Loiseau, à son tour, raconta qu'ayant fait en 

ville la connaissance d'une raccrocheuse, nommée 

tl 



182 SOUS L IMFOllME 

Rosalie, il ('tait allé chez elle passer la soirée avec 
une demi-douzaine d'autres sergents. Ayant de 
l'argent, ils avaient l'ait une noce à tout casser, bu 
toutes sortes de liqueurs, pris du punch. L'eau-de- 
vie allumée, on avait éteint les autres lumières et 
on s'était mis à danser, à poil, dans la chambre, 
les flammes livides du brùIoL leur donnant des 
mines de diables! 

La donzelle pas mal éméchée était tombée d'une 
attaque de nerfs, de la frayeur qu'ils lui faisaient 
éprouver. 

Pendant que Raltier de la 23®, s'escrimait après 
elle, Loiseau, pour passer le temps, avait pissé 
dans les vases à fleurs qui ornaient la cheminée. 
Leboudy, de la 17* avait pris, dans un placard, une 
soupière et y avait déposé son petit présent qui, 
s'il était plus solide n'était pas moins odorant... 
au contraire ! 

Les autres, pour faire du bruit, défilaient à la 
({ueu-leu-leu, autour de la tablo, jouant qui, d'un 
trombone absent, qui d'un ophicléide non moins 
imaginaire, pendant qu'un autre frappait à tour de 
bras, avec une cuillère en bois, sur une casserole. 
Ce que l'on rigolait!... 

Sur la femme toujours à moitié pâmée, Lardy 
avait succédé à Rattier; celui-ci, à présent, faisait 
les poches de Rosalie, mettait la main sur son 



sous l/rM FORME 183 

porte-niounaie où, on plus de l'argent qu'ils lui 
avaient donné, se trouvait une pièce de vingt 
francs dont ils s'emparèrent. 

Après quoi, ils s'étaient tous rhabillés, Rosalie 
était revenue à elle, grâce à une cruche d'eau 
froide que Leboudy lui avait versée dessus, dans le 
lit. Puis on était allé finir la soirée dans les ((mai- 
sons» de' la rue des (( Coups de Trique ». 

Vrai! la farce (Hait si drôle qu'il en avait encore 
les larmes aux yeux en la racontant. Bouzillon, 
Bracquel, Balan, Luguet, s'en tenaient les C(jles de 
cette aventure épatante I Farceur de Loiseau, va! 
il n'y avait que lui pour en trouver de pareilles I 

— Pet! pet! Y a du pet! fit l'un des guetteurs 
en survenant. V'ià le capiston qui s'amène. 

Loiseau et les autres sergents ou caporaux qui 
étaient venus entendre l'histoire, filèrent à leurs 
sections respectives, pendant que Bouzillon empoi- 
i-nant une théorie se mit à dire : 

— (( La discipline étant la force principale des 
armées, l'ijiférieur doit respect et obéissance à ses 
supérieurs »... 

— (l'est égal, murmura Caragut, à l'oreille de 
Mahuret, les écrivains qui font de l'armée, le ré- 
ceptacle de toutes les vertus, auraient besoin de 
tirer cinq ans de service pour apprendre quelle 
école de saligauds elle est... 



184 SOUS l'uniforme 

— Caragull voulez-vous vous taire, fit Balan, 
toujours zél(', voyant le capitaine s'approcher. 

— Vous lui mettrez, dit ce dernier, deux jours 
de salle de police pour avoir parlé pendant la 
théorie. 

Lorsque l'officier eut le dos tourné, Caragut s'ap- 
procha de Bouzillon et de Balan, et dit à voix basse, 
s'adressant à ce dernier : Caporal Balan, si vous 
me portez ces deux jours de salle de police, je 
vous jure que j'irai au rapport, et j'expliquerai 
quelle théorie on était en train de nous faire lorsque 
j'ai parlé. 

Balan lui lança un coup d'œil méchant, mais 
Bouzillon lui ayant dit deux mots à l'oreille, il ne 
répliqua rien. Les deux jours ne furent pas portés. 

Le clairon ayant sonné la pause, les groupes se 
dispersèrent. 

Quelques officiers étaient venus se joindre à ceux 
de la 28®. Ils se promenaient le long de la cham- 
brée discutant sur le métier, et quelques bribes 
de leur conversation arrivaient aux oreilles des 
troupiers. 

Celui qui avait la parole était un gros sous-lieu- 
tenant d'une quarantaine d'années, nommé Corteau 
qui avait débuté simple soldat, mais avait été 
cassé ou rétrogradé une demi-douzaine de fois au 



sors I.'rNIFORME 185 

moins de ses difF(>rents grades, pour cause d'ivro- 
gnerie; — il était de notorirtr qu'on le ramassait 
souvent, ivre-mort, dans les fossés de la route de 
la Vierge. — A part cela pas mauvais garçon pour 
ses hommes lorsqu'il était à jeun. 

— Croyez-vous, disait-il, que ce soit une exis- 
tence que nous menons. On végète, il faut attendre 
une éterniti' pour obtenir de l'avancement, s'encroû- 
ter dans des détails inutiles, plus bêtes les uns que 
les autres. Est-ce une situation de rester dans les 
grades inH'rieurs? Ce qu'il nous faudrait, c'est une 
bonne guerre; il y aurait, certainement des morts, 
mais il y a des risques partout, cela ferait de la 
place pour ceux qui resteraient ; les survivants 
pourraient , au moins, compter sur de l'avance- 
ment. 

Et les autres officiers, opinant de la tête, s'ac- 
cordaient à trouver également que la vie est dure, 
que l'on moisit dans les emplois, qu'un bon coup 
de chien satisferait pas mal d'ambitions ; l'armée, 
du moment qu'elle existe, ayant besoin de l'état 
de guerre pour se développer. 

— Sans compter, reprenait un autre, que ce sont 
les pistonnés qui, en temps de calme, vous passent 
sur le dos ; tandis, qu'en temps de guerre on peut 
arriver à se faire remarquer. 

— Il n'y a même que là, dit Corteau, que l'on 



ItSi; sors l'iniforme 

peut donner sa véritable mesure. Un beau chef- 
d'œuvre que de savoir faire porter arme à sa com- 
pagnie, ou la porter face à droite ou face à gauche, 
selon le commandement, dans l'école de régiment, 
mais ça ne prouve absolument rien cela ; l'esprit le 
plus obtus peut y arriver à force de le réciter et de 
le faire. Mais mener ses hommes au feu ! savoir pro- 
fiter des circonstances, des fautes de l'ennemi, 
c'est là qu'on peut développer ses moyens et faire 
preuve d'initiative ! 

— Oui, fit Paillard qui, jusque-là, n'avait rien 
dit, mais, c'est bien triste aussi. Moi j'ai assisté à 
presque toute la campagne de 70, et je vous jure que 
ce n'était pas gai. Quand je pense aux camarades 
que j'y ai perdus, aux hommes que j'ai vus tomber 
autour de moi ou que j'étais forcé de lancer à une 
mort certaine, ma foi I je me demande s'il ne vaut 
pas mieux suivre son petit train-train et arriver 
ainsi, tout doucement à la retraite. 

— Ah I ma foi! s'il fallait tenir compte de ceux 
qui sont sacrifiés, dit un autre capitaine, il n'y au- 
rait plus d'armée ni de guerre possibles. Quand on 
joue aux échecs, vous savez que pour assurer la 
marche de ses pièces principales, il ne faut pas hé- 
siter à sacrifier quelques-uns de ses pions. Pour nous, 
les soldats sont les pions que nous sommes appe- 
lés à faire mouvoir. Quand on veut atteindre un 



sors F, rMi-diniK [Xl 

but, il n'y a pas à regardei" à quelques pions de plus 
ou de moins. Qu'importent les victimes, si le ré- 
sultat visé est obtenu ! 

Tenez, je crois qu'en 70, on a été trop humani- 
taire : si les généraux, au lieu d'hésiter devant 
certains sacrifices nécessaires, avaient hardiment 
lancé, coûte que coûte, leurs hommes sur les Prus- 
siens, je suis certain que nous aurions été vain- 
queurs ! 

— Et puis, il n'y a pas à dire, reprit Corteau, 
nous sommes soldats, c'est pour nous battre. Si 
on veut que les officiers connaissent leur métier, la 
guerre est utile, elle est nécessaire. Les manœuvres 
que l'on nous fait faire, c'est de la blague, ça n'est 
jamais comme lorsqu'on se bat pour de vrai. Nous 
avons les colonies, je veux bien, mais on n'y fait 
pas la guerre en grand, comme je l'entends. S'em- 
parer d'un village, et y foutre le feu, disperser 
une centaine d'hommes, mal armés, et sans aucune 
discipline. Quelle belle fouterie ! ce n'est pas ça 
qui vous apprend la stratégie. Cent mille hommes 
en présence, de chaque côté, à la bonne heure I je 
comprends cela ; il y a de quoi développer les res- 
sources de son imagination. D'autant i)lus que 
maintenant on est forcé de laisser à chaque frac- 
tion une certaine autonomie, et que l'on n'est plus 
astreint à suivreles ordres àla lettre. Oh! bon Dieu ! 



J8.S SOUS L'rXIFORAIK 

s'il pouvait venir une bonne guerre ! j'y laisserais 
ties hommes, mais je voudrais rattraper le temps 
perdu et y gagner mes galons de commandant!... 

Les officiers étant sortis, les soldats ne purent 
entendre le reste. 

— Hein ! ne put s'empêcher de réfléchir Caragut, 
on nous })rèche le patriotisme, on nous parle de la 
défense du pays, de l'amour du drapeau, de dévoue- 
ment à la Patrie! de son honneur! de sa prospérité! 
de sa gloire ! Pour nos officiers c'est, parait-il, 
moins compliqué que cela : la guerre est une occa- 
sion de monter en grade ; plus il y a de morts, 
plus les survivants ont de chances d'avancement. 
Le simple gribier ne compte pas : c'est le fumier 
([ui fait germer la graine d'épinards! 

Le clairon sonnant la reprise de la théorie, cha- 
cun se remit en place : sergents et caporaux con- 
tinuèrent d'enseigner à leurs inférieurs le respect 
du aux supérieurs, entremêlant leurs leçons d'his- 
toires de saoulographie et de débauche. 

Ce fut avec un véritable soulagement que Cara- 
gut entendit sonner la fin de la théorie. Ce qu'il les 
avait entendues de fois, ces histoires crapuleuses, 
depuis huit mois qu'il était au régiment; ce qu'el- 
les se ressemblaient toutes, ces aventures de trou- 
piersen goguette, dont la moitié peut-être n'étaient 



sous F.'rMFORME 189 

pas vraies, mais. que leurs» héros », en qualité de 
galonnés, se croyaient forcés d'amplifier et d'enjo- 
liver, au gré de leurs conceptions. Cela les posait 
auprès do leurs subordonnés ; ils passaient pour des 
roublards ; on les admirait, on les enviait. 

Le plus souvent, au contraire, ils vont se faire 
plumer du peu d'argent qu'ils possèdent dans ces 
cabarets à « veuves » dont ils sont les plus fidèles 
abonnés; dans l'espoir de capter les bonnes grâces 
de la patronne, ils s'endettent pour y faire de la dé- 
pense, ils y entraînent les pigeons que leur livre la 
discipline, heureux quand ils ont pu pincer un ge- 
nou, ou obtenir un baiser que l'on ne refuse à au- 
cun client « sérieux ». 

Aussi, pour se rattraper., et se poser, ils enjo- 
livent leurs histoires de noce de tous les détails que 
leur pauvre imaginationne peut guère varier, mais 
qu'ils supposent capables de les faire admirer. 

Ce qui horripilait Caragut encore plus que d'en- 
tendre raconter cesgravelures, c'étaient les rires et 
les applaudissements de l'auditoire. 

En voyant ces hommes de vingt à vingt-cinq ans 
n'avoir dans la tête que le souvenir des noces pas- 
sées ou les appétits des noces à venir, et se délec- 
ter à des histoires qui soulèvent le cœur, Caragut 
comprenait pourquoi la bourgeoisie se cramponne 
au maintien des armées permanentes, pourquoi 



190 SOUS L UNIFORME 

elle ne se laisse, qu'à la dernière extrémité, arra- 
cher la réduction du temps de service. 

Certes, la discipline estassez forte pour mater les 
plus rebelles, assez féroce pour faire reculer les 
plus hardis; mais, si ceux qui lasubissent réfléchis- 
saient sérieusement, ils en arriveraient à sentir et 
analyser les mille coups d'épingle dont les larde le 
règlement, ils se révolteraient contre la barbarie 
de la loi ; ils se demanderaient de quel droit on 
leur impose cette discipline ; ils comprendraient 
que ce qui enfailla force, c'est l'abdication de leur 
volonté. 

Ces chefs qui terrorisent l'armée, sont une bien 
petite minorité en face de ceux qu'ils martyrisent 
et qui n'auraient qu'à refuser l'obéissance pour que, 
règlements, discipline, hiérarchie, comptassent au- 
tant que de vieilles armes ébréchées. 

Aussi, pour empêcher les individus de réfléchir, 
il faut les abrutir, et l'armée est admirablement 
organisée pour cela. 

Le minotaure militaire prend des hommes jeu- 
nes, des enfants, au moment où les sens commen- 
cent à s'éveiller, il les arrache à leur milieu, à leur 
famille, à leurs relations ; les parque comme du 
bétail, les isole du reste- de la population. Les be- 
soins naturels sont comprimés par l'impossibilité 
de les satisfaire; la promiscuité, les rancœurs d'une 



sous L L'XIFORME 191 

vie monotone ne tardent pas à accomplir leur œu- 
vre démoralisatrice. 

Privés de distractions, sevrés de tout plaisir, 
aussitôt que la famille leur envoie quelques sous, 
ils font la noce en goujats, se vautrant comme le 
cochon dans la fange. Les appétits sont surexcités, 
on s'empiffre sitôt que l'occasion se présente. Ne 
sachant si l'on pourra recommencer. 

Celui qui ne reçoit pas d'argent ou qui n'en reçoit 
pas assez, fera tout pour s'en procurer : il se fera 
le valet du plus fortuné, le pitre et le bouffon de 
ceux qui sont en noce; il ira, parfois, jusqu'à voler 
ses camarades, « gratter » s'il est comptable ; mais 
s'il peut dénicher une « connaissance » en ville, il 
n'aura aucun scrupule à transformer son képi en 
casquette à tr ois-ponts. 

L'armée prend à la société des éléments jeunes, 
vigoureux, ayant encore à se développer physique- 
ment et intellectuellement; qui pourra jamais dé- 
nombrer les forces qu'elle a brisées, les existences 
qu'elle a dévoyées. 

Plus elle conserve les individus dans sa chiourme, 
plus la marque est indélébile; et cette servilité 
qu'elle leur inculque sous l'uniforme, ils en gar- 
deront l'empreinte dans la vie d'atelier et dans la 
vie sociale. Rompus à obéir sans réplique aux ordres 
d'un galonné, ils obéiront de même au patron, au 



192 SOUS l'uniforme 

contre-maitre. Habitués à subir les insolences 
pourvu qu'elles ?oient décochées par un galonné 
quelconque, ils subiront sans broncher, les rebuffa- 
des d'un sergot ou d'un garçon de bureau, pourvu 
qu'il soit en uniforme et appartienne à la Ville ou 
à l'Etat. 

Caragut se rappelait ceux qu'il avait connus dans 
la vie civile, au sortir du régiment, leur thème 
favori était toujours une histoire de caserne. Qui 
sait si ce n'est pas parce que tout le monde passe 
au régiment que l'on accepte bénévolement les 
filouteries du parlementarisme, que l'on admet 
couramment des vilenies qui semblaient autrefois 
révoltantes, et que l'Etat et la police empiètent 
tous les jours sur la liberté individuelle? 

Pour en arriver à ce résultat, pour amener le 
bétail humain au degré d'abrutissement voulu, le 
militarisme suffît. Le genre de vie que l'on impose 
aux recrues opère dès les premiers jours : les ahiés 
dans la carrière déteignent sur les nouveau-venus ; 
ceux-ci n'ont qu'à suivre le courant. La machine 
est admirablement organisée pour fonctionner toute 
seule. 

— Allons I se dit Caragut, je comprends main- 
tenant pourquoi la bourgeoisie n'aime pas que l'on 
attaque l'armée ; pourquoi les plus rouges des écri- 
vains se sont toujours entendus pour écarter l'ar- 



sous l'umforme 193 

mée de nos querelles politiques * ; pourquoi les 
poètes la couvrirent de fleurs, la parèrent de toutes 
les vertus, chantèrent ses louanges. L'institution 
ne peut se maintenir qu'en trompant ceux qui sont 
appelés à la composer, sur sa nature et sur sa des- 
tination. 

Il en était là de ses réflexions, quand le nom de 
Quervan prononcé dans un groupe voisin lui fit le- 
ver la tête. 

Le pauvre diable avait été condamné à dix ans 
de prison; il avait dii « défder .» un matin, dans la 
cour du quartier à Brest; un détachement de la 28^ 
avait été commandé exprès, composé de recrues, 
pour y assister. Un de ceux qui en faisaient partie 
racontait ce qui s'était passé : 

— 11 y avait là plusieurs compagnies de Brest, 
en armes ; on nous a fait mettre en carré ; au mi- 
lieu il y avait un groupe d'officiers avec un com- 
missaire de la marine. 

Quatre hommes, baïonnette au canon, ont amené 
ce pauvre Quervan. Je ne l'aurais pas reconnu, tant 
il était changé. Le commissaire de la marine lui a 
lu le jugement qui le condamnait à dix ans, on lui 

1. A l'époque où se passe notre action. Au Port d'ai-mes, 
de Fèvre ; Sons-offs. de DesciTves; BlriOi, de Darien n'avaient 
pas encore vu le jour. L'Homme qui tue, de France, était bien 
paru, mais inconnu du grand public et notre héros est excu- 
sable de l'ignorer. 



194 sous l'uniforme 

a fait ftiire le tour du carré et on l'a emmené. Ça 
faisait pitié de le voir : il ne paraissait pas avoir 
conscience de ce qu'on lui voulait, ni où il était, 
tellement il était anéanti. 

— C'est égal, dit un autre, du moment qu'il 
n'avait pas six mois de service, je n'aurais pas cru 
qu'il soit condamné à une si forte peine. 

— Une fois l'uniforme endossé, fît Caragut, n'y 
aurait-il que d(^ux heures, on est soldat, et passible 
par conséquent, de toutes les rigueurs disciplinai- 
res. Du reste, le Code pénal le dit : rien n'excuse 
l'insuiîordiuation. 

— Alors, comme cela, dit uu autre, ce pauvre 
Quervan a attrapé dix ans? J'étais là quand son 
histoire est arrivée, mais en permission lorsqu'il 
a passé au conseil. Je n'ai pas su ce qui en était 
advenu. 

— Eh! pardi, fît Loiry, qui s'était approché, 
comme se passent toutes ces comédies! Le com- 
missaire du gouvernement réclamait la peine de 
mort. Le malheureux Quervan ne faisait que pleu- 
rer, disant qu'il ne savait pas, qu'il ne se rappelait 
de rien, qu'il ne recommencerait plus, et il pleu- 
rait comme un veau ! 

Le Jean-foutre qu'on avait commis à sa défense, 
s'est borné « à s'en rapporter à la sagesse du tri- 
bunal. » Ça été enlevé en famille. Après trois se- 



sous l'uniforme 195 

condes de délibiTation, Quervan avait ses dix ans. 

Et encore, s'ils ne l'ont pas condamnt' à mort, je 
crois que ça tient à ce que Garagut a fait ressortir 
dans sa déposition que les deux copains rentraient 
sans faire de bruit, que c'était Raillard qui, les 
ayant guettés do sa fenêtre, avait couru après, les 
injuriant, les bousculant. 

Ce qu'ils l'ont retourné pour le faire couper!... 
Et les yeux qu'on lui faisait pour l'intimider ! S'ils 
avaient pu envoyer le témoin à côté de l'accusé, je 
crois qu'ils l'auraient fait avec plaisir. Heureuse- 
ment qu'il ne s'est pas laissé influencer et a tenu 
bon dans ses premières déclarations. 

C'est comme moi, quand j'ai refusé de reconnaî- 
tre que j'avais été frappé, ce qu'ils m'en ont posé 
des questions! Aussi, malgré Tacharnement de 
Raillard, peut-être même un peu à cause de cet 
acharnement (pi'il laissait voir, ce qui a dégoûté 
le conseil, ils se sont contentés de mettre dix ans à 
Quervan. 

— Dix ans! c'est payer bien cher une méchante 
calotte. 

— Sans compter que Raillard ne l'avait pas 
volée. A ce mutle-là, ce n'est pas une calotte qu'il 
faudrait envoyer, c'est un coup de fusil! Quand je 
pense à ce que lui et Rousset nous ont fait endurer 
cet hiver! 



lOR SOUS L'TM FORME 

— Oui, ajouta Caragut, mais comme il en cuirait 
pour celui qui le crèverait, personne ne se risque. 
Ce sont des choses qui ne se déclament pas lors- 
qu'on a envie de les faire. 

C'est comme cela que ceux qui nous comman- 
dent se maintiennent. C'est notre peur à tous qui 
leur donne le droit de nous insulter et qui fait qu'il 
en coûte si cher à celui qui paie d'exemple. 

On nous a lu, tout à l'heure, les marques exté- 
rieures de respect qu'il fallait leur prodiguer; tous 
les samedis, on nous lit le code pénal pour nous 
apprendre à quel taux sont tarifés nos manque- 
ments à la discipline, de combien d'années de notre 
existence nous devons payer un refus d'obéissance, 
une réplique à des grossièretés. 

Seulement, il n'est jamais question de nos droits 
à nous. On nous dit bien que les chefs doivent nous 
traiter avec douceur, qu'ils doivent nous rendre le 
salut; pour eux, il n'est pas question de peines à 
encourir; le conseil de guerre n'est pas mentionné 
en même temps que la recommandation pour leur 
prouver que ce ne sont pas formules en l'air. 

— Dame! après tout, fit Loiry, il faut bien de 
la discipline, les chefs sont les chefs, il faut qu'ils 
puissent se faire obéir. S'il n'y avait pas de disci- 
pline, qu'est-ce qu'ils feraient d'un las de rossards 
comme il y en a? 



} 



sors l'uni ru RM F. 107 

— Hé! certainement. En tant que chefs, je com- 
[trends qu'ils s'arrangent de façon à faire de nous 
ce ({u'ils veulent; seulement ce que je ne conçois 
pas, c'est que nous, qui n'avons aucun intérêt à ce 
qu'il y ait des chefs, nous acceptions d'être traités 
comme des forçats. 

Hal ha! les moralistes nous parlent de l'honneur 
militaire, de la dignité du soldat; les poètes exal- 
tent les vertus guerrières ; comme on voit bien que 
ce sont les bourgeois qui écrivent les traités de 
morale et que ces idiots n'ont jamais endossé une 
capote, n'ont jamais eu à supporter les rebuffades 
d'un galonné. 

L'honneur, la dignité pour un soldat consiste, en 
ayant un fusil entre les mains, à rester calme sous 
l'insulte, à ne pas broncher sous les grossièretés 
d'une brute dont la manche ou le képi sont cousus 
de galons; à obéir, comme une machine, à tout ce 
qui lui sera commandé. 

Le civil qui se laisserait insulter par un goujat 
serait traité de lâche et regardé avec mépris par 
ses camarades : le goujat fut il contre-maitre ou 
patron; dans l'armée si le goujat est galonné, on 
n'a même pas la ressource de l'homme sage qui 
dédaigne l'insulteur : hausser les épaules et tour- 
ner le dos! Le moindre geste, le moindre pli de la 
figure seraient incrimiriés! 



198 sous l'uniforme 

— Oh ! là, tu vas un peu loin, il me semble. 

— Je vais un peu loin ? tu n'as jamais vu porter 
une punition pour cause de « figure inconvenante )>"? 

— Si, mais par des imbéciles comme Balan ou 
Bracquel : cela n'arrive que rarement. 

— Mais ils savent si bien que cela ne peut se 
produire trop souvent, qu'ils sont forcés de là- 
cher de temps à autre la corde pour nous laisser 
respirer. S'il fallait appliquer le règlement dans 
toute sa rigueur, et continuellement... ils savent 
que ce serait intenable et que la machine péterait, 
voilà pourquoi, il y-a des moments de relâche dans 
la pression. 

— Donc, tu vois bien que la situation n'est pas 
si noire que tu la fais, et qu'au fond on n'est pas 
si malheureux que tu veux bien le dire. 

— Nous ne sommes pas si malheureux I parce 
qu'on a pris soin aussi de faire de nous des gosses 
qui s'amusent d'un rien, que l'habitude et la 
crainte de pis encore ont fini par émousser no- 
tre sensibilité et que nous ne sentons plus les pi- 
qûres du règlement. 

. Aussi, tout à l'heure, à la théorie, nous avons 
assisté à un déballage des qualités morales que 
cette éducation développe chez le soldat. Nous 
avons entendu Loiseau, Bouzillon et consorts nous 
raconter des exploits de souteneurs de bas étages, 



sors l'uniforme 100 

et nous de rigoler, de trouver cela magnifique ! 

Oui, elle est belle l'armée ! elles sont propres les 
leçons que l'on y reçoit. Mais patience ! par la loi 
des vingt-huit jours et le volontariat d'un an que 
l'on vient de mettre en pratique, j'espère que la 
bourgeoisie s'en mordra les doigts ; car sans s'en 
apercevoir, elle a introduit dans l'armée, un bel 
élément de désorganisation. 

Ils auront beau faire : des hommes qui ne vien- 
nent ici ([ue pour vingt-huit jours, surtout ceux 
qui n'ont jamais servi, ne pourront se plier à une 
discipline sévère et, s'ils sont intercalés avec l'ac- 
tive, les accrocs qu'ils feront au règlement, per- 
mettront à d'autres accrocs de passer.... et, certai- 
nement, la discipline s'en relâchera. 

Quant au volontariat, il aura pour effet de faire 
passer quelques bourgeois dans l'engrenage ; mal- 
gré les ménagements dont ils bénéficieront, il leur 
en cuira, et ce qu'ils verront les dégoûtera du 
métier. On finira peut-être par savoir dans le pu- 
blic quelles abominations recouvre ce palladium 
de la Patrie : le Drapeau I 

— Hé bien ! mon vieux cochon, fit Loiry en s'es- 
claffant, sais-tu que tu prêches bien, ce que t'as le 
filet bien coupé, mince ! elle n'a pas volé ses cinq 
sous, celle qui te l'a coupé ! Il faudra te mettre 
orateur quand tu seras de retour chez toi. 



200 sous l'uniforme 

La pluie avait cessé, on sonnait pour le gymnase. 
Tout le monde se précipita dehors. 

Comme les compagnies ne pouvaient toutes à la 
fois s'exercer au trapèze, anneaux, barres fixes ou 
parallèles, elles furent désignées pour y aller sé- 
parément, pendant qu'aux autres on faisait exécu- 
ter des exercices d'assouplissement, ou les premières 
leçons de la boxe, canne ou escrime : la 28^ fut 
envoyée au gymnase. 

Le gymnase était près du mur d'enceinte, dans 
un coin du quartier, près les bureaux du comman- 
dant. 

Quand la 28" fut arrivée, on la distribua par pe- 
lotons à chacun des agrès et chaque homme dut, 
selon l'endroit où il se trouvait, s'escrimer à opé- 
rer le renversement, le rétablissement, sauter les 
barres ou le cheval, traverser le portique ou grim- 
per après les mats. 

Près du passe-rivière, s'étaient réunis Bracquel, 
Balan, Bouzillon, se promettant de s'amuser aux 
plongeons des maladroits. 

Le passe-rivière se compose de quatre mâts 
plantés en carrés, et longs de 12 à 15 mètres, se- 
lon l'importance du gymnase : un fossé rempli 
d'eau est creusé entre les mâts, et se termine 
d'un côté par un tas de sable destiné à amortir les 



sous l'un[fokme 201 

chutes, et de l'autre c'est-à-dire, à une distance 
de deux ou trois mètres environ, par un escabeau 
haut de un mètre cinquante à deux mètres. 

On fait monter, debout sur l'escabeau, un homme 
qui, en élevant les bras plus haut ([ue sa tète doit 
se suspendre à une corde qui est fixée au croise- 
ment des traverses formant le faite des piliers, et 
qu'il avait empoignée en montant. Lorsqu'il se 
sent bien la corde en main, il se lance en avant, 
tendant les jambes horizontalement, de façon qu'el- 
les forment un angle droit avec le reste du corps. 
Ayant atteint l'autre côté du fossé, au dessus du 
tas de sable, il doit se remettre droit, tout en là- 
chant la corde. Si les mouvements sont bien com- 
binés, il doit tomber debout, ayant, par un saut de 
trois ou quatre mètres, sans avoir déployé aucun 
effort, traversé le fossé sans se mouiller. 

Mais, pour tendre les jambes en avant aussitôt 
qu'on lâche pied et retomber d'équilibre en lais- 
sant aller la corde, cela ne se fait pas sans une 
certaine présence d'esprit, et quelque adresse. 

Pour ceux qui perdent la tête, leur compte est 
clair : les jambes sillonnent l'eau du fossé qui re- 
jaillit jusque par dessus la tête ; quand ils arrivent 
sur le tas de sable, ils sont trempés comme des 
barbets, et, lorsqu'au surplus, ils oublient de là- 
cher la corde, ils reviennent avec elle faisant un 



202 SOUS L'UMFORME 

mouvement de pendule ayant de l'eau jusqu'à la 
ceinture. 

La plupart en lâchant l'escabeau, se crampon- 
nent àla corde sans allonger les jambes en équerre, 
ou bien ramènent, instinctivement, les genoux au 
ventre. 

En se ratatinant ainsi, ils arrivent parfois à pas- 
ser sans accident, mais, le plus souvent, la pointe 
des pieds, rabote l'eau, qui les éclabousse. Mais, 
pour peu que ceux qui les ont précédés, aient déjà 
fait deux ou trois plongeons, la corde est gonflée 
d'eau, les mains glissent et le malheureux descend 
rapidement, ne s'arrêtant qu'au nœud terminal; 
il a beau se ramasser, la moitié de son corps 
traverse l'eau et il arrive trempé à l'autre extré- 
mité. 

Or, ce soir-là, la pluie étant tombée toute la 
journée, la corde était mouillée; aussi, nombreux 
étaient les plongeons faisant ('dater de rire les 
spectateurs. Les maladroits reprenaient piteuse- 
ment leur place dans le rang, n'ayant pas même 
la liberté d'aller changer de vêtements. 

— Il parait, fit tout à coup Caragut, s'adressa nt 
à Mahuret, que nous servons de paillasses à nos 
supérieurs. Regarde ce tas de mufles, là-bas, en 
train de se tordre à nus dépens, et il désignait un 
groupe d'officiers, le commandant en tête, avec des 



SOLS l'umkorme 203 

civils, parmi lesquels quelques femmes en grande 
toilette. 

Le spectacle des marsouins barbotant dans l'eau, 
devait leur sembler des plus réjouissants, car l'hi- 
larité était bruyante, le rire cristallin des femmes, 
perlant au dessus du son plus grave de celui des 
hommes. 

Et les sergents, s'étant aperçus que cela amusait 
le commandant, exigeaient que la traversée man- 
quée fut recommencée. 

Certains pauvres diables étaient véritablement 
affolés à l'idée de lâcher l'escabeau et de s'aban- 
donner à la corde; c'était de leur part, force pro- 
testations et une résistance à lâcher pied qui 
excitait encore davantage les risées des assistants. 
A la fin, ils se laissaient aller, faisant inévitable- 
ment le plongeon redouté, reprenant pied en plein 
fossé. Alors les rires fusaient de toutes parts. Les 
invités du commandant s'en donnaient à cœur joie, 
encourageant par leur gaîté les sous-offs à conti- 
nuer l'amusement, pendant que les hommes gre- 
lottaient sous la bise. 

— Tiens 1 fit Caragut exaspéré, tous ces sales 
types m'emmerdent, je n'ai pas envie de leur ser- 
vir d'amusement. Je n'attendrai certainement pas 
mon tour de faire rigoler messieurs les gradés. 



204 SOUS l'uniforme 

Tant pis, si je me fais pincer, mais je me sauve à 
la chambrée. 

Et, se faufilant de groupe en groupe, jusqu'à 
l'extrémité du gymnase, au tournant des bâtiments, 
il profita de ce qu'on s'esclaffait à un nouveau 
plongeon pour gagner les cases d'habitation. 



VIII 



II était près de neuf heures quand le bataillon 
de Pontanezen arriva sur une prairie encadrée, 
d'un côté par la route de Laudivisiau, et plantée, 
sur les autres, d'une rangée de ces chênes rabougris 
qui forment ordinairement la clôture des propriétés 
en Bretagne. 

Le bataillon était en route depuis six heures du 
matin. Aussitôt le réveil, le café pris, on avait 
sonné le rappel, formé les compagnies en ordre de 
bataille, et le détachement était parti pour s'exer- 
cer à la petite guerre. 

Comme il s'agissait d'imiter un véritable service 
en campagne, des vivres avaient été distribués ; ou 
. devait faire la soupe sur le terrain, à la halte. 

Donc, aussitôt arrêté, le bataillon ayant été divisé 
en petits postes d'avant-garde, grand'-garde, sou- 

i2 



206 sous L'iNlFORiME 

tien, etc., les faisceaux formés, les tentes dressées 
pour donner l'illusion d'un campement sérieux, 
les escouades s'organisèrent pour préparer les cui- 
sines, faire la soupe, pendant que des corvées 
étaient commandées pour aller au bois et à 
l'eau. 

La représentation devait être complète : on avait 
distribué des cartouches à blanc; après la soupe 
on allait commencer le combat; le bataillon de 
Pontanezen serait attaqué par le détachement de 
Brest, qui se replierait ensuite en lâchant de gagner 
la ville par une route désignée, à l'avance, aux 
officiers. 

Pour éviter la confusion, les hommes de Brest 
qui devaient, en cette occasion, représenter « l'en- 
nemi », portaient le képi entouré d'un mouchoir. 
Tout était combiné, pesé, discuté, tout était prévu 
et réglé, les officiers allaient avoir le champ libre 
pour développer leurs talents de stratégistes, faire 
valoir leurs qualités de tacticiens, montrer la sû- 
reté de leur coup d'oeil et de leur sang-froid ! en un 
mot, faire acte d'initiative... dans le cadre qui leur 
était assigné, l'imprévu étant, à l'avance, consi- 
déré comme non-advenu. 

Pour que le simulacre de guerre que l'on fait 
exécuter aux soldats ait une valeur quelconque, on 
devrait, cela est évident, laisser aux officiers la 



sors I, INl FdRMK -H)! 

liberté la plus complète de combiner leurs mouve- 
ments en se guidant d'après ceux de l'ennemi, et 
en subordonnant leur tactique à la sienne ; car s'il 
y a une chose qui échappe aux prévisions, ce sont 
les incidents d'une lutte où se trouvent eni^faiifi's 
des centaines, des milliers d'hommes. 

Vous pouvez, de votre cabinet, ])eser toutes les 
chances de réussite, calculer les mouvements pro- 
bables de vos adversaires, envisager tous les cas 
qui se peuvent présenter, vous croyez avoir tout 
prévu, et il arrive qu'un détail insignifiant déjoue 
toutes vos combinaisons, et qu'une manœuvre que 
vous aviez prise pour une conception de génie, se 
trouve être une faute impardonnable. 

Mais il est convenu que, dans l'armée, rien ne 
doit être laissé à l'imprévu. Pour laisser place au 
possible, il faudrait desserrer les courroies de la 
subordination. Toute manœuvre qui se respecte 
doit donc avoir ses plans arrêtés. Aussi, les offi- 
ciers de Brest avaient-ils reçu chacun ses instruc- 
tions. On savait le temps que durerait la petite 
guerre, les routes que l'on devrait suivre. 

Il était convenu que Brest attaquerait et que 
Pontanezen se défendrait pour prendre, ensuite, 
l'offensive; l'initiative des officiers se trouvait donc 
réduite à bien peu de chose et le simulacre de com- 
bat n'était plus qu'une comédie au dénouement 



208 sous L'uniforme 

arrêté d'avauce, et dont les acteurs n'auraient pas 
à changer un iota. 

Il devait être d'autant plus facile aux officiers de 
se distinguer dans le rôle qui leur était assigné, 
que, maintes fois, le terrain sur lequel on devait 
évoluer, avait été visité et parcouru par eux dans 
les marches répétées auxquelles le bataillon avait 
été astreint durant tout l'hiver; souvent ils y 
avaient mené leurs hommes pour l'école de tirail- 
leurs. Il n'y avait pas un chemin, pas une levée de 
terre qu'ils ne connaissent à fond. 

Certes, après l'action, les journaux de la localité 
n'auraient que des éloges à faire de «< notre valeu- 
reux corps d'officiers » ; ils auraient belle marge 
pour développer le vieux thème : « Notre brave 
armée régénérée par la défaite, les chefs se vouant, 
corps et âme, à l'éducation de leurs soldats — 
ceux-ci pleins de courage et d'abnégation — ceux- 
là passant leurs nuits à bûcher la théorie et les 
mathématiques, se préparant en silence au grand 
jour de la Revanche I > 

Les vieux clichés : « Ardeur patriotique de nos 
soldats, valeur indomptable de ce corps d'élite, 
l'Infanterie de Marine. » — Tous les corps dont 
on parle sont des corps d'élite. — <( Nos braves 
soldats n'épargnant ni leurs peines, ni leurs fati- 
gues pour être à la hauteur de la tâche que notre 



sous l/t'M FORME 20'.» 

mère commune en attend I » Tout ça se paie à la 
ligne, et fait bien dans la copie; en développant 
habilement le thème dans de copieuses phrases à 
effet, on arrive à l'allonger au plus grand profit des 
journalistes chauvinards. 

En attendant, éreintés déjà, le ventre creux, les 
soldats ne laissaient nullement éclater leur joie à 
la perspective de pivoter toute une journée sur les 
pierrailles de la lande, dans les boues des chemins 
creux, avec l'as do carreau et toute une batterie 
de cuisine sur le dos. 

Pour le moment, s'ils étaient satisfaits, c'était 
de pouvoir déposer Azor — autre nom du sac — et 
de faire la soupe dont ils avaient le plus grand 
besoin. 

Cette occupation rompant la monotonie de la vie 
de caserne, contribuait à les égayer sans doute; 
mais le patriotisme, les phrases à effet ne les in- 
quiétaient pas outre mesure : La Revanche! L'Al- 
sace perdue! La France! La Patrie! et le Drapeau 
étaient en ce moment bien loin de leur pensée : 
ce ne sont pas choses tangibles comme la soupe 
dont ils surveillaient la cuisson. 

Les cuisines avaient été installées autant que 
possible le long des talus de la route ou des che- 
mins; on avait creusé dans la terre des rainures 

plus longues que larges, de façon que la marmite 

12 



■210 SOUS l'uniforme 

puisse tenir dessus, tout eu laissant devant et der- 
rière assez d'ouverture pour le tirage. Ceux qui 
avaient pu se procurer quelques pierres plates en 
avaient formé des cheminées; ces foyers des plus 
rudimentaires ne rendaient qu'imparfaitement les 
services qu'on en espérait; les cuisiniers, égale- 
ment improvisés, maugréaient après leur feu qui 
ne s'allumait que difficilement ; la ration de bois 
('tant insuffisante pour faire bouillir la soupe et le 
café, des bûcherons volontaires durent se détacher 
pour aller, sans être vus, en couper dans les haies, 
dans les taillis, partout où. il y avait arbre ou bran- 
chages. Et ce bois vert augmentait considérable- 
ment la fumée, mais n'activait guère le feu. 

Les gradés, comme d'habitude, brusquaient les 
hommes, les poussant à se hâter afin d'être prêts 
quand sonnerait l'ordre de se remettre en marche. 
— On dut se résigner à manger les pommes de 
terre à moitié cuites, la viande à moitié crue, pour 
avoir le temps de faire le café. 

Et le « garde à vous ! » ayant sonné, prêts ou non, 
les soldats durent renverser les marmites, se pré- 
cipiter pour replier les tentes, refaire les sacs, s'ali- 
gner, rompre les faisceaux et se remettre en route 
dans le temps théorique prescrit, toujours dépassé, 
du reste en pratique. 



sous l'uniforme 311 

C'était le moment de faire face à « l'ennemi » 
qui n'allait pas tarder à paraître. Les officiers mul- 
tiplièrent les recommandations de l'école de tirail- 
leurs : « Savoir se « défder » derrière les obstacles 
naturels ; ménager ses munitions, ne tirer qu'à 
bonne portée; se tenir, autant que possible, à la 
distance réglementaire les uns des autres, l'homme 
du second rang à la gauche de son chef de fde, 
mais ne pas craindre de s'écarter ou de se rappro- 
cher quelque peu de la distance ordonn('e aii cas 
où un abri quelconque, plus rapproché ou plus 
éloigné, permettrait de se garantir efficacement 
contre les coups de l'ennemi ». 

Tout cela débité mot à mot, sans accentuation et 
d'un ton qui n'indiquait que trop combien peu les 
moniteurs s'intéressaient à leur leçon. 

On marcha silencieusement pendant près d'une 
demi-heure, puis les éclaireurs signalèrent l'avant- 
garde « ennemie » sur la droite, en avant de la 
colonne. 

Aussitôt Rousset donna l'ordre de faire halte, et 
les officiers de commander aussitôt les mouvements 
les plus contradictoires, sans s'arrêter à un seul. 
Raillard qui s'était porté avec le commandant en 
avant de la colonne, se redressait et faisait le beau. 
Rousset inspectait la ligne des tirailleurs ennemis, 
comme s'il eut cherché sérieusement une inspira- 



312 SOIS I/UNI FORME 

tion dans ses évolutions et n'eût pas su d'avance ce 
qu'elle allait faire. 

La route s'étendait au loin droite, large et dé- 
serte. Le régiment de Brest s'était dissimulé der- 
rière des haies bordant les champs qui s'étendaient 
des deux côtés de la route. Le soleil versait des tor- 
rents de lumière qu'absorbait le feuillage sombre 
des chênes et des genêts, mais que réverbérait la 
poussière blanche de la route. 

Ordre fut enfin donné à une compagnie de Pon- 
tanezen, de se porter en avant et de déployer une 
ligne de tirailleurs abritée par les clôtures d'une 
large prairie faisant face aux tirailleurs « enne- 
mis n et d'attendre leurs mouvements pour évoluer 
en conséquence. 

Ainsi que le comportait le programme, la colonne 
de Brest « attaqua avec vigueur, » on répondit 
avec une « vigueur » égale ; puis, la colonne assail- 
lante commença son mouvement de retraite, cô- 
toyant la route, tout en prenant garde de se laisser 
déborder ou envelopper. 

Pendant près d'une heure, selon l'idée du mo- 
ment qui passait par la tête des directeurs des 
opérations, on commanda le feu ou on le fît cesser. 
On ordonna de reculer ou d'avancer; d'ouvrir ou 
de resserrer les intervalles, de diminuer ou de ren- 
forcer la ligne des tirailleurs. Tout cela au petit 



sors r. iM rdiniK -J |:; 

bonheur, plulùt que selon des raisons plausibles. 
Les soldats marchaient au hasard du comniande- 
ment, sans comprendre la cause di'terminante des 
mouvements Les officiers faisaient joujou. 

La colonne de Brest s'arrêta un moment dans le 
mouvement de retraite, pour simuler une attaque 
sur le front de bataille; mais les officiers de Pon- 
tanezen prévenus de ce mouvement par le plan dé- 
taillé qu'ils avaient entre les mains, firent " ouvrir 
un feu terrible » sur les assaillants qui durent se 
replier devant cette « défense héroïque », et con- 
tinuer leur retraite, poursuivis par la colonne de 
Pontanezen devenue assaillante à son tour. 

Et la poursuite commença à travers les terres la- 
bourées : il fallut escalader les talus, sauter les 
ruisseaux, se frayer un passage à travers les haies, 
pataugeant dans la boue, défoncer dans les prai- 
ries humides, tout en tiraillant sans savoir sur 
quoi. 

Les officiers s'agitaient, se démenaient, comme si 
« c'était arrivé » ; les coups de fusil, les cris et les 
engueulements, l'exercice violent, l'escalade des 
obstacles, tout cela commençait à entraîner les 
hommes, à les animer, à les enflammer, comme 
s'il se fût agi d'un combat réel. Ils se lançaient à 
travers les haies, sautant les fossés, franchissant 
les clôtures, excités par la poursuite, gueidant 



:i I '[ sors l'uniforme 



parce qu'ils entendaient gueuler; tirant, parce que 
les coups de fusil éclataient à leurs oreilles. 

Il y avait déjà pas mal de temps que l'on batail- 
lait .linsi, quand Roussel voulant faire le stratège, 
n'solut de faire lui coup de maître en s'écartant 
quelque peu du programme. 

Les deux colonnes toujours séparées par des 
champs clos, manœuvraient protégées par les le- 
vées de terre, à l'abri desquelles, tout un corps 
d'armée, prenant quelques précautions pourrait 
défiler sans être aperçu. 

Voulant prendre l'ennemi à revers, Rousset fit 
mine de continuer l'attaque par la route, essayant 
d'attirer les forces de Brest sur ce point en simu- 
lant une démonstration de toutes ses forces, tout 
en envoyant deux compagnies dans un des che- 
mins creux qui, il le supposait du moins, devaient 
les conduire sur les derrières du corps de Brest. 

Les hommes reçurent l'ordre de se défiler derrière 
les haies, et partirent baissant les armes, obser- 
vant le plus grand silence, prenant enfin, toutes les 
précautions pour n'être vus ni entendus. 

Le coup n'était pas mal combiné, mais il sortait 
du programme ; de plus, une maladresse de « l'en- 
nemi » allait le faire avorter. 

Après dix minutes de marche, les compagnies 
Minsi détachées arrivèrent à une prairie qu'il fallait 



sous L UNIFORME 315 

traverser à découvert, le cliemin n'allant pas plus 
loin; adroite et à gauche s'étendaient d'autres 
champs aussi à d;'couvert, qu'il fallait également 
traverser, sans autre abri que les clôtures qui les 
séparaient. 

Rousset dans sa précipitation à surprendre l'ad- 
versaire, avait négligé de faire éclairer sa route; 
l'espoir d'être le héros de la journée, en tombant 
sur l'ennemi au moment où il s'y attendait le moins, 
l'empêcha d'hésiter un seul instant. Il donna à ses 
hommes l'ordre de traverser la prairie au pas de 
course. 

Ils n'étaient pas à moitié de leur marche que, de 
derrière les haies entourant cette pièce de terre, 
il partit une fusillade nourrie qui n'aurait pas 
laissé debout un seul homme du détachement, si 
les fusils avaient été chargés à balle. 

Un simple fait produit par le hasard: une mala- 
dresse d'un chef de compagnie du détachement de 
Brest, venait de réduire à néant la combinaison 
projetée. Ordre avait été donné à cet officier de se 
porter sur les flancs pour occuper une éminence * 
surplombant la route, et d'y déployer une nouvelle 
ligne de tirailleurs dont le feu devait renforcer ce- 
lui de la première et empêcher « l'ennemi » d'arri- 
ver par la route. 

L'officier suivi de sa compagnie s'était empêtré 



■iiV) SUL'S l'UNIFORMK 

dans un lacis de chemins lortueux, et ne savait 
où il se trouvait quand ses éclaireurs que, fidèle à 
la théorie, il avait envoyés en avant, lui signalè- 
rent la marche du détachement de Rousset. Il avait 
alors commandé à ses hommes de se tenir, immo- 
biles et silencieux, derrière les talus de clôture, 
prêts à faire feu, à son ordre, sur les arrivants. 

Et comme les hommes s'étaient un peu déban- 
dés à droite et à gauche à la recherche d'un pas- 
sage, et qu'il n'avait pas eu le temps de les rallier, 
ils se trouvèrent ainsi envelopper la prairie où 
s'était engagé Rousset ; prise de face et sur les 
flancs, la colonne ne savait de quel côté riposter. 
Rousset en fut tellement démonté qu'au lieu de 
donner l'ordre de battre en retraite et de chercher 
un refuge derrière les talus qu'on venait d'aban- 
donner, il leur donna l'ordre de mettre baïonnette 
au canon et de charger sur les levées de terre d'où 
ne cessait de partir la fusillade. 

Les hommes, toujours courant, mirent baïon- 
nette au canon, mais pas un n'en aurait eu le temps 
s'il se fut agi d'un combat réel. 

Pendant plusieurs minutes ce fut une pétarade 
épouvantable; les hommes s'excitaient au bruit, 
tentaient de franchir les haies, d'escalader les ta- 
lus, envoyant des coups de fusil à tort et à travers, 
véritablement affolés de bruit et de mouvement. 



sous L'UNI FORMI-: > 17 

Caragut, comme les autres, avait dû s'avancer à 
l'assaut, s'escrimer à escalader des talus qu'il 
« fallait enlever. » A. deux ou trois reprises, il avait 
eu à vivement s'effacer pour esquiver des coups de 
feu tirés à bout portant, lorsque, tout près de lui, 
à quelques centimètres, il vit luire le canon d'un 
fusil : il n'eut que le temps de baisser brusquement 
la tête, pendant que l'air, violemment chassé par 
la détonation, lui enlevait son képi. 

— Bougre d'andouille! s'écria-t-il, furieux, un 
peu plus tu me brûlais la gueule ! tu ne peux donc 
pas faire attention? Et, sans le talus le séparant du 
maladroit qui, prudemment, avait reculé de quel- 
ques pas, il lui aurait certainement laissé tomber 
la crosse de son fusil sur la tête. 

De part et d'autre, les combattants avaient fini 
par franchir les obstacles, se chargeant, poussant 
des hourras, des cris de bêtes féroces. 

Heureusement, le colonel pour se rendre compte 
d'un mouvement qui n'était pas dans le programme, 
s'était porté en avant guidé par la fusillade et les 
cris. Voyant l'acharnement qu'y mettaient les com- 
battants, il fit sonner l'ordre de cesser le feu, pen- 
dant que deux ou trois officiers s'efforçaient de les 
séparer. 

On sonna le ralliement, on reforma les com- 
pagnies. Du coté de Pontanezen deux hommes 

i3 



218 sous L'UNIFORJIE 

avaient été blessés : l'un avait la lèvre, l'autre la 
joue traversées de quelque grain de sable, sans 
doute, ou de tout autre corps étranger, introduit 
accidentellement dans le fusil; un troisième avait 
les paupières brûlées. Du côté de Brest il y avait 
aussi quelques éraflures produites par dos coups de 
baïonnette. 

— Hein 1 fit Caragut, en se retrouvant à côté de 
Mahuret, pendant qu'on reprenait position sur la 
route, as-tu vu ces idiots qui, un peu plus, allaient 
s'éventrer sans savoir pourquoi ! 

— Le Bobec et Duroc, ont, parait-il, reçu des 
coups de fusil dans la figure? 

— Oui, et un peu plus j'avais la mienne brûlée 
aussi; si je n'avais baissé la tète à temps, je rece- 
vais une décbarge eiï pleine gueule. Faut-il être 
j»ocheté tout de môme pour s'emballer comme çal 
Je ne m'étonne pas qu'il soit si facile aux gouver- 
nants d'amener leurs scrgots à se précipiter sur la 
foule, leurs soldats à tirer sur les manifestants. Il 
n'y a mêmepas besoin de les saouler pour cela. Ils 
se montent bien seuls ! 

A voir les individus s'emballer, je m'explique 
comment sont possibles les atrocités que commet 
la soldatesque en pays conquis. Les beaux faits d'ar- 
mes que nous racontaient, l'autre jour, ceux ({ui 
ont passé aux colnnies, ne sont peut-être pas tous 



surs l/lJNI FORME 219 

des vantardises ; peut-être, même, ue nous en di- 
saient-ils pas le plus édifiant ! 

L'ivresse des combats, la vue des cadavres et du 
sang qui coule, la volupté de « descendre », à coups 
de fusil, des êtres vivants, la jouissance de sentir 
s'enfoncer la baïonnette dans des chairs palpitan- 
tes, doivent complètement dépraver les brutes que 
recouvre l'uniforme, et je commence à me rendre 
compte du sort réservé aux malheureuses "popula- 
tions que l'on nous envoie « civiliser! » 

On nous a peint la guerre sous ses dehors sédui- 
sants : exaltant l'héroïsme des individus qui font 
le sacrifice de leur existence, glorifiant l'amour de 
la Patrie 1 le dévouement au drapeau ! la gloriole 
du commandement, la fascination des galons, des 
panaches et delà ferblanterie des décorations. 

Pour nous en dégoûter, il suffirait de la peindre 
sous ses véritables couleurs ; des chefs ne saisis- 
sant pas la portée des commandements qu'ils trans- 
mettent; des brutes se battant sans savoir pourquoi, 
marchant sans se demander où on les mène, de 
nous raconter sous leur jour véritable, les exploits 
des vainqueurs dans les pays vaincus, avec leur 
cortège de meurtres, de viols, de spoliations de 
toute sorte qui suivent la conquête. 

— Qu'e"st-ce que tu veux y faire ? Puisqu'il en 
a toujours été ainsi et qu'il en sera toujours de 



220 sous l'uniforme 

même, tu n'y changeras rien, à quoi bon se casser 
la tête. Certainement, j'aimerais mieux être à 
l'atelier rabotant des planches et assemblant des 
joints, mais puisque les autres pays ont des sol- 
dats, il faut bien, pour nous défendre, en avoir 
aussi! Sans cela, les Prussiens viendraient nous 
commander, se partager la France!... Seulement, 
ce qu'il faudrait, ce serait d'abréger le temps de 
service..., "trois ans suffiraient grandement. 

— Hé ! bougre de Jean-Foutre, il faut des sol- 
dats, dis-tu; mais à qui les faut-il ces soldats? Est- 
ce toi ou moi qui en avons besoin pour défendre 
des propriétés que nous n'avons pas ? Est-ce nous 
qui tirons profit des colonies où on nous envoie 
crever ? 

Ceux qui ont besoin de soldats, ce sont ceux qui 
nous gouvernent, ce sont ceux qui nous exploitent. 
Et comme ils ne sont pas si bêtes d'aller se faire 
casser la gueule lorsqu'ils ont toutes les jouis- 
sances de la vie, ce sont les pauvres mistoufiers 
comme nous qu'ils chargent de défendre ce qu'ils 
ont volé ! 

En y réfléchissant bien, je vois qu'ouvriers 
comme paysans, nous sommes de rudes Jean- 
Foutre. 

Qu'est-ce que ça peut bien me faire à moi d'être 
gouverné par des Français ou des Prussiens; si je 



sous L'UM lOH.MK "2 "M 

dois être continuellement exploite, crois-tu que les 
Allemands me feront payer l'impôt deux fois, et 
travailler le double? A l'heure actuelle, c'est la 
France qui paie le plus d'impôts, voilà tout l'a- 
vantage que nous avons. 

— ïu diras ce que tu voudras, mais moi je sais 
bien que ça ne me ferait pas plaisir d'être com- 
mandé par des étrangers ; maintenant que nous 
avons la République on a beaucoup de libertés que 
nous n'aurions pas sous le régime allemand. Tu te 
plains d'être soldat, mais qu'est-ce que tu dirais 
si on te menait à coups de bottes dans le cul? Crois- 
moi, on n'est jamais content de ce que l'on a, mais 
en regardant autour de soi, on découvre toujours 
de beaucoup plus malheureux que soi. 

— Oui, et c'est avec de pareils discours que l'on 
endort les imbéciles. Si on ne nous conduit pas à 
coups de bottes dans le cul, comme tu dis, c'est 
qu'on se doute, probablement, que nous ne l'en- 
durerions pas; mais en définitive nous sommes 
soldats malgré nous, et si on ne nous frappe pas, 
on ne se gêne pas pour nous engueuler salement. 
Quant aux libertés que nous avons, c'est qu'il s'est 
trouvé autrefois des individus mécontents d'en 
avoir trop peu qui se sont rebiffés pour en avoir 
davantage. 

Je ne tiens pas plus que toi à être gouverné par 



222 sous l'uniforme 



les Prussiens, mais je dis que les guerres de nation 
à nation sont de la blague, et que si le populo avait 
à intervenir dans cette querelle de filous se dispu- 
tant la possibilité de l'exploiter, ce serait pour leur 
faire comprendre qu'il ne veut pas être exploita du 
tout, et les envoyer promener. 

Regarde si pendant les grèves les patrons hési- 
tent à embaucher dos étrangers consentant à tra- 
vailler à meilleur compte que leurs ouvriers ! La 
Patrie... c'est encore une amusette pour les imbé- 
ciles qui coupent dedans... 

La colonne était do retour sur la route d'où 
elle avait entrepris sa malencontreuse expédition. 
On donna l'ordre aux soldats de se tenir en rangs, 
immobiles, l'arme au pied. Le colonel s'éloigna 
avec ses officiers, Rousset et Rail lard suivant pi- 
teusement, tête basse; on voyait qu'ils s'attendaient 
à recevoir un savon. 

Et, franchement, pour des officiers qui se don- 
naient des airs de matamore, qui avaient crevé, 
pendant l'hiver, leurs hommes de inarches et 
d'exercices, par pur esprit de militarisme, qui po- 
saient pour des officiers studieux, épris de leur 
métier, préparant la Revanche future, ils s'étaient 
conduits comme des écoliers. 

Caragut ne ratait jamais une occasion d'expri- 



sous L'r.N'iroRMK 223 

mer sa haine du métier, et une fois sur ce thème, 
il était intarissable, faisant ses confidences à l'o- 
reille de Mahuret, son voisin habituel, qui l'écou- 
tait par complaisance. 

— Comment disait le premier, ils sont sur un 
terrain qu'ils connaissent, sur lequel nous avons 
manœuvré plus de cinquante fois depuis cet hiver, 
et ils trouvent encore le moyen de s'y perdre; juge 
un peu de ce qui arriverait si, réellement, nous 
avions été en campagne, dans un pays qu'ils n'au- 
raient jamais vu. Pas un de nous n'en serait sorti. 
De sorte qu'en guerre, nous nous faisons tuer, non 
seulement pour défendre la propriété des autres, 
mais aussi, je le crains bien, par la stupidité de 
ceux qui nous commandent. 

Les revanchards parlent de la réorganisation de 
l'armée, des études sérieuses de nos officiers t 
Mince alors I S'ils les voyaient à l'œuvre, ils en 
rabattraient de leurs dithyrambes. L'armée ne peut 
produire que des abrutis : les officiers comme le 
simple soldat. 11 ne faut pas lui demander autre 
chose. 

— Tiens ! vois-tu, le talent des généraux c'est de 
la blague. Le gain des batailles dépend de leur 
manque de qualités humaines et non des qualités 
intellectuelles qu'ils pourraient avoir : s'ils n'ont 
pas crainte de faire tuer autant d'hommes qu'il 



224 SOUS L UNIFORME 

est uécessaire, que quelques circonstances impré- 
vues se produisent leur apportant un concours 
fortuit, en voilà assez pour faire un grand général 
et gagner des batailles. Tandis que les plus belles 
combinaisons peuvent avorter devant telle autre 
circonstance tout aussi iuiprévue. Dans le sort des 
batailles l'habileté est donc une chose tout acces- 
soire. 

C'est ce qui explique aussi pourquoi les armées 
permanentes ne tiennent ])as devant une révolution 
sérieuse, devant une population soulevée par une 
i(l('e d'indépendance. Toute la science militaire est 
impuissante vis-à-vis d'individus se battant pour 
leur bien-être et leur liberté, ou croyant les dé- 
fendre. 

— Tiens! regarde donc, ricana Mahuret, je crois 
que Rousset reçoit son engueulade. 

On voyait, en effet, au loin, sur la route, le co- 
lonel faire de grands gestes ; les commandants qui 
l'entouraient hochant la tête d'un air d'approbation 
à ses paroles ; Rousset baissant les yeux et se ron- 
geant les moustaches, involontairement courbé, 
comme quelqu'un qui reçoit une averse. Les autres 
officiers se tenaient modestement en arrière et ne 
s'approchèrent tout à fait que sur l'ordre du co- 
lonel. 

Là, le grand chef leur expliqua, sans doute, à 



sous l'uniforme 225 

nouveau ce qu'ils avaient à faire ; car il leur parla 
longuement, accentuant, de la main ses recom- 
mandations ; tous l'écoutaient sans broncher. Quand 
il eut terminé, il les congédia d'un geste; les of- 
ficiers reprirent leurs places dans leurs colonnes 
respectives. 

L'ennemi, toujours représenté par les bataillons 
de Brest, déploya, à nouveau, ses tirailleurs char- 
gés de couvrir la retraite ; ils abandonnèrent défi- 
nitivement la grand'route pour s'engager dans un 
petit chemin latéral conduisant à un vaste plateau 
où ils pourraient se défendre et dominer leurs ad- 
versaires. 

Rousset, refroidi, avait donné l'ordre à son avant- 
garde de déployer une ligne de tirailleurs et de 
marcher en avant, en suivant le chemin pris par 
<( l'ennemi » que l'on continuait à poursuivre en 
tiraillant de temps à autre. 

Après une demi- heure de cette marche et une 
ascension des plus pénibles sur un chemin rocail- 
leux et très étroit, la colonne finit par escalader le 
plateau où ceux de Brest s'étaient réfugiés, et d'où 
ils tiraient avec conviction force cartouches. 

Il est probable que là encore, s'il se fût agi d'une 
véritable bataille, très peu d'assaillants fussent ar- 
rivés seulement à moitié chemin de l'escalade; 

13. 



226 SOUS L UNIFORME 

mais le programme comportait que ledit plateau 
serait « défendu et emporté, » ce qui fut fait cons- 
ciencieusement. 

Le plateau consistait en une vaste lande tapissée 
de bruyères naines, à petites fleurs carminées dont 
le feuillage formait un tapis d'un verl-sorabre que 
trouait, par places, la roche nue, que rehaussaient 
de taches d'or les bouquets de genêts rabougris et 
d'ajoncs marins. 

Les tirailleurs couchés à plat ventre, derrière les 
plis du terrain, à l'abri de quelque amas de ro- 
cailles ou derrière les genêts, canardaient les arri- 
vants qui durent se coucher à leur tour. 

La plus grande partie des eflfectifs était en ligne ; 
plus loin, à la droite, sur une éminence, on voyait 
les officiers supérieurs se communiquant leurs im- 
pressions. 

— Nom de Dieu ! fit Caragut, examinant le groupe 
et désignant Rousset et Raillard, si j'avais une balle 
dans mon fusil, ce que je vengerais les pauvres 
bougres qu'ils ont fait crever; et, malgré qu'il sût 
son coup de fusil inoffensif, il ne put s'empêcher 
de le tirer dans leur direction. 

— Il est de fait, que, en avant de la ligne, écar- 
t('s comme nous le sommes, rien ne serait plus 
facile; personne n'entendrait siffler la balle. 

C'est dans une manœuvre comme celle-ci que 



SOLS L'U^'IFORME 221 

Courtot, un type que tu n'as pas counu, — c'était 
dans les commencements que je suis arrivé au ré- 
giment, — a tiré sur un commandant qui lui avait 
fait avoir quinze jours de prison. T.a balle lui avait 
enlevé son képi ! 

— Et comment a-t-on su que c'était lui qui avait 
fait le coup? 

— Quand on a inspecté les fusils on a reconnu 
qu'il avait dii tirer à balle, la tranche des rayures 
étant luisante. 

— L'imbécile! pourquoi n'a-t-il pas tiré une ou 
deux cartouches à blanc ! 

— Ah! tu penses, on avait fait sonner de suite 
la cessation de feu; puis il ne s'était peut-être pas 
imaginé que la balle laissait des traces dans le ca- 
non. Et, de plus dans ses étuis vides, on a reconnu 
aux marques qu'il y en avait un à balle. 

— Il ne pouvait donc pas le foutre en l'air. Moi 
je l'aurais enterré. C'est pas bien malin, le planter 
en terre, avec un coup de talon dessus ! Et ça y est. 

— Dame ! il n'avait sans doute pas pensé ;\ tout 
cela. Dans des occasions comme cela on ne réflé- 
chit pas toujours à tout. 

— Mais, comment avait-il pu se procurer des 
cartouches à balle ? c'est que l'on a bien soin de les 
compter soigneusement quand on nous en confie? 

— On le lui a demandé au conseil de guerre, ça 



228 SOUS l'uniforme 

n'est pas bien malin; à une manœuvre où l'on 
avait distribué des cartouches à blanc, il en avait 
gardé deux. A la cible suivante, il les a brûlées en 
gardant les cartouches à balle. Il a même fait ri- 
goler l'assistance à co sujet, c'est en tirant une de 
ces cartouches à blanc, qu'on lui a marqué le seul 
rigodon qui, dans tous ses tirs, ait été marqué à 
son actif! 
Garagut était resté rêveur. 

— Quand je pense, fit-il au bout d'un instant, à 
tout ce que l'on nous fait endurer et aux facilités 
que l'on aurait de payer pendant les manœuvres, 
avec un petit morceau de plomb, toutes les insultes 
et les vexations que l'on endure le reste de l'année, 
je ne suis plus étonné que d'une chose : que ça ne 
se produise pas plus souvent, ,1e crois, qu'au fond, 
nous n'avons que le traitement que nous méritons. 

— Merci, tu n'y vas pas de main morte, toi ! 
Diable!... tuer un homme... comme cela... de sang- 
froid..., il faut vraiment lui en vouloir. On a beau 
dire que c'est facile, lorsqu'il s'agit de passer à 
l'exécution, ça doit être une autre paire de man- 
ches; on doit se dire que l'on joue sa peau si on 
est pris, et puis, c^n fin de compte ou ne tue pas 
un homme, si rosse soit-il, avec la même indiffé- 
rért'dë ï) lié ' rotV'écïase iTttei punaise. Pour en arriver 
là, il'fàmàvlïil"lréàû'c6Tipi'ô\ifPéïh '• '"' "'' "*' 



sous l'uniforme 229 

Des iasultes; des rebuffades, pffftl on en reçoit 
tant, que l'une fait oublier l'autre; et, ma foi, on 
finit par s'y faire si bien, qu'elles ne vous chatouil- 
lent plus l'épiderme. 

Ah! je ne dis pas, quand c'est par trop fort, sur 
le moment, si on avait la facilité I... mais après 
quelques jours, on oublie..-, autant en emporte le 
venti 

Caragut ne répliqua rien, mais, malgré lui, il 
caressait celte idée de se procurer des cartouches 
à balle. Il essaya de s'intéresser aux mouvements 
qu'on leur faisait exécuter pour essayer de chasser 
cette idée, mais, tout en tirant, il s'assurait du 
nombre de cartouches qui restaient dans sa car- 
touchière . 

Malgré ses efforts, l'idée s'incrustait dans son 
cerveau, obsédante, et, finalement, sans bien se 
rendre compte de son action, il prit deux cartou- 
ches non brûlées qu'il fourra dans sa poche. 

Cependant le corps assaillant avait fini par pren- 
dre l'avantage; les bataillons de Brest délogés du 
plateau, durent battre en retraite. La poursuite à 
travers champs, le long des routes et des chemins, 
recommença de plus belle, jusqu'à ce que les ma- 
nœuvres ayant ramené les combattants à proximité 
de la route de Brest à Pontanezen, l'ordre de cesser 
lë'feil'ful dtiiiné:! A^it^fe' mVè h'àltë'deqtlélqû'éfe'tali- 



230 sous l'uniforme 

nutes, les bataillons de Brest continuèrent leur che- 
min pour rentrer en ville, pendant que celui de 
Pontanezen regagnait son campement dont il n'é- 
tait pas éloigné. 

Garagut était devenu soucieux, malgré les plai- 
santeries de Mahuret; à deux ou trois reprises, 
pendant le pseudo-combat, il avait vu se profiler, 
au bout de son fusil, les silhouettes de quelques- 
unes de ses bêtes noires ; et, palpant dans sa po- 
che, les cartouches qu'il avait cachées, l'idée d'avoir 
des cartouches à balle hantait son cerveau... Ce 
serait si facile! 

Le soir, à la distribution du courrier, le sergent 
de semaine appela Garagut et lui remit une lettre 
qu'il se dépêcha d'ouvrir. 

— Des nouvelles de chez toi? fit Mahuret. 

— Oui, mon père est malade; les fièvres l'ont 
repris, il est retourné au pays. C'est le cousin de 
mon père qui m'avertit que la maladie se compli- 
que de phtisie et qu'on n'espère pas le sauver. 

— Mais alors, puisque tu as une jeune sœur, ;ï 
ce que tu m'as dit, tu pourrais être renvoyé comme 
aîné d'orphelin, si ton père vient à mourir? 

— Oui, seulement tout en ne professant pas, 
pour mon père, un amour des plus ardents, je ne 
souhaite pas sa mort. Pourtant, je sens bien que 



sous 1-,'UXIFORME 231 

s'il me faut finir mes cinq ans, je claquerai de con- 
somption, à moins que je ne me fasse fusiller!... 
Bah! après tout, on ne meurt qu'une fois!... Peut- 
être le médecin se trompe-t-il... Peut-être, aussi, 
mon temps se passera-t-il mieux quejenelepense... 
L'espérance fait vivre et, malgré tout, on ne la 
perd jamais complètement, même dans les situa- 
tions les plus sombres... Sans cela!... Qui sait! Il 
peut se produire d'ici-là des événements qui chan- 
gent la face des choses! 



IX 



Une promenade à travers la campagne, jusqu'à 
Plougastel-Daoulas, avait été projetée entre quel- 
ques camarades dont faisaient partie Garagut, Ma- 
liuret, Brossier; trois pays de ce dernier, et un 
autre camarade, lyonnais du nom de Picot complé- 
taient la bande. 

On devait partir un dimanche matin, sitôt la 
soupe mangée. Nos marsouins se promettaient une 
bonne journée de ballade et de liberté. Comme ils 
voulaient user de leur journée complète, ils avaient 
chargé leurs camarades de lit, de leur mettre leur 
gamelle de côté, préférant manger leur rata froid 
que de s'astreindre à rentrer vers quatre heures. 

La veille du dimanche convenu était jour de 
prêt, avec les cinq sous du prêt précédent qu'il 
avait soigneusement mis de côté, et les quinze cen- 



:334 sous L'U.M FORME 

limes de son bon de tabac qu'il avait vendu, ne 
fumant pas, Caragut se trouvait possesseur d'un 
capital de soixante-cinq centimes dont il pouvait 
disposer pour sa promenade : de quoi payer sa 
quote-part quand on s'arrêterait en roule pour se 
rafraîchir. 

Caragut savait, pour les avoir vus entre eux, 
qu'avec Brossier et ses camarades, il faisait bon, 
quand on allait chez le débitant, d'avoir de quoi 
payer son écot. Pour Mahuret, avec lui, il n'avait 
pas à se gêner, mais, outre qu'il ne voulait pas lui 
être continuellement à charge, il ignorait si, plus 
que lui, il était en fonds. 

Sitôt que la revue fut passée, et qu'ils se furent 
débarrassés de leur fusil et de leur sac, ils couru- 
rent à la cuisine chercher leurs gamelles que Ma- 
huret, qui était bien avec le maître-coq, obtint 
d'enlever quoique la soupe ne fut pas encore sonnée. 
Ils se dépêchèrent d'en avaler le contenu, et lors- 
que le clairon sonna la soupe, signal qui, égale- 
ment, indiquaitque l'on pouvait sortir du quartier, 
ils étaient prêts à se mettre en route. 

ïl faisait un temps superbe, le soleil dardait ses 
rayons sur la campagne, inondant de clarté la route 
qui s'allongeait toute blanche, à travers les échan- 



SOL'S l'uniforme -285 

crures desfeuilles des arbres et des haies des che- 
mins. 

I/air qui soufflait delà mer, tempérait l'atmos- 
phère que le soleil n'avait pas encore eu le temps 
de surchauffer. Nos promeneurs étaient dans d'ex- 
cellentes conditions pour leur promenade pédestre. 

Cependant il fallait quelque chose pour faire 
descendre la soupe si hâtivement absorbée. Est-ce 
qu'il peut y avoir, pour le soldat, une bonne fête 
si le gosier n'est pas arrosé ! Il fut décidé d'un com- 
mun accord d'aller boire la goutte pour se donner 
des forces avant de se lancer en pleine route. 

Tout près du quartier, était un débit que les 
amis de Brossier avaient l'habitude de fréquenter ; 
la petite troupe s'y arrêta et se fit servir deux quarts 
d'eau-de-vie qui furent lampes en un clin d'œil. 
Chacun fut taxé à quinze centimes, il restait à Ca- 
ragut cinquante centimes de bon pour une con- 
sommation ultérieure. 

Ainsi réconfortés, nos fantassins étaient les plus 
heureux troupiers du monde. Ils oubliaient les mi- 
sères du métier, les tracasseries de l'autorité, la 
contrainte de la discipline, l'avilissement de l'o- 
b'issance. Ils s'en allaient, causant de leurs sou- 
venirs, des amis laissés au pays, des parents qui 
les attendaient, do leurs rèvesd'avenir, de leur re- 
tourauvillage; quelques-uns confiant qu'une « bonne 



936 sous l'uniforme 

amie » les attendait, et se faisant à l'avance, fôte 
du retour. 

La gaîté de la campagne environnante, l'eau-de- 
vie aidant, leur remplissait latête d'espoirs radieux. 
La caserne était loin, derrière eux; ils oubliaient 
qu'ils Tdevraient y revenir le soir même. Il était 
loin de leur pensée qu'avant de retourner chez 
eux, ils auraient à passer par la Cocliinchine ou le 
Sénégal, et que beaucoup ne revenaient jamais de 
ce voyage ! Il faut si peu de chose, quand on est 
jeune, pour vous faire voir la vie en rose : la vie 
coule si luxuriante dans vos veines, à Ilots si pres- 
sés, qu'il vous semble qu'elle ne tarira jamais. 

Ils avaient abandonné la grand' route pour se 
lancer dans un petit chemin pittoresque, bordé de 
ces talus couronnés de chênes éliques, d'ajoncs épi- 
neux et de genêts aux fleurs d'or, dont nous avons 
déjà parlé ! 

Il avait plu la veille, de véritables mares s'étaient 
formées dans les ornières du chemin, barrant le 
passage à tous moments. Pour éviter de se crotter 
les promeneurs durent chercher les bosses de ter- 
rain ou les pierres émergeant de l'eau, qu'ils sau- 
taient de l'une à l'autre, pour recommencer un peu 
plus loin. 

Une vache qui s'était échappée d'un pré voisin, 
pataugeait là-dedans, obstruant le passage. Nos 



suus l'uniforme 237 

promeneurs durent pousser sur le bord du chemin, 
afin de pouvoir passer, la bête qui les regardait de 
ses grands yeux humides, les frôlant de son mufle 
rose. 

On arriva sur une falaise qui dominait la mer. 
D'énormes quartiers de roches noirâtres surplom- 
baient la plage qui, à leur pied, s'étendait cou- 
verte de sable et de galets, tiquetée çà et là, de 
rocs -à fleurs de terre, couronnés d'algues et de va- 
rechs tout humides. 

L'aspect de ce coin de marine était grandiose 
et sévère mais d'un charme attirant cependant, 
Garagut et ses compagnon s s'étaient arrêtés au bord 
de la falaise, aspirant à pleins poumons les senteurs 
salines qui se dégageaient des amas de goémons et 
que la brise rafraîchie soufflait sur la campagne, 
(laragut, particulièrement était heureux, douce- 
ment attiré par le spectacle qu'il avait sous les 
yeux. 

Au fond, la mer s'étendait au loin, en une im- 
mense nappe d'eau, sans limites, tachetée de loin 
en loin par de minuscules points blancs que l'on de- 
vinait être quelque voile au large. Le vert sombre 
de l'eau était rendu plus profond par les rayons 
du soleil, tandis que la crête blanche des vagues 
scintillait de gouttelettes de cristaux transparents 
retombant en cascade dans le vert de la nappe. 



338 sous L'UMFORMK j 

Mais coûime ils étaient encore loin du but de leur ' 

promenade, après avoir jeté un coup d'oeil à l'ad- i 

mirable tableau qui s'étalait à leurs yeux, Brossier i 

et ses pays se remirent en route, observant qu'il ; 

leur restait nombre de kilomètres à faire encore, ' 

»ct qu'on n'avait pas le temps de s'attarder. Gara- j 

gut s'arrachant à regret au spectacle qui le capti- ' 

vait, dut, forcément, leur emboîter le pas. Oncôto^a i 

quelque temps encore la mer, puis le chemin les j 

ramena au milieu des champs et de la verdure. i 

La conversation qui s'était arrêtée sous l'impres- ] 
sion de l'admiration ressentie, avait repris à bà- ; 
tons rompus, avec la marche. Lorsque chacun eut | 
épuisé sa provision de souvenirs, on retomba iné- 
vitablement dans les dégoûts du métier, mais di- j 
verses étaient les sensations. L'un regrettait ses '. 
champs, un autre son métier, celui-là, les noces \ 
qu'il pouvait faire les jours de paie, celui-ci, une ; 
fiancée, tous désireux d'être débarrassés des chai- i 
nés de la servitude, mais subissant la chose comme | 
un. mal nécessaire, n'élevant pas leur conception i 
jusqu'à envisager la possibilité de la suppression i 
de cet esclavage. l 

— C'est-il pas enguighonnant tout de même, di- ' 

sait un des camarades de Brossier, d'être forcé de j 

faire le Jacques, quand je pense que sans le foutu ; 
numéro qui m'a amené ici pour cinq ans, jeserais, 



sous l/l'NIFORME '239 

à l'heure qu'il est, avec une fille de chez nous qui 
m'apportait pour dix mille francs de biens au so- 
leil. Je serais chez moi, tranquille, à mon aise, ;\ 
soigner mes bestiaux, au liru que le père est forcé, 
(m mon absence, de prendre un domestique pour 
travailler nos champs. 

Ma bonne amie m'a bien promis dem'attendre, 
mais en cinq ans elle a le temps de changer d'avis, 
d'autant plus qu'elle ne manquait pas de galants. 
Je ne retrouverai certainement pas un parti sem- 
blable si elle m'échappe. 

— Et moi, interrompit le Lyonnais, on m'avait 
promis une place dans un grand magasin où je n'au- 
rais eu qu'à me laisser aller pour arriver, en peu 
de temps, à avoir une très belle situation. Au lieu 
de cela me v'ià avec un fusil dans les pattes, avec 
un sou par jour. Et tout ça ! pour aller garder des 
]»ays dont je me fous comme de l'an quarante. 

— Il est de fait, dit Brossier, que ce n'est pas 
juste. S'il y a besoin de soldats, pourquoi que l'on 
ne fait pas comme en Angleterre : ne prendre que 
des volontaires? Il n'y aurait qu'à bien les payer, 
on n'en manquerait pas. 

— Ça, murmura Mahuret, entre ses dents, j'en 
doute fort. Il pourrait y avoir du mécompte. 

— On a besoin de soldats pour défendre la France, 
fit le premier qui avait parlé, du nom de Saillant, 



240 sous L UNIFORME 

ça, je le reconnais, c'est juste; les autres pays nous 
mangeraient si nous n'étions pas en état de nous 
défendre. Mais, enfin, il y aurait moyen d'arranger 
cela de façon à ce que ceux à qui le -métier déplaît 
ne soient pas forcés de partir. Ainsi, on à beau 
dire, mais le système de remplacement avait dîi 
bon. 

— Pour ceux qui avaient de l'argent, goguenarda 
Mahuret. 

— C'est-à-dire, fit Garagutqui n'avait soufflé mot 
jusque-là, que si le remplacement existait encore, 
tu aurais donné dix-huit cents ou deux mille francs 
à un pauvre diable pour qu'il aille, chez les Anna- 
mites, se faire casser la gueule pour toi ; se faire 
anémier par le soleil de Cochinchine ; gratter les 
boyaux par la dyssenterie pour que tu restes 
tranquille chez toi, à faire valoir ton bien. 

— Pourquoi pas, après tout, les deux mille francs 
que je lui aurais donnés ne se gagnent pas comme 
cela à rien faire. C'est qu'il faut gratter dur et 
longtemps, pour les mettre de côté, il faut savoir 
courir des risques. 

— D'ailleurs, tous n'y crèvent pas, fit un au- 
tre — un pauvre diable, qui, avant de venir au 
régiment, était forcé de se louer chez les fermiers — 
on en revient, et avec deux mille francs, on pour- 
rait avoir une belle pièce de terre. Et à la lueur 



sous l'uniforme 241 

dont brillèrent ses yeux en prononçant cette phrase, 
on devinait que lui aussi regrettait le remplace- 
ment — pour pouvoir se vendre. 

— Hé ! fit Caragut, je ne dis pas que celui qui 
partait à la place de celui qui le payait n'était pas 
aussi satisfait, sinon davantage, du marché, mais 
enfin, trouvez-vous que ce soit juste qu'un individu 
en soit réduit à faire ainsi bon marché de sa peau 
pour quelques malheureuses pièces de cent sous que, 
le plus souvent, il dévorait en peu de temps? 

Voyons, franchement, si on t'offrait deux mille 
francs pour faire un métier pendant cinq ans, tout 
en sachant que tu y claqueras au bout de deux ans, 
accepterais-tu? 

— Dame 1 non, fit un peu refroidi celui qui au- 
rait bien voulu pouvoir gagner la prime de rem- 
placement. 

— Quant à ça, dit Saillant, c'est une loterie, et 
puis je n'ai pas à voir si c'est bien ou mal, je m'en 
fous, ça est comme ça est, qu'est-ce que tu veux 
que j'y fasse? Puisque la société est organisée 
comme cela, h' mieux est de s'en tirer du mieux 
que l'on peut. 

— Ce que tu pourrais y faire ? ce serait de raison- 
ner un peu. Voyons, tu trouves que ce n'est pas 
juste que l'on te force à donner cinq ans de ton 

existence pour faire un métier qui te déplaît. Trou- 

14 



2'l2 sous i.'lmiohmk 

ves-tu que ça soit plus juste d'en Ibrcer un autre à 
les donner à ta place ? Parce que tu auras de l'ar- 
gent à lui donner, et que l'appât du gain lui fer- 
mera les yeux sur les inconvénients qui l'atten- 
dent, crois-tu que ces inconvénients en existeront 
moins, et lui seront moins poignants que pour toi 
qui obéis à la crainte du gendarme? Les avanies en 
sont-elles moins écœurantes parce que le mobile 
qui vous les fait affronter n'est pas le même? 

— En tous cas, il aura toujours été payé. 

— Si le marché avait été résiliable, crois-tu qu'il 
n'aurait pas été rompu plus d'une fois ? 

— Mais alors, si tu es content qu'il n'y ait plus 
de remplaçants, si ça te plait de voir tout le monde 
faire ses cinq ans, de quoi te plains-tu? tu devrais 
être content d'être soldat I 

— Hé non ! Ce que je trouve mal, c'est qu'il y ait 
des soldats. Je voudrais voir disparaître de nos 
mœurs, cette plaie hideuse, le militarisme, qui 
nous ronge et nous affaiblit. 

Réfléchis un peu : Nous sommes jeunes, pleins 
de vigueur; l'existence nous sourit, notre être 
ne demande qu'à s'étendre et à se développer et 
notre cœur à s'ouvrir à tous nos semblables. On 
nous prend et on nous enferme dans des casernes 
où tout nous est mesuré : l'air, l'espace, la lu- 



SOIS i,'iiNii'^(iii.\iE :2'io 

mièrc, on nous arrache àTaflectiondes nôtres et on 
nous isole de nos semblables. 

Nous aurions voulu apprendre tout ce qui se dé- 
roule à notre intellii,^ence, et on nous brise le cer- 
veau pour le modeler à un métier de brute. 

Xous sommes impatients de toute entrave, ce 
que nous voulons, c'est pouvoir user libremeut de 
nos facultés ! on nous courbe sous la discipline. 

Nous sommes dans l'âge où l'amour nous ta- 
lonne, où nous ne demandons qu'à nous répandre 
en caresses, à créer de nouvelles existences, on 
nous met un fusil dans les mains, et on nous dresse 
à donner la mort. 

Lorsqu'un individu, soit dans un but de lucre, 
soit par un acte irraisonni', sous la pression de la 
colère d'un instant, arrache la vie à un de ses sem- 
blables, on l'arrête, on l'enferme, on le juge, on le 
condamne et on l'exécute pour lui apprendre qu'il 
ne doit point tuer; tout meurtrier est couvert de 
réprobation. Et, ànous, tous les jours, à toute heure, 
on nous enseigne les différentes manières de don- 
ner la mort; on brise notre volonté pour que, ma- 
chines stupides, nous marchions au gré de ceux qui 
nous dirigent, sans discuter les actes qu'il leur 
plaira de nous faire accomplir. On nous tue si nous 
refusons de nous plier. 

— Tout cela est bel et bien, fit Brossier, mais ce 



244 sous L UMIFORME 

sont des phrases. Il y a une chose certaine, c'est 
qu'il faut se mettre en état de défense, au cas où 
un voisin mauvais coucheur voudrait nous cher- 
cher chicane. 

— Ça, mon cher, c'est le prétexte que prennent 
les gouvernants pour nous forcer à être soldats; 
c'est, bien souvent encore, sous le prétexte de se 
défendre qu'ils attaquent les premiers. Une fois que 
l'on a en mains la possibilité de s'agrandir aux dé- 
pens de ses voisins, c'est rare si la main ne vous 
démange pas à en essayer. ; 

Moi aussi, je suis pour que l'on se iéfende lors- j 
que l'on vous attaque, mais je voudrais pouvoir le j 
faire à ma guise, et ne pas être l'instrument de ma ] 
propre servitude ; en haine d'un danger que les i 
précautions prises pour le conjurer ne font qu'en- 
venimer, je ne voudrais pas être le propre artisan - 1 
de mon asservissement. I 

— Mais pour ça, fit Picot, il faudrait une entente j 
de toutes les puissances, qu'elles acceptent toutes j 
de désarmer. Mais il est bien évident qu'aucun | 
pays ne voudra commencer le premier; ce serait ; 
se mettre à la merci des voisins qui n'en feraient j 
pas autant. : 

— Et comme les gouvernements, fit Garagut, ] 
ont besoin de leurs armres, pour se défendre àl'in- 1 
térieur autant qu'à l'extérieur, sinon plus, il est 



sors i.'rNiroR.ME '-l'i't 

bien évident que nous ne verrons jamais cotte en- 
tente tant que* nous serons assez bêtes pour nous 
laisser réduire à l'esclavage sous prétexte de dé- 
fense nationale. 

Les promeneurs marchèrent quelque temps en 
silence, ruminant les réponses de chaque interlocu- 
teur ou cherchant de nouvelles réflexions à pro- 
duire. 

GaragLit reprit la discussion. 

— Oui, de môme que l'on dresse des coqs au, 
combat, des chiens de lutte pour amuser de leur 
férocité une galerie de parieurs stupides, on nous 
exerce et on nous habitue à donner ou recevoir la 
mort sans en connaître la raison, sans que nous 
ayons à discuter du lieu, de l'heure, ni du moment 
où il plaira à nos maîtres de nous envoyer à la 
tuerie. Nous sommes les pions que l'on pousse sur 
l'échiquier. Comme eux nous devons être' aussi pas- 
sifs, ne devant sortir de notre passivité que pour 
donner la mort à ceux que l'on nous oppose. 

Pendant cinq ans on nous habituera à cette be- 
sogne, on nous exercera à tirer parti des armes 
meurtrières que l'on nous met entre les mains. Et 
notre abrutissement est tel que nous ne savons pas 
les faire servir à notre délivrance. Nous brûlons 
de les planter dans la poitrine d'individus que nous 

n'avons jamais vus, qui ne nous connaissent pas 

14. 



■I'lC) sous l'uxiforsie 

davantage, de la mort desquels nous n'avons aucun 
avantage à tirer, et qui, peut-être', dans le cours 
de la vie, pourraient devenir les meilleurs de nos 
amis, si nos maîtres n'avaient intérêt à nous op- 
poser les uns les autres. 

C'est un crime de donner la mort isolément, 
mais c'est glorieux d'organiser des massacres d'hom- 
mes jeunes, vigoureux, qui pourraient être bons et 
aimants, et que l'on lance les uns contre les autres, 
au plus grand profit de certains flibustiers. 

Ah ! que je voudrais le tenir ces rimailleurs du 
diable qui ont chanté : « la guerre est sainte! la 
guerre est noble I la guerre est féconde! » et au- 
tres férocités semblables. 

Je voudrais les voir aller débiter leurs inepties au 
paysan pleurant sur sa chaumière incendiée, ses 
récoltes ravagées, ses bestiaux enlevés, à la mère 
pleurant son fils couché d'une balle sur la terre la- 
bourée par les canons. 

Et Garagut s'animant de sa tirade, s'était ar- 
rêté en train de taillader dans la haie du chemin, à 
grands coups de son sabre qu'il avait tiré du four- 
reau, et le maniant avec une ardeur telle qu'il était 
à supposer que s'il eut tenu les rimailleurs en 
question, ils auraient passé un bien mauvais quart 
d'heure. 

— Hé! dis donc! fit Mahuret qui le regardait 



sous l'uniforme 247 

faire, elle ne t'a rien fait cette haie pour que tu la 
charcutes de. la sorte. 

Caragut avait repris sa route, remettant son sa- 
bre au fourreau. 

— C'est vrai, fît-il, quand je pense à toutes ces 
choses, ça m'exaspère. Voyons I qu'est-ce qu'elle 
rapporte la guerre pour qu'on la trouve juste et 
ni'cessaire? N'est-elle pas aussi néfaste aux vain- 
([ueurs qu'aux vaincus? Malgré les dépouilles qu'il 
tire du vaincu, le vainqueur n'est-il pas incomplè- 
tement soldé de ses frais de conquête? 

L'un et l'autre n'y perdent-ils pas la partie la 
plus vive de leur population? Ne sont-ils pas en- 
suite forcés de consacrer le meilleur de leurs forces 
productives à regarnir leurs magasins, à reconsti- 
tuer leurs arsenaux, à transformer leur matériel 
de guerre? Et la jeunesse qui se pourrit dans l'oi- 
siveté de la caserne, et dont ils éparpillent les ca- 
davres sur les champs de bataille, ne serait-elle 
}»as mieux aux champs et à l'atelier pour produire 
au lieu d'absorber le travail des autres? 

Si encore, la guerre avait l'excuse de la néces- 
sité; mais non, rien de plus absurde que les pré- 
textes mis en avant pour entraîner deux peuples à 
se massacrer. Et si on connaissait les mobiles réels 
qui font agir ceux qui occasionnent ces catastro- 
phes, ce serait bien plus absurde encore. Qui saura 



248 SOUS L'U.Nl FORME 

jamais les tripotages que couvre une expédition? 

Mais j'admets que ce soit réellement par patrio- 
tisme' que se fasse une guerre; quand, par exem- 
ple, les gouvernants d'un pays prétendent que les 
habitants de telle province doivent leur payer les 
impôts plutôt qu'à leurs voisins, ils ne manquent 
certainement pas d'arguments pour appuyer leurs 
prétentions. 

Tantôt cette province est rattachée à leur pays 
par telle ou telle configuration géographique, tan- 
tôt cette province a fait, autrefois, partie de leur 
confédération — ils se gardent bien de dire en vertu 
de quelles circonstances — tantôt encore, les habi- 
tants de cette province parlent la langue des récla- 
mants. En voilà assez pour que ces derniers mettent 
des centaines de mille hommes sous les armes que 
l'on enverra se faire massacrer et qui ne gagneront, 
dans ce massacre et cette conquête, qu'une aug- 
mentation d'impôts à payer, s'ils retournent vali- 
des dans leurs foyers. 

On se garde bien_, surtout, d'interroger aupara- 
vant les habitants de la province en litige. Ils pour- 
raient répondre qu'ils n'ont pas de préférences plus 
pour l'un que pour l'autre des belligérants et pré- 
féreraient être libres de ne payer d'impôts à per- 
sonne. 

On se tue pour la conquête de provinces habitées, 



sors l/lM l'niiM K -J'i'.l 

et il y a des terrains iuiineiises qui rcsleuL iuculles 
faute de bras pour les faire produire. Et pour main- 
tenir ce bel état do choses, on immobilise des rail- 
lions d'hommes dans la fainéantise alors que d'au- 
tres millions d'individus s'épuisent à travailler des 
douze et treize heures j)nr jour ])0ur subvenir à 
tous ces frais, pour pnrer à tous les parasitismes. 

— Oui, fît Brossier, tout cela est bon, mais en- 
core une fois, il faut pouvoir se défendre si on vous 
attaque. Qui désarmera le premier? • 

— Hél certainement, si on vous attaque il faut 
se défendre, cela ne fait aucun doute; mais comme 
ceux qu'on lance sur vous n'ont davantage aucun 
intérêt à vous attaquer, comme ils préféreraient 
également rester chez eux à caresser leurs femmes, 
embrasser leurs marmots et cultiver leurs champs, 
il résulte de tout ceci, que c'est notre bêtise à tous 
qui fait la possibilité de la guerre. Or, l'individu 
intelligent qui s'aperçoit qu'il fait une bêtise s'ar- 
rête; pourquoi les peuples n'agiraient-ils pas de 
même? C'est parce que ceux qui nous gouvernent 
ont intérêt à nous exciter les uns contre les autres 
pour prolonger leur exploitation, nous maintenir 
plus solidement sous le joug. 

Caragut, une fois parti sur son terrain favori, 
s'enflammait sans s'en apercevoir ot no s'arrêtait 
plus. 



:25<t sors i." uni fur. m k 

Sous la conduite de Mahuret qui leur servait de 
guide, connaissant tous les environs de Brest pour 
les avoir parcourus nombre de fois en tous sens, les 
promeneurs avaient quitti' la grande route pour 
s'engager en un chemin assez large bordé à leur 
droite par le mur d'enceinte d'un parc immense. 
Depuis un quart d'heure, ils longeaient ce mur et 
le voyaient se continuer devant eux, dominé par 
la cime des arbres de haute futaie qui s'élevaient 
en l'air, étendant par dessus leurs rameaux ver- 
doyants. 

La crête était couronnée par des nappes de lierre 
dont les frondaisons retombaient du côté de la 
route, tapissant ce vieux mur de guirlandes d'un 
vert sombre et luisant. 

— Je suis bien sur, fit Mahuret, en plaisantant, 
que les propriétaires de ce parc ne sont pas si bètes 
que nous, et qu'ils ne vont pas passer cinq ans de 
leur existence à la caserne, ou bien se faire casser 
la gueule dans des disputes qui ne les intéressent 
])as. 

— Tiens, répliqua Caragut, puisque nous som- 
mes là pour y aller à leur place. 

Brossier et ses copains supputaient avec admira- 
tion l'étendue de terrain que devait contenir l'en- 
ceinte de ce mur. 

— Bon sang, fit l'un d'eux, résumant les ré- 



sous l'uniforme 351 

flexions des autres, quelles belles pièces de terre il 
y aurait à tailler là-dedans! 

A leur gauche s'étendaient des pi-airies, coupées 
de loin en loin par l'inévitable clôture de talus cou- 
ronnés de chênes nains, ombrageant le chemin, et 
tamisant les rayons du soleil qui s'élevait à l'ho- 
rizon dans un ciel d'un beau bleu intense sous 
lequel semblaient voltiger quelques nuages blancs, 
si légers qu'ils semblaient de la ouate effilochée, et 
dont le contraste faisait paraître, à travers leurs 
déchirures, le bleu du ciel plus profond. 

La discussion s'était à nouveau arrêtée, et les 
promeneurs marchaiont silencieux. 

— Dis donc, fît l'un d'eux, s'adressant à Caragut, 
tu dois avoir la pépie, à force de bavarder? Moi 
j'avoue que j'ai attrapé soif rien que de t'entendre. 

— Au bout de ce chemin, fit Mahuret, il y a un 
village où nous pourrons nous arrêter pour boire 
un coup. 

Dix minutes après ils étaient attablés, ayant cha- 
cun devant soi une tasse de cidre. 

— Alors, fit Brossier, reprenant la conversation 
où on l'avait laissée, selon toi il ne devrait plus y 
avoir d'armée, plus de soldats? 

— Xon, car il n'y a rien de plus absurde, rien 
de plus anti-naturel. 

Ou bien le droit du plus fort est la seule règle 



2.J-2 SdLS L UiNU'oRME 

des hommes, alors pourquoi s'arrêter à l'appliquer 
entre nations seulement? Pourquoi ne pas l'étendre 
aux relations individuelles? Pour quelles raisons 
irais-je me battre à des centaines de lieues contre 
des gens qui ne m'ont rien fait, quand, à cùté de 
moi, j'en ai qui me froissent tous les jours dans ma 
libertf', me gênent dans mon évolution, me ration- 
nent ma pitance et m'empêchent de satisfaire la 
plupart de mes besoins? 

Si les hommes doivent s'arracher leur pâture, se 
disputer la possession d'une portion de terrain, 
s'éventrer pour se faire place au soleil, qu'on le 
dise carrément, et alors, au lieu de me ruer sur 
des individus qui ne m'ont rien fait, que je ne con- 
nais pas, dont l'existence ne gêne pas la mienne, 
je tournerai ma force contre ceux qui m'exploitent, 
contre ceux qui, dans ma propre patrie, ne m'ont 
laissé aucune place pour m'installer un abri, pas 
un seul coin de terrain pour y cultiver de quoi me 
nourrir, ne me laissant même la possibilité d'em- 
ployer ma force de production s'ils n'ont pas inté- 
rêt à l'exploiter, et qui, comble de dérision, ne me 
laissent même pas le droit de me promener à ma 
guise, me feront un crime de ne pas-avoir de domi- 
cile, m'enfermeront comme un malfaiteur, quand 
leur exploitation m'aura réduit à coucher à la belle 
étoile. 



SOLS l'uniformk 258 

— Bon! objecta Mahuret qui, jusque-là, n'avait 
rien dit, ce que tu nous dis là, ça n'est pas nou- 
veau, je l'ai entendu rabâcher plus de cent fois 
dans les réunions publiques où j'allais quelquefois 
à Paris; mais enfin toutes ces choses que Ton trouve 
injustes, que l'on ne subit qu'à contre-cœur, contre 
lesquelles on récrimine tant, comment se fait-il 
qu'on se les laisse imposer et qu'on s'y plie tout 
en rechignant? 

— Ça c'est plus compliqué. Il y a d'abord notre 
j^ éducation, tous les préjugés que l'on nous inculque 

depuis des siècles. Nous naissons au milieu de 
choses et d'institutions qui existent et que l'on nous 
apprend à respecter; on s'y développe, on y gran- 
dit, en entendant tous les jours vanter cet état de 
choses comme immuable; on nous apprend que les 
maux dont nous nous plaignons sont dus à l'imper- 
fection humaine, et que nous devons les subir en 
échange des avantages que nous procure l'organi- 
sation sociale; on nous assure que si nous touchions 
trop brusquement à cette dernière, il en découle- 
rait des maux encore pires quo ceux que nous 
voulons empêcher ; que notre existence et notre 
bien-être sont attaclu's à la conservation de ce qui 
est. 

Si toutes les institutions que vous trouvez si 
mauvaises, nous dit-on, venaient à disparaître, 



sous LUXIFOH.MK 



nous serions en proie aux pires cataclysmes; les 

hommes se fléchi reraie nt, il n'y aurait plus de dé- ; 

veloppement possible, plus de vie assurée! Et com- ; 

ment ne pas croire à la vérité de ces axiomes, ^ 
quand les vérités contraires ont toutes les peines 

du monde à pouvoir se produire, quand elles ne ' 

peuvent se Faire entendre que d'une voix timide ; 

et détournée? ■ 

Si l'existence de l'individu se développe sans j 

avoir trop à soufPrir des institutions qu'on lui donne i 

à respecter, sans qu'elles le froissent de trop lorsque \ 
les circonstances le mettent en contact avec elles, 

il croit à leur efficacité, il les considère comme la > 

sauvegarde de sa sécurité, et passe par les petits - 

inconvénients, les acceptant comme les tares iné- j 

vitables de l'imperfection humaine. Ne lui a-t-on .\ 

pas appris à considérer la Société Humaine comme | 

un être supérieur auquel doit s'immoler l'humble | 

individualité! I 

Il faut que ces institutions en arrivent à le blés- \ 

ser bien profo idément, qu'il ait amèrement à se ^ 
plaindre de leur ])artialité, que son tempérament 

l'incite fortement à l'analyse des choses pour que l 

soQ cerveau réagisse contre l'éducation première | 

et les idées préconçues que l'on y a fourrées à force ; 
de les ressasser. Et encore, ses premières observa- 
tions, ses premières critiques restent-elles à l'état 



I 



sous l'uniforme 255 

indécis dans son cerveau, tant qu'il n'a pas été en 
rapport avec d'autres individus ayant abouti aux 
mêmes conclusions, tant que ses lectures ne sont 
pas tombées sur les livres où sont consignés les 
mêmes aperçus. Combien acceptent l'état de 
choses actuel faute de s'être trouvés dans le mi- 
lieu qui eut favorisé le développement de leurs pre- 
mières observations. 

Et ensuite, lorsqu'on en a reconnu toute la faus- 
seté, qu'on ne les subit plus que comme contrainte, 
que de luttes, que de préjugés secondaires à élimi- 
ner avant que d'oser lutter ouvertement, en tentant 
de s'y soustraire, contre l'organisation qui vous 
opprime. Sans compter les persécutions que l'on 
s'attire lorsque vous vous attaquez aux institutions 
fondamentales de l'organisation sociale. Et, en rai- 
son de toutes ces difficultés, et de l'isolement où se 
trouve chaque individu, on se borne à murmurer 
chacun dans son coin, à récriminer sans essayer de 
réagir et de se soustraire à la continuation des 
abus qui se perpétuent par l'indifférence des uns, 
l'ignorance des autres, et la complicité de tous. 

En raison de cela, il se produit ce fait: en pro- 
clame, comme aujourd'hui, par e- ■^mple, en ihéo- 
rie la fraternité des peuples, on vecor.naît que cha- 
cun d'eux a le droit de vivre à sa guise, t don S(^s 
mœurs, ser .•^:3.'î\v", .'e caractère et le tempéramcu; 



25G SOLS l'umfohme 

des individualités qui le compc ent, et, en fait, on 
se ruine à fabriquer des instru nents de meurtre, 
en vue des agressions futures. 

Bien mieux, l'industrie, le commerce, se sont tel- 
lement développés, qu'aujourd'hui un peuple, quel 
qu'il soit, ne pourrait s'isoler et vivre à l'écart des 
autres. Tout devient internati ^al. les postes, les 
chemins de fer, les banques, ja ..iun.i.aie, ne peu- 
vent se développer sans faire l'objet de conven- 
tions entre les différentes puissances. 

Les relations commerciales se sont tel* jment en- 
chevêtrées, les échanges sont devenus si nombreux, 
qu'un peuple qui actuellement tenterait de s'isoler 
des autres, en aurait l'existence de ses habitants 
tellement bouleversée qu'il se verrait forcé d'y re- 
noncer. Les produits d'un peuple se répandent 
par tout l'univers, mais en retour il tire pour sa 
subsistance des produits de toute la terre. 

Donc, l'évolution humaine nous mène à l'alliance 
de tous les peuples, cela est admis, on le constate 
tous les jours, et parce qu'il plait à certains inté- 
rêts de tenir des armi'es formidables sur ])ied, 
amenant ainsi les peuples à se regarder en chiens 
de faïence, les nations continuent à se ruiner en 
hommes et en argent pour préparer la guerre. 

Peut-être, à l'avenir, la guerre ne se fera-t-elle 
plus pour s'assurer la suprématie sur son voisin ou 



SOLS i.'rNiroHME 257 

pour se disputer une j-rovince. Etant donné le cou- 
rant d'idées qui se développe, ceux qui nous diri- 
gent commencent à avoir peur de la guerre. Mais 
comme ils ont besoin 'e l'armée à leur service, qu'il 
faut bien en justifier !■ maintien, on les emploiera 
à aller « civiliser » — cv»'- le terme consacré — 
les peuples que l'on qualifie « d'inférieurs », parce 
qu'ils ne sont pas encore arrivés à notre état de 
développement. Cela aura un triple avantage : co 
sera la justification des armées permanentes, cela 
permettra d'ouvrir des débouchés nouveaux aux 
produits nationaux, nécessitera une augmentation 
du personnel fonctionnaire, et pardessus le marché, 
les soldats pourront, dans ces entreprises, se faire 
la main pour les besognes à venir. Ce n'est donc 
qu'à son corps défendant, poussée par les circons- 
tances, comme le besoin de dénouer des compli- 
cations intérieures, que la gent gouvernementale 
se déciderait à une guerre continentale. 

Les conquêtes coloniales, voilà le rôle futur des 
armées. Aujourd'hui l'humanité se borne à la seule 
race blanche — et dans celle-ci, n'y a-t-il encore 
que " l'élite » qui compte. — Des « savants » ne 
craignent pas de le déclarer: l'Européen a le droit, 
pour se développer, de détruire tout ce qui n'est 
pas en état de lui résister. Le fait seul de dispari- 
tion des races, dites inférieures, devant les empiète- 



2Ô8 SOr- L'rMFORME 

ments de la « civilisci ion » est la démonstration la 
plus complète de cette théorie, ainsi que la justifica- 
tion du lait accompli. Si les races disparues avaient 
été dignes de la « civilisation » elles auraient ré- 
sisté à l'élimination. Ce n'est pas plus malin que 
cela : Vous êtes seul, avec un méchant bâton dans 
les mains, nous arrivons à plusieurs, armés de fu- 
sils à tir rapide, de revolvers et armes bien tran- 
chantes, nous vous massacrons, c'est bien fait 
pour vous, vous ('tiez de race « inférieure »! C'est 
dommage que Lacenaire et Troppmann n'aient pas 
fait valoir cette argumentation, ils auraient été 
acquittés. Mais en sociologie, il y a des « savants » 
qui sont payés pour trouver des arguments de cotte 
force I 

Il y avait déjà un moment que les buveurs 
avaient vidé leurs tasses, et qu'ils se préparaient 
à se remettre en route. 

Ce fut Mahuret qui donna le signal en faisant 
observer qu'ils n'étaient pas encore arrivés. 

La dépense fut soldée, et les promeneurs repri- 
rent la route, heureux de se dégourdir les jambes, 
et de secouer l'espèce de torpeur où commençait à 
les plonger le discours de Caragul. Ils avaient l'in- 
tuition que ce qu'il leur disait devait être vrai, 
mais il leur aurait fallu une somme d'efforts trop 



S(M's i.'i. M roii.Mi: •3r)".i 

grande [tour en saisir toute la portée, et, du reste, 
ils étaient venus pour s'amuser et non pour faire 
de la sociologie. 

Caragut qui, avant de venir à Brest, n'était ja- 
mais sorti de Paris, n'avait pas les yeux assez 
grands pour admirer les échappées de paysage que 
lui découvraient les accidents de terrain. Ses ca- 
marades marchaient un [)eu à la débandade, le 
laissant aller seul, comme s'ils avaient la vague 
appréhension d'être encore « rasés )>. Il pouvait 
donc, à son aise, s'arrêter aux coins qui le ravis- 
saient, aux carrefours, passer l'inspection des cal- 
vaires de granit dont quelques-uns étaient ciselés 
comme de vrais bijoux. 

Les habitants du pays qu'ils croisaient sur la 
route, attiraient aussi son attention. Ce n'étaient 
plus ces Bretons sombres des environs de Brest, 
habillés de noir, coiffés de chapeaux de feutre 
noir, enrubannés de velours également noir, et 
dont la mise plus ou moins délabrée annonce la 
misère. 

Ici, c'étaient des pêcheurs à la culotte de coutil 
blanc, vêtus de gilets et de vestes de diverses cou- 
leurs gaies, enjolivées de boutons de métal, plats, 
chevauchant les uns sur les autres, en une seule 
ligne du haut jusqu'au bout de la veste ou du gilet. 
Sur leurs épaules pendait le long bonnet de laine 



•2(;0 sous L'rXIFOR.ME 

rouge, que l'on est accoutumé de voir aux marins 
de la première république, sur les gravures de 
l'époque et du plus pittoresque effet. 

Les fcniiues avaient des costumes d'un aussi 
agréable as|)ect. Des corsages aux couleurs tendres, 
agrémentés de broderies où la soie jaune étalait sa 
note dominante. Leurs coiffures de tulle et de den- 
telle, rappelaient les coiffures du moyen-àge ; quel- 
ques-unes se rapprochant du hennin du temps 
d'Isabeau de Bavière. 

(^ela était propre, coquet, gracieux, et donnait 
une tout autre tournure à ceux qui les por- 
taient. 

Nos promeneurs s'approchaient de Plougastel, ils 
savaient (]ue c'était le costume de la localité qu'ils 
avaient sous les yeux, le connaissant déjà, pour 
l'avoir vu à quelqu3s pêcheurs qui viennent par- 
fois jusqu'à Brest vendre le produit de leur pêche, 
ou bien — lors de la saison — apporter de ces frai- 
ses excellentes et bon marché, que la localité pro- 
duit en abondance. 

Ils ne tardèrent pas à faire leur entrée dans le 
bourg. 

Après avoir tourné autour du calvaire, visité 
l'i'glise, parcouru le cimetière, vaqué un peu par les 
rues, ils entrèrent chez un débitant où ils se firent 
servir chacun une tasse de lait qu'ils dégustèrent 



sous l'umforme 261 

en mangeant des fraises achetées à un habitant 
([u'ils avaient rencontré en portant un plein panier. 

Ils étaient contents de leur promenade, heureux 
(le respirer à pleins poumons l'air pur que la brise 
apportait. La fraîcheur de la verdure environnante, 
et, surtout, la joie de ne pas être talonnés par le 
spectre de la discipline, sous la forme d'un gradé 
quelconque, les rendait joyeux et dispos. Leur état 
d'esprit leur faisant envisager la nature environ- 
nante sous un aspect plus agréable que s'ils l'avaient 
visitée, sac au dos, en armes, sous la conduite 
d'un état- major. 

Après avoir mangé les fraises et bu le lait, ils se 
firent servir du cidre, désireux de s'attarder ù cette 
table, d'éloigner le moment de réintégrer la ca- 
serne, en dégustant, ;\ petits coups, la boissonqu'on 
leur avait servie, et regardant défder les consom- 
mateurs qui venaient boire leur bolée de cidre ou 
lamper leur verre d'eau-de-vie. A travers la porte ils 
apercevaient les habitants vaquer à leurs affaires. 
Le spectacle du débitant et de la débitante courant 
d'un consommateur à l'autre, affolés lorsqu'ils 
avaient deux groupes de clients ;\ servir à la fois^ 
n'était pas moins curieux. 

Lorsqu'ils furent rafraîchis et suffisamment re- 
posés, le soleil était déjà tourné au couchant, ou 
agita la question de retourner au quartier, mais, 

la. 



262 sous l'uniforme 

pour varier le plaisir, il s'agissait de prendre un 
chemin différent de celui par lequel on était venu. 
Mahuret, qui connaissait parfaitement la localité, 
se chargea de les ramener de bonne heure à la 
caserne tout en leur faisant voir de nouveaux sites. 

Brossier marchait en tête avec ses trois pays, 
chantant des refrains de leur village, s'arrêtant, 
lorsqu'ils setrouvaient à un carrefour pour deman- 
der à Mahuret le chemin à prendre. 

Mahuret, Caragut et le Lyonnais, s'entretenaient 
de ce qu'ils avaient vu, échangeant les réflexions 
que leur inspiraient les objets qui les intéressaient 
sur la route, pendant que leur arrivaient les éclats 
de voix des chanteurs : 

Les maires et les préfets 1 . 

Sont des vilains cadets, ) 

Ils nous font tirer au sort, / 
Tirer au sort ) 

Pour nous conduire à la mort. 

Et, insensiblement, la conversation retombait 
sur la question qui les tracassait le plus : les en- 
nuis du métier, et le désir d'en avoir fini. 

Il était près de six heures lorsqu'ils arrivèrent à 
la caserne. Ils trouvèrent sous leur lit, leur ga- 
melle que leurs camarades, selon leur promesse, 
avaient mise en réserve. Caragut auquel il restait 
deux sous proposa d'en mettre chacun autant pour 



sors i/i "MFouME 2(j:\ 

aller prendre un litre à la cantine où ils se rendi- 
rent avec leur gamelle qu'ils vidèrent avec un a[)- 
pétit que la promenade n'avait pas peu contribué 
à développer, et qui leur fit trouver la ration bien 
insuffisante. 



Il 



X 



Un samedi, après midi, Caragiit, affalé sur son 
lit, ressassait désespéré-nent toute'l'horreiir et le 
vide du métier, se demandant s'il n'aurait pas 
mieux valu pour lui partir au hasard, à l'aventure, 
dans l'inconnu, au lieu de se laisser parquer dans 
cette vie abrutissante et malsaine. 

Depuis quinze jours il n'était pas sorti du quar- 
tier. Il venait, du matin seulement, finir quinze 
jours de salle de police que, pour une futilité de 
service, il avait attrapés sur un motif de Balan. 
L'animosité de ce dernier s'accentuait, n'attendant 
plus les occasions de sévir, mais cherchant à les 
faire naître. 

L'après-midi du samedi à la caserne étant des- 
tiné à toute sorte de travaux de propreté, il n'y a 
pas d'exercice. Comme on ne savait, ce jour-là, à 



366 sous l'uniforme 

quoi occuper les hommes, or avait annoncé une 
« corvée de quartier générale ». Et en attendant 
qu'on les rappelât, ils s'étaient disséminés dans 
les chambres ; les uns, comme Caragut, allongés 
sur leur lit, occupés à remuer les souvenirs gais 
ou tristes de leur existence, la phis grande partie 
ne pensant à rien ou racontant les vieilles histoi- 
res, reprenant les papotages, idioties courantes du 
métier. 

La corvée annoncée pour trois heures, amena, à 
l'heure dite, tout le monde dans la cour. 

L'ordre était formel : corvée de quartier géné- 
rale, — mais comme on n'avait pas défini quel 
travail il y aurait à faire, l'officier et les sous-offi- 
ciers de semaine étaient très embarrassés de distri- 
buer les hommes et de les occuper. 

On se décida, en fin de compte, à les envoyer 
par petits groupes de quatre ou cinq dans la cour 
du quartier pour la nettoyer des cailloux, débris 
de papier, feuilles mortes, brindilles et autres dé- 
tritus. 

Seulement, comme il n'y avait pour les enlever, 
ni balais, ni pelles, ni brouettes, chaque homme 
devait les ramasser avec les mains et en former 
des tas au milieu de la cour. 

Et les douze cents hommes qui formaient ap- 
proximativement l'effectif de Pontanezen, déam- 



sous l'uniforme 267 

bulèreiit à travers la cour du quartier, ramassant 
qui un bout d'enveloppe, ou autre fragment de 
papier jeté là au hasard, qui un caillou niiiuiseule, 
ou une ramille arrachée par quelque accident aux 
arbres voisins, s'évertuant tous à faire des tas, 
dont les plus gros, à la fin de la séance, pouvaient 
bien atteindre le volume du poing ! 

Après un quart d'heure de ce manège, Caragut 
se sentit d'une humeur massacrante. 

— Ah çal dit-il, à son voisin qui se trouvait 
être Brossier, est-ce qu'ils n'auront pas bientôt fini 
de se foutre de nous ? A quoi ça rime-t-il ce qu'ils 
nous commandent? Depuis qu'il nous les font met- 
tre en tas, ces cailloux, jamais je ne le ai vus em- 
porter. 

— Oh ! moi, ça m'est bien égal, faire ça ou au- 
tre chose, je m'en bats l'œil 

— Dites donc I tas de flemmards, fit, tout à coup, 
l'organe gracieux de Balan, vous n'avez pas l'air 
de vous baisser souvent. Voulez- vous vous dépê- 
cher de faire comme les autres, et de ramasser les 
pierres qui sont sous vos pieds. Vous n'avez pas 
les côtes en long, je présume ? 

— Moi aussi, reprit Caragut, quand Balan se 
fut éloignt', ça ou autre chose, ça me serait bien 

• égal, mais crois-tu que ce n'est pas doublement 
assommant de voir que l'on fait un travail inutile, 



268 SOUS l'uniforme 1 

et d'avoir, malgré cela, un tas de pierrots sur le \ 

dos qui vous font chier des lames de rasoir en tra- ■ 

vers, absolument comme si le sort de la France j 

dépendait du nombre de cailloux que l'on arrivera ''■ 

à mettre en tas. ! 

— Ho !... qu'est-ce que ça fait. Après tout, être \ 
engueulé pour ça ou pour autre chose... le temps ; 
se passe tout de même. 

— Ramassez bien tous les bouts de papier, hein ! | 
intervint Rouzillon, sans cela, je vous fous dedans, i 

— Hé ! merde ! fit Caragut, entre ses dents. ' 
Bouzillon s'en alla stimuler le zèle d'un autre i 

groupe qui lui semblait ne pas déployer beaucoup \ 

d'ardeur à la besogne. | 

— Et alors, continua Caragut, tu te figures que i 
ce n'est pas rasant d'avoir ces cocos-là sur le dos, ! 
tout le temps ; ça ne te fait rien, à toi? i 

— Ça m'est bien égal, je n'y fais même pas at- ■ 
tention. Qu'ils gueulent, tant qu'ils voudront, ■ 
pourvu qu'ils ne me collent pas à la boite ! (l'est ! 
tout ce que je demande. I 

— Moi j'éprouve, à chaque fois, la démangeai- 
son de leur foutre ma main sur la gueule — Si ça | 
ne devait pas coûter si cher !.... I 

— .... Hein!... gnan — giian plus douce- i 

ment !... plus doucement que ça vint dire Brac- , 

quel en se balançant les épaules, traînant la voix : i 



sors f/l'M !• nlsM K . :2i)9 

ce n'est pas la peine de vous en fouler une. Est-ce 
que c'est pour vous procurer l'occasion de bavar- 
der que l'on vous a commandés de corvée? Je 
vais vous coller deux jours, vous aile/ voir ça, si 
ie m'v mets. 

Enfin, après une heure de cette ballade de tout 
le bataillon à travers le quartier, on comptait, dis- 
séminés sur toute la surface de la cour, un demi 
cent de petits tas formés des cailloux, papiers et 
brindilles, rencontrés au hasard de la promenade. 

Le clairon, sonnant la soupe, donna le signal de 
rompre. Les petits tas restèrent dans la cour : le 
samedi suivant, ils seraient assez dispersés pour 
occuper une nouvelle corv('e. 

— Et dire que j'en ai encore pour quatre ans 
comme cela, soupira Caragut en se dirigeant vers 
la cuisine de la 28^ 

Le soir on l'avertit qu'il était de garde, pour le 
lendemain, àPontaniou, la prison militaire du port. 

Etre de garde, cela lui souriait assez : c'était 
toujours vingt-quatre heures en moins d'exercices 
bêtes, et d'engueulades des galonnés, qui ne les 
ménagent guère, soit que l'on rate un mouvement, 
soit pour accentuer le commandement, soit tout 
simplement pour le plaisir de gueuler. 

Les exercices! c'était là ce qui l'horripilait le 



270 sous L'rNirriH.MK 

plus : être épluché quatre heures durant dans tous 
ses mouvements, par des individus auxquels on 
enverrait bien la crosse de son fusil au travers de 
la figure, c'était un supplice énervant. 

Il préférait donc être de garde, et quatre à six 
heures de faction ne l'effrayaient pas ; surtout il 
arrivait souvent que l'on était placé dans des en- 
droits où il ne passait personne. C'étaient, chaque 
fois, deux heures sans entendre crier les gradés; 
cela le reposait. 

La prison de Pontaniou où se rendait le. détache- 
ment dont Caragut faisait partie, est située en 
plein port du côté de Recouvrance. 

La petite troupe passa non loin des bâtiments 
de l'ex-bagne, transformés en magasins, dont 
l'énorme façade, percée de larges baies garnies 
d'épais barreaux, rappelait tout de suite la desti- 
nation primitive. 

A Pontaniou on remplaça les factionnaires, les 
chefs de poste échangèrent les consignes, les capo- 
raux dressèrent l'inventaire du matériel du poste, 
et la garde descendante se rendit à la caserne, les 
nouveau venus présentèrent les armes, face au bâ- 
timent; puis les baïonnettes furent remises au four- 
reau, les hommes s'engouffrèrent sous une voûte, 
gravirent quelques marches conduisant au corps 



sous L'rXIFUR.MK 371 

de garde où chacun se débarrassa de son sac et d(>, 
son fusil, s'installant de son mieux. 

Les uns se jetèrent sur le lit de camp, d'autres 
commencèrent l'inévitable partie de poule qui.était, 
en ce temps-là, au quartier, la distraction de ceux 
qui avaient de l'argent; pendant que le reste se 
groupait autour des joueurs, discutant des coups. 

Caragut devait prendre la faction quatre heures 
plus tard. Il avait bien apporté de quoi lire, mais, 
attiré par le mouvement du port, il descendit pren- 
dre l'air à la porte, où, assis sur un banc, il suivit 
de l'œil l'interminable défilé d'ouvriers, marins et 
soldats qui animent le port. 

Curieux, en effet, à voir s'agiter cette fourmilière 
de travailleurs, habillés de pantalons et de vareuses 
en toile à voile portant imprimées, sur le dos, de 
grosses lettres hautes de 10 centimètres : D. P. 
(Direction du Port) ou C. N. (Constructions Navales), 
avec d'autres lettres ou chiffres de même grandeur 
dont l'ensemble formant le matricule de l'ouvrier 
qui porte cette casaque de forçat, affecte, à peu 
". res, \i\ disposition ci-jointe : ^-r;, le pantalon 
reproduit ■^ette disposition. 13^^99 

De so:'': qu :•, si un ouvrier pris en défaut par un 
ingénieur, un surveillant ou un gendarme, arrivait 
à leur échapper, il est ainsi facile de le désigner à 
l'administration. 



;273 sous L UNIFORME ' 

En regardant passer ces hommes d'un pas traî- 
nant, coiffés pour la plupart de b'rets de matelots, 
le visage rasé, avec quelque chose de triste dans 
le regard, de douloureux dans toute la physiono- 
mie, Caragut ne pouvait s'empêcher de les com- 
parer à un détachement de prisonniers militaires 
qu'il avait rencontré un jour, en corvée, sous la 
surveillance de gardes-chiourmes armés : c'était 
le môme aspect, presque la même tenue. 

Lui qui arrivait de Paris, oîi l'ouvrier a l'allure 
vive, aisée, la figure gouailleuse, il avait été frappé, 
dès les premiers jours, de cette attitude morne des 
ouvriers Breslois. 

Mais, un jour qu'il était de garde, dans une au- 
tre partie du port, il leur avait parlé, et avait pu 
deviner une partie de leur existence; et leur situa- 
tion misérable lui avait expliqué l'expression triste 
de leur physionomie. 

Dans le port, défense de fumer : aussi, aux heu- 
.rës des repas, les ouvriers se tassent dans les corps 
de garde pour allumer une pipe ou griller une 
cigarette, en faisant chauffer leur soupe qu'ils man- 
gent en hiver autour du poêle. Caragut en avait 
profité pour causer avec eux et les questionner. 

Sous l'autorité de l'Etat, ils sont astreints au ré- 
gime militaire; à cela prés qu'ils peuvent se ma- 
rier et vivre en ville. Jusqu'à quarante ans — on 



SOLS l'uni l'on ME 273 

pourrait même dire jusqu'à cinquante — ils sont 
à la disposition de l'autorité maritime. 

Vingt-cinq ans de service effectif et cinquante 
ans d'âge, sont exigés pour avoir droit à la pension 
de retraite. 

Le service compte à partir de seize ans pour 
ceux qui entrent comme apprentis. Il faut donc, 
dans ce cas, quarante-et-unans d'âge avant de pou- 
voir quitter le port, si le bénéficiaire ne veut pas 
perdre le droit de toucher sa retraite à cinquante 
ans révolus. 

Le salaire est de 2 francs par jour pour un ma- 
nœuvre ou un apprenti devenant ouvrier. 

En admettant qu'un manœuvre obtienne tous les 
avancements annuels — ce qui n'a pas toujours 
lieu — consistant en une augmentation de dix cen- 
times par jour, il lui faudra neuf ans pour obtenir 
la paie maxima qui est de 2 fr. 90. On passe en- 
suite ouvrier, èl l'on peut prétendre à un nouvel 
avancement annuel. 

Or, comme il fait très cher vivre à Brest, on juge 
de la misère de ces travailleurs. Caragut voyait leur 
déjeuner : une écuelle de soupe, accompagnée, pour 
les (( rupins », d'une ou deux tartines beurr'*es. 
Comme boisson: du Château-Lapompe à discrétion, 
avait remarqué un loustic en les voyant don- 
ner de vigoureuses accolades à la cruche du poste. 



37 4 SOUS L UNIFORME 

Aussi, lorsqu'ils oiU de l'argent, les malheureux 
se rattrapent sur le tafia et la mauvaise eau-de-vie 
de cidre — de grain plus sûrement — qui se vend 
en quantité à Brest. Cela saoule vite et à bon mar- 
che! Et les soirs de paie, bien avant que la nuit 
soit tombée, il n'est pas rare de rencontrer des 
ouvriers ivres-morts, couchés dans le ruisseau. Ce 
qui n'a rien d "étonnant ni d'excessif, cela est fatal 
même, étant données les privations auxquelles ils 
sont astreints. 

Comme les soldats, les ouvriers de l'armurerie 
et de l'artillerie ont leur bon de tabac qui donne 
le droit de fumer, pour trois sous, les cent grammes 
de tiges et de nervures de feuilles que leur accorde 
la munificence gouvernementale tous les dix jours. 

Les ouvriers des constructions navales, eux, n'ont 
pas droit au tabac, mais ils achètent les bons que 
carottent les fourriers et les sergents-majors. 

Mais ce qui avait le plus frappé Caragut, c'était, 
lors de la première garde qu'il avait montée, un 
spectacle inattendu. 

Il faisait partie du poste occupant la « Grille du 
Bassin ))"(de son vrai nom, Grille Tourville), située 
sur la rive gauche de la Penfeld. Le détachement 
arrivait de Brest et était à peine débarrassé de son 
attirail, midi venait de sonner. Caragut éloigné du 
poste de quelques pas, était absorbé dans la con- 



soMs l'i'mi'ohme 275 

templatioii d'un navire évoluant pour sortir du 
port; deux hommes faisaient la manœuvre du ma- 
gnifique pont tournant qui enjambe la Penfeld ', atin 
de livrer passage au navire en partance, lorsqu'il 
vit ses camarades sortir tumultueusement du poste, 
baïonnette au canon; il n'eut que le temps de cou- 
rir prendre son fusil et de se ranger avec eux le 
long de la façade du corps de garde. 

— Bon ! se dit-il, déjà la visite du jour! 

11 ne fut pas peu étonné de voir que c'était la 
sortie des ouvriers qui motivait cette prise d'ar- 
mes. 

La grille avait deux portes ouvertes : à chaque 
porte se tenaient deux factionnaires du poste ; les 
ouvriers s'allongeaient en deux longues fdes pas- 
sant entre deux gardiens du Port qui se tenaient 
également à chaque porte palpant les ouvriers au 
passage ^, faisant ouvrir les boites à ceux qui 
avaient apporté leur soupe, tâtant les poches, ap- 
puyant sur les ceintures, jetant sur tous un regard 
inquisitorial pour s'assurer qu'ils n'avaient rien 
volé à l'Etat, no sortaient rien en contrebande. 

Pour le coup, ce n'était pas à une sortie d'ate- 
lier que Caragut assistait ; il croyait voir défiler 

1. Rivièro qui sert de port inilitairo. 

2. Aujourd'hui, parait-il, les gardiens font entrer au poste, 
où se tient un autre gardien, ceux qu'ils veulent faire fouiller. 



■37(1 SOUS L'iMI'dRME 

(les prisonniers sous l'œil de la chiourme. Les sol- 
dais, immobiles, l'armo au pied, baïonnette au ca- 
non, achevaient de donner cette illusion. Du temps 
du bagne, la rentrée des forçats ne devait pas se 
passer autrement. 

Les ouvriers défdaient sans paraître alFeclés de ce 
qu'avait d'humiliant cette fouille sous l'égide des 
baïonnettes ; ils attendaient leur tour de sortie ; en 
causant de leurs affaires, quelques-uns allant au de- 
vant de la fouille, en ouvrant leur bissac ou leur 
boite, tout en plaisantant entre eux. 

Ils ne semblaient pas comprendre à la vue de 
ce poste armé, qu'ils n'étaient que des esclaves, 
sous le joug de maîtres impitoyables, et que Ces ar- 
mes, qui semblaient n'être sorties que pour laforme, 
n'hésiteraient pas à se planter dans leur peau, 
le jour où ils tenteraient de se soustraire à la ser- 
vitude. 

Mais, loin de nourrir des pensées de révolte, ces 
bons Brestois trouvaient tout naturel d'être ainsi 
commandés par des gardes chiourme galonnés ; l'ha- 
bitude du reste ayant émoussé leur sensibilité si 
elle avait pu être chatouillée dans les débuts ; tout 
cela leur semblait absolument naturel. Et, sans 
doute, Garagut les aurait fort étonnés, s'il leur eût 
fait part des impressions qu'il en ressentait. 

Et puis, s'il trouvait choquant cet appareil mili 



sous r/rxiioRMii 277 

taire qui accenluail les précautions prises contre 
les travailleurs du Port, c'est qu'il n'avait jamais 
eu à subir aucune réglementation dans son travail, 
n'avait pàti dans aucun enfer industriel. 

Son métier de cordonnier lui permettait de tra- 
vailler chez lui; or, sauf le servage de la famille, 
il n'avait pas eu à se plier aux règlements d'atelier, 
n'avait jamais connu les exigences d'un chef d'u- 
sine, n'avait jamais trimé sous l'œil d'un garde 
chiourme; jamais, pour lui, n'avait sonné la cloche 
annonçant la rentrée et la sortie du bagne. 

Car, en somme, cequ'ilvoyait faire ici, en grand, 
avec l'appareil militaire, ne le ftiisait-on pas, en pe- 
tit, dans les usines et les grands centres indus- 
triels avec moins de pompe il est vrai, mais d'une 
façon tout aussi vexatoire. Affaire de milieu, tout 
simplement. Que d'humiliations, que d'oppression, 
que de vilenies, le travailleur n'a-t-il pas à subir 
partout, pour arriver à gagner le morceau de pain 
qu'on lui mesure si parcimonieusement! Vexations 
qu'il finit par supporter sans s'en rendre compte, 
par simple habitude. 

Aussi ledéfilf' terminé et le poste leutréau corps 
de garde, Garagut se mit à réfléchir. 

Jusqu'alors, l'idée de République avait répondu 
à toutes ses aspirations; non la république du mo- 
ment qui se trouvait, pour l'instant, aux mains des 

10 



278 sous l'uniforme 

réactionnaires, mais celle que les véritables répu- 
blicains proclameraient le jour où, toutes les lois 
en faveur de l'ouvrier, repoussées jusqu'ici, toutes 
les réformes ajournées, seraient mises en vigueur; 
ce serait alors l'âge d'or. 

Caragut était-il socialiste ? Du socialisme il n'en 
connaissait que le nom, et il eût été fort étonné, si 
on lui eût dit que les propos qu'il avait tenus à ses 
camarades, le jour de cette promenade à Plougas- 
tel, où il les avait tant rasés, étaient du socialisme 
le plus accentué ! Dans ses lectures à la diable, il 
avait bien côtoyé cette partie des revendications 
])Opulaires, mais n'était jamais tombé sur mi ou- 
vrage traitant la question économique dans toute 
son ampleur. Un sentimentalisme pleurard, des as- 
pirations vagues, mal définies, mal formulées, plu- 
tôt des déclamations que des réclamations positives, 
c'était tout ce qu'il connaissait du socialisme. Un 
gouvernement de travailleurs favorable aux tra- 
vailleurs, résumait toute a science sociale. 

L'antagonisme du Capital et du Travail se dres- 
sait l)ien, c 'ià, devant sa pensée : il comprenait in- 
tuitivement ;ue l'intérêt . .■ patron étant de pres- 
su. 3r ]'ou>rier, et celui de l'ouvrier de ne pas se 
lais.-.er pressurer, :' y avait là une situation que 
pouvait seule résoudre la révolution. Certainement, 
se disait-il, les travailleurs seront forcés de se ré- 



sors i.'r.xiFORME 370 

volter pour s'émanciper; ce ne sont pas ceux ([ui 
possèdent qui voudront se dépouiller de ce qui fait 
leur force ; ils ne renonceront pas aux jouissances 
raffinées auxquelles ils se sont habitués. Ils ont 
besoin d'une classe servil(> pour pimenter leur sa- 
tisfaction égoïste, ils useront leurs forces à main- 
tenir l'ouvrier sous leur domination ; cela est in- 
contestable. 

Le suffrage universel dont il n'avait pas encore 
compris toute l'inanité lui semblait une arme bien 
aléatoire pour l'émancipation définitive, quoi qu'en 
disent les promoteurs des candidatures ouvrières, 
— ce qui était ce qu'il eut vu de plus avancé encore 
comme revendication économique. — Et il lui sem- 
blait bien que l'Etat, ce défenseur des privilégiés, ne 
se laisserait pas désarmer par le bulletin de vote. 

Certes, ces questions étaient loin de se poser en 
termes aussi clairs, aussi précis dans son cerveau ; 
tout cela était très vague, très confus dans son en- 
tendement, mais il commençait à s'en dégager une 
lueur [»ien faible, bien vacillante, lui indiquant 
pourtant C{ue la société était mal faite, mal orga- 
nisée, ne répondant pas aux véritables besoins de 
chacun de ses membres. 

Toutes ces impressions rétrospectives se confon- 
daient dans le cerveau de Caragut avec les réfle- 
xions que lui suggéraient les faits nouveaux. Et, 



:280 siiLs l'uniforme 

alors, il était ramené à la situation présente: De 
quel droit le forçait-on, lui qui avait le militarisme 
en horreur, à endosser l'uniforme? Au nom de 
quelle entité, lui enlevait-on les cinq plus belles 
années de son existence, pour le livrer, pieds et 
poings li('s, aux caprices de l'arbitraire le plus ab- 
solu ? 

— Numéro huit, glapit tout à coup, en haut de 
l'escalier, la voix du caporal de consigné, prenez 
voire fusil, vous venez avec moi, en |)atrouille. 

Brusquement arraché à ses réllexions, Caragut 
alla décrocher son fusil et, emboîtant, avec un autre 
camarade, le pas au caporal, ils partirent à travers 
les dédales du Port, le caporal allant dans les pos- 
tes où devait être constatée la ronde et l'heure de 
son passage. 

Ils défilèrent le long de hautes piles de bois pro- 
venant de la démolition de vieux navires et qui 
s'étageaient sur les quais, bois qui pourrissait sans 

profit pour personne, alors qu'il y avait de quoi i 

chauffer toute une ville ; ailleurs c'étaient des parcs • 

d'artillerie oîi s'entassaient symétriquement rangés | 

en pyramides régulières, des -obus, des boulets, -I 

datant, pour laplupartdelaRestauration, etn'ayant \ 

plus rien à voir avec l'artillerie moderne ; que l'on | 

i 



sors L INIF OHMF 281 

conservait pour le coup d'œil, sans doute. Il y avait 
là, la fortune de plusieurs marchands de ferraille. 
Plus loin, c'étaient des ancres énormes, gisant par 
couples de deux ou trois, dont le poids se chitTrait 
par milliers de kilos. Des ouvriers faisaient de l'or- 
dre, d'autres s'escrimaient à goudronner, à pein- 
dre à charrier des objets. 

Caragut se demandait à quoi pouvait être utile 
une patrouille dans ce monde de travailleurs. 

Peut-être, songeait-il, a-t-on peur que quelque 
ouvrier emporte dans sa poche une de ces ancres 
que son poids cependant, devait mettre à l'abri 
d'une tentative d'enlèvement. Il souriait en lui- 
même de sa réflexion, lorsqu'il vit le caporal se 
diriger vers deux ouvriers assis à l'abri d'une pile 
de bois et qui n'avaient point vu venir la patrouille. 

— C'est comme cela que vous vous occupez ? 
Vos noms '? fitril, en prenant note de leur matri- 
cule *. C'est bon, vous aurez de mes nouvelles. Et 
Caragut se rappela alors que, dans une de ses gar- 
des précédentes, il avait lu sur le tableau de con- 
signe du poste, que le caporal en patrouille avait 
à surveiller les ouvriers, et à signaler sur son rap- 
port ceux qu'il surprenait en contravention. 

1. Cette surveillance, est, parait-il, exercée aujourd'hui par 
les gendarmes. Les postes de garde ne font plus que les pa- 
trouilles de nuit. 

16. 



282 sous L UNIFORME 

Les deux pauvres diables balbutièrent quelques 
excuse?, mais durent donner leurs noms.... 

... Au loin, de l'autre côté de la rivière, se pro- 
fdail la sombre silhouette des vastes bâtiments de 
l'ex-bagne ; avec leurs grilles à toutes les ouvertu- 
res, ils semblaient se dresser en symbole perma- 
nent de l'autorité et de l'exploitation. 

Caragut se demanda si les ouvriers soi-disant li- 
bres étaient mieux traités que les forçats qu'ils 
remplaçaient. 

On ne leur inflige pas les chaînes et les grilles 
du bagne ; mais par combien de chaînes et de gril- 
les morales, tout aussi solides, tout aussi tortu- 
rantes que les autres, sont-elles remplacées ! un 
seul avantage, au profit des maîtres qui les éter- 
nisent : elles ne sont pas visibles, elles ne blessent 
pas les sens é mousses de ceux qui les traînent, elles 
ne pèsent pas à leur cerveau mal dégrossi. 

La patrouille, sa ronde terminée, rentra au 
poste, Caragut remit son fusil au râtelier, où, du 
reste, il ne tarda pas à le reprendre, son tour de 
faction étant arrivé. 

Celle-ci terminée, il redescendit prendre l'air 
devant le poste, la conversation de ses compagnons 
l'horripilant de plus en plus. 

En face de Pontaniou s'élevaient des ateliers en 



sous I, "UNIFORME Î283 

pleine activité : une forge où l'on fabriquait d'é- 
normes pièces de fer entrant dans la construction 
de nouveaux navires. Caragut s'approcha pour jeter 
un coup d'oeil à travers les vitres encrassées : on 
sortait du brasier un arbre de fer long de cinq à 
six mètres, mesurant environ un mètre cinquante 
de circonférence, et terminé à un bout par un ren- 
flement carré. 

Cette énorme pièce était suspendue par de soli- 
des chaînes au bras d'une grue actionnée par la 
vapeur. Au sortir de la fournaise, la pièce était di- 
rigée sous un marteau-pilon également mù par la 
vapeur qui, de sa pression, ajoutait au poids déjà 
formidable du mouton qu'elle déclanchait et dont 
on entendait les coups sourds aplatissant le fer 
comme une motte d'argile. 

L'énorme pièce, chauffée à blanc, éclairait d'une 
lumière rougeàtre les silhouettes des travailleurs 
qui semblaient se mouvoir dans une apothéose de 
flammes de bengale. Il s'en dégageait une telle 
chaleur que les ouvriers ne pouvaient s'en appro- 
cher qu'en s'abritant derrière des plaques de tôle 
qu'ils portaient, en guise d'écran, devant eux. 

Absorbé par le spectacle de ce travail tout nou- 
veau pour lui, Caragut ne fut tiré de sa contempla- 
tion que lorsque les ouvriers, avertis de la cessation 
du travail par une grosse cloche installée dans une 



284 sous l'uniforme 

espèce de tour, près de la grille du Bassin, se 
préparèrent pour le départ. Il revint alors s'asseoir 
sur le banc que l'on avait descendu du poste et se 
plongea dans ses rêveries habituelles. 

Peu à peu, tout mouvement avait cessé dans le 
Port. Le coup de canon annonçant la fermeture 
s'était fait entendre. Au bruit et à l'animation de 
la journée avaient succédé le calme et le silence. 
La nuit tombait lentement, enveloppant graduel- 
lement les bâtiments et les objets environnants, 
estompant les profils, embrumant les angles ; il se 
dégageait de ce silence et de ce calme une douce 
mélancolie dont Caragut se sentait imprégné, l'o- 
reille bercée par le clapotement régulier des ra- 
mes des canots transbordant des travailleurs, ou 
promenant des rondes qui commençaient à s'orga- 
niser pour la nuit, il sentait une tristesse résignée 
s'infiltrer lentement dans son cerveau et l'engour- 
dir. 

Devant la veulerie générale, il sentait faiblir ses 
colères, se demandant si, après tout, ils n'étaient 
pas les plus sages, ceux qui, se résignant au fait 
accompli, acceptent passivement ce qu'ils ne peu- 
vent empêcher, sans se formaliser des avanies, 
plutôt que d'être toujours à regimber et risquer 
ainsi de sentir peser sur soi davantage le joug 



sous l'uniforme âs,') 

disciplinaire que la Société met sur les lioinines 
qu'elle contraint à la défendre contre eux-mêmes. 

Et il en venait à souhaiter de ressembler à ses 
camarades, ;\ envier leur insouciance. Ne vau- 
drait-il pas mieux, pensait-il, prendre le temps 
comme il vient, au lieu de me froisser de tout, de 
me dessécher d'indii^nations stériles et de colères 
inassouvies, pourquoi ne pas me résigner en op- 
posant rindilt'érence à la brutalité ? Et il allait re- 
monter au poste quand il vit se diriger vers le 
gretfe deux ouvriers du Port (pii arrivaient de co- 
tés opposés. 

Deux ou trois fois, déjà, il en avait vu entrer, 
sans y prendre garde, pensant qu'ils allaient voir 
quelque employé ou faire quelque commission. 
Mais l'arrivée de ceux-ci alors qu'il ne se rappelait 
pas avoir vu sortir les premiers, l'intrigua et, 
s'adressant au factionnaire, il lui demanda ce que 
venaient faire ces individus que l'on ne voyait pas 
ressortir. 

-^ Ce sont, répondit le camarade interpellé, des 
ouvriers du Port, punis de prison, qui viennent 
coucher à la boîte.... 

Caragut fut abasourdi. Des travailleurs punis de 
prison pour leur travail I et acceptant bénévole- 
ment ce régime, venant à la fin de leur journée 
se constituer prisonniers pour subir leur peine I 



286 ■ sous L'r.M FORME 

InsliiiGlivement, ses yeux se portèrent dans la di- 
rection du bagne, dont la silhouette massive se 
profilait plus en noir dans l'ombre du crépuscule. 

Et lontps ses rancœurs lui revinrent on foule : 
Faudra l-ii donc, se disait-il, (|ue nous subissions 
longtemps encore, la tyrannie de nos maîtres ? 
Non ! cette division des hommes en deux, classes : 
les dirigeants et les dirigés n'est pas juste, ne peut 
être éternelle. Non, il n' st pas admissible que les 
uns aient toutes les jouissances, et les autres toute 
la peine, toutes les misères. 

Ceux qui nous commandent, ceux qui possèdent, 
sont-ils pétris d'une autre pâte que nous? Actuel- 
lement, ils nous sont supérieurs par leur savoir, 
parce qu'ils se sont réservé le monopole de l'ins- 
truction, mais, est-ce que moi aussi, je n'aurais 
pas pu m'initier à ces sciences dont je n'ai, malgré 
ma ferveur, ramassé que des mieltes, assez seule- 
ment, pour me rendre compte qu'en définitive, la 
meilleure partie en échappera toujours à ma com- 
préhension, parce que je n'aurai jamais ni le 
temps, ni les moyens de les étudier à fond. 

Pourquoi n'ai-je pas ce temps et ces moyens? 
J'ai pourtant travaillé depuis l'âge de douze ans, 
sans trêve ni relâche. Je n'ai connu que la misère 
et les privations pendant que d'autres sont restés 
inactifs et ont de tout à satiété. 



SUIS l/LMl'(tM.MK .2<S7 

Dire que ce qui me mauque est prodigué à des 
idiots qui ne peuvent s'en assimiler quoi que ce soit. 
Ce que je voudrais tant apprendre est gâché pour 
l'instruction d'imbéciles qui n'apprennent bien 
qu'une chose : nous faire marcher! Nous sommes, 
comme cela, des millions qui subissons la morgue 
de quelques centaines de mille. 

Le problème que tant d'injustice soulève est bien 
difficile à résoudre. Le socialisme dont je n'ai en- 
core rien lu de positif doit contenir des données là- 
dessus, peut-être me donnera-t-il la solution de 
quelques-unes de ces questions ? Si jamais je rede- 
viens libre, il faudra que j'essai3 de m'en rendre 
compte. 



XI 



La revue d'inspection générale approchait, ayant 
été annoncée pour la fin de septembre. Le régiment 
était sens dessus dessous et les gradés déployaient 
une activité qu'on ne leur avait jamais connue. 

Les locaux étaient nettoyés du rez-de-chaussée 
aux combles : on badigeonnait, on peignait, on la- 
vait, on grattait ; jamais, certes, les officiers et 
l'administration ne s'étaient occupés de la propreté 
des bâtiments, du bien-être de leurs hommes avec 
tant de sollicitude. L'ordinaire s'améliorait... re- 
lativement ; l'eau, dans les gamelles, faisait place 
à quelques légumes f 

On ne s'occupait guère des exercices ordinaires, 
on ne sortait plus des revues. 

Un jour, revue des sergents ; un autre jour, re- 
vue des officiers de section; puis revue du capi- 

17 



290 SOUS l'uniforme 

laine, revue du commandant, et, à tour de rôles, 
revues du major, du colonel, et enfui des divers 
commissaires de l'intendance. 

Certainement, les hommes étaient em...bêtc's de 
ces déballages et emballages continuels. Toujours 
sur le qui-vive : astiquer les courroies, fourbir les 
armes, nettoyer les doublures ^es vêtements, ils 
étaient énervés des minuties qu'on leur imposait ; 
mais leur ennui n'était que l'agacement, produit 
inévitable d'une occupation désagréable et inutile, 
tandis que le zèle et l'activité des officiers avaient 
pour cause leur peur etfroyable à la pensée qu'il 
pourrait échapper quelque chose à leur vigilance, 
se découvrir quelque accroc au règlement qui, sau- 
tant aux yeux du Grand Manitou, leur vaudrait une 
algarade et des notes défavorables. 

Tremblant de déplaire à leurs chefs immédiats, il 
fallait les voir se faire petits et rampants: le capi- 
taine devant le commandant, le commandant de- 
vant le colonel, et celui-ci paradant et faisant le 
crâne jusqu'à ce que son tour vînt de s'effacer de- 
vant un supérieur. 

C'est que, pour le simple soldat, une engueulade 
de plus ou de moins, quelques jours de salle de po- 
lice n'ont plus rien d'effrayant ; une fois qu'il y a 
passé, il y est rompu, ne s'en émotionne pas outre 
mesure ; à la longue le bruit ne l'effraie plus, il 



sous l'uniforme 291 

laisse tomber l'averse, se secoue et n'y pense plus : 
cela compte sur le congé, se dit-il ! 

Mais, pour l'officier, il s'agit de son avancement, 
de son avenir ; son classement dépend des notes 
que lui donnera le général. Aussi le désir de mon- 
ter en grade, d'obtenir la croix pour ceux dont la 
carrière est à son déclin ou qui sont sur le point 
d'être mis à la retraite, les appétits et l'ambition, 
pour tous, font de l'officieT, en face de ses supé- 
rieurs, l'individu le plus plat qui existe. 

Devant un supérieur, il tremble comme un petit 
garçon récitant au maître sa leçon, il se trouble au 
moindre froncement de sourcils, ne sait quelles 
prévenances imaginer pour éviter une remarque 
désobligeante. Le désir de se concilier les bonnes 
grâces du Manitou est si impérieux qu'il n'y a pas 
de bassesse à laquelle il ne se prêtât si celui-ci 
l'exigeait. 

Devant cette couardise intellectuelle et morale, 
Garagut avait senti croître sa haine pour le milita- 
risme, son mépris pour ce mélange de platitude 
et d'arrogance qui rend, tour à tour, le même in- 
dividu, plat et servile vis-à-vis de son supérieur 
dans l'échelle hiérarchique, brutal et grossier pour 
les pauvres diables qui restent aux échelons infé- 
rieurs. 



292 sous l'umforme 

L'inspection générale avait été passée à Brest 
quelque temps avant qu'on ne l'annonçât à Ponta- 
nezen ; ce jour-là Caragut était de garde à la po- 
lice du quartier : il se rappelait l'entrée du géné- 
ral, l'empressement, l'obséquiosité des gradés qui 
se pressaient derrière lui, quêtant un regard, un 
geste d'approbation. 

Il revoyait, entre autres, un petit commandant, 
rond comme une boule, qui, dans son affolement, 
sans doute, n'avait pas entendu les trois appels ré- 
glementaires que le clairon de garde doit sonner 
à l'entrée du général dans le quartier, et qui se 
démenait à la suite du grand chef, se tournant 
du côté du clairon, portant son pouce à la bouche, 
le petit doigt écarté, pour lui faire comprendre 
qu'il devait emboucher son instrument. 

Et, en arrière du général, c'était à qui se tré- 
mousserait en signes désespérés, soit pour faire en- 
lever un objet non réglementaire ayant échappé à 
la vigilance de ceux chargés du nettoyage de la 
cour, soit pour rectifier un alignement défectueux 
chez les hommes de garde rangés devant le 
poste. 

Raide comme pieu, le général s'avançait ayant 
à peine daigné jeter un regard sur les officiers qui 
lui avaient emboîté le pas, ayant, derrière lui, 
l'air de chiens couchants. 



sous l/UNIFORME 293 

Et, tout en étant au port d'arme, Caragut son- 
geait aux mensonges des écrivains bourgeois lors- 
qu'ils parlent de l'armée. Il faudrait, se disait-il, 
que ces messieurs assistassent au spectacle que 
nous offrent, en ce moment, nos supérieurs ; ou, 
ce qui vaudrait mieux, qu'ils passent seulement six 
mois dans la peau d'un simple gribier. En voyant 
les grandes et petites saletés qui se commettent, 
peut-être exalteraient-ils moins haut l'honneur, la 
dignité, les vertus de leurs héros de romans et de 
poésies militaires. 

On a berné le peuple en lui montrant comme un 
devoir le sacrifice des plus belles années de son 
existence, consacrées à la défense de la Patrie! On 
s'est évertué à couvrir l'armée de fleurs pour mieux 
en cacher les vices. Il a été tacitement convenu 
qu'elle était le théâtre de tous leshéroïsmes. Et le 
mot d'ordre a été si bien compris que ceux mêmes 
qui en sortent ne savent plus démêler si ce sont 
leurs impressions qui sont vraies ou les déclama- 
tions des admirateurs de l'armée. lisse demandent 
s'ils ne sont pas en proie à un mauvais rêve, pro- 
duit de leur imagination surexcitée. 

Ce ne sont pas les littérateurs qui souffrent du 
militarisme, ce sont les militaires eux-mêmes, c'est- 
à-dire les simples soldats, le bétail humain cor- 
véable à merci. Mais les victimes ne font guère en- 



29'x SOUS l'uniforme 

tendre leurs récriminations : qui écoulerait les voix 
discordantes, dans le grand concert de louanges à 
la gloire des armes ? On imposerait silence à ces 
grincheux, mauvais soldats, mauvais citoyens, qu'il 
est impossible de contenter. 

Est-ce que tous les écrivains, môme ceux teintés 
de socialisme, Eugène Sue en tête, ne s'accordaient 
pas à vanter l'harmonie existant dans la « grande 
famille militaire » ; est-ce que les vieux mélos ne 
montraient pas le « brave » sauvant la vie de son 
officier, et celui-ci le sauvant à son tour. 

Rentré dans la vie civile « le vieux général » se 
trouvait aux prises avec des ennemis nombreux et 
puissants; on le voyait succomber sous leurs coups ; 
mais « le vieux brosseur » protégeait les orphe- 
lins, les dérobant aux recherches des assassins; 
« travaillait de ses mains » pour leur procurer une 
existence aisée, jusqu'à ce que, ayant déjoué nom- 
bre de complots, il parvenait enfin à les faire ren- 
trer dans leur héritage et punissait les spolia- 
teurs. 

Certes, une institution qui fournissait de pareils 
dévouements, méritait le respect de tous, c'était 
une école d'héroïsme, de courage et d'abnégation, 
et mal venu aurait été celui qui serait venu affir- 
mer le contraire. 



sous i/rxirouME 505 

On comprend l'enthousiasme de ceux qui n'ont 
vu de l'armée, que le dehors, lorsque les armes 
scintillent au soleil, que flamboient les couleurs du 
drapeau planant au-dessus des tètes, ses plis bruis- 
sant au vent, pendant que résonnent joyeuse- 
ment les fanfares, que se cambrent les galonnés 
dans tout l'éclat de leurs parements, de leurs 
dorures. C'est une mise en scène qui peut éblouir 
celui qui aime l'éclat, et ne scrute pas les des- 
sous. 

Mais ce qu'il faut eu rabattre alors que l'on est 
dans les coulisses ! Si l'armée est loin de rele- 
ver le moral et d'élargir l'intellect du simple piou- 
piou, elle est loin de.développer des qualités socia- 
les chez l'officier. Partout l'ambition, le désir de 
paraître, lebesoinde briller, l'envie d'éclipser, sont 
le principal stimulant. Si la servilité peut faire ob- 
tenir l'avancement désiré, pourquoi reculer? A 
l'armée comme ailleurs, l'empressement, l'aplatis- 
sement devant les maîtres sont les plus sûrs ga- 
rants de leur faveur. 

Si l'on y ajoute la morgue que donne l'habitude 
du commandement, la certitude de n'être ja- 
mais contredit, la facilité de se décharger sur les 
inférieurs de toute la bile et les rancœurs que 
causent les supérieurs, on comprendra que si 
le simple soldat fournit le gendarme et le ser- 



396 SOUS L UNIFORME 

got, l'officier fournira facilement le directeur de 
prison. 

Caragut se disait qu'en votant le volontariat d'un 
an et les vingt-huit jours, la bourgeoisie elle-même 
venait de faire une brèche à ce mur de mensonges 
et d'impostures que la convention avait élevé entre 
le public et l'armée. La bourgeoisie ayant toujours 
eu dans son sein, des mécontents qui ne craignent 
pas de lui dire quelques vérités, leur introduc- 
tion dans l'armée contribuerait à y faire éclore 
les ferments d'indiscipline qui la détruiront un jour, 
et qu'en attendant, ayant à eu souffrir, ils travail- 
leraient à ruiner, dans le public, cette religion de 
l'armée. 

Tout le régiment était donc en mouvement, et 
faisait peau-neuve pour se montrer, au général, 
propre et sans tache. L'inspecteur était annoncé I 
Il devait passer la revue de détail dans les cham- 
brées. 

Voici en quoi consiste cette revue de détail, que 
chacun des officiers de tous les grades avait dû 
faire passer à la fraction qu'il commandait afin de 
s'assurer que tout était en ordre : 

Le soldat place sur le lit son sac, la pattelette 
rabattue en avant, les courroies déroulées dans 
toute leur longueur, s'étalant jusqu'au rebord du lit 



sous L'UNIFORME 397 

du côté des pieds; un mouchoir étendu recouvre 
la pattelette et les courroies, laissant dépasser seu- 
lement l'extrémité de celles-ci. De chaque côté du 
mouchoir, on place un des godillots de la paire de 
rechange que possède chaque soldat. 

Il faut que ces. godillots soient en bon état et 
cirés; non seulement en dessus, ce qui n'aurait 
rien d'anormal, mais en dessous, la semelle devant 
briller et laisser voir les clous du ferrage absolu- 
ment nets de toute tache de cirage. 

Il doit en être ainsi, non seulement aux revues, 
mais chaque fois que le troupier change de chaus- 
sures et qu'il en accroche une paire au mur. 
Comme en tout ce qui est administratif, sous 
prétexte de propreté, on pousse les choses à l'ab- 
surde. 

Sur le mouchoir le soldat doit étaler une chemise 
de rechange, bien roulée, son bonnet de nuit 
également roulé et dont il doit éviter de se servir 
afin de le conserver propre pour les revues, le rè- 
glement n'ayant pas désigné de place pour celui 
en usage au cas oi^i le soldat voudrait s'en servir. 
On met à côté de la chemise un caleçon et une 
paire de gants, également roulés. Voilà pour la 
lingerie. 

Il faut ensuite placer la mercerie, fd, peigne, 
aiguille, étui, ciseaux, dé, etc. 

17. 



208 SOUS l/TNIFORME 

Vient ensuite le bazar à treize : fiole à tripoli, 
boite à graisse, brosse à habits, brosses à cirage, 
brosse à patience, brosse à graisse, martinet, pa- 
tience, glace. 

Puis ce sont les armes : le fusil dtant démonté, 
on place le canon sur l'un des bords du mouchoir 
et le bois de l'autre cùté. Les pièces du mécanisme 
et do la culasse sont étalées sur une petite pièce 
de toile alFectée à cet usage et que doit se procu- 
rer le soldat, ainsi qu'un carré de drap pour l'ins- 
tallation du nécessaire d'armes. 

Ce drap et cette toile sont le bénéfice des « an- 
ciens » qui débitent ainsi leurs vieux elFets à l'arri- 
vée des recrues, en les leur vendant excessivement 
cher. 

L'entretien de toute cette pacotille exige nombre 
de chiiïons, de morceaux de bois taillés en spatule 
pour frotter le fer avec la brique anglaise — qu'il 
est défendu d'employer, mais que l'on vend à la 
cantine. — Le soldat peut avoir aussi d'autre linge 
que celui dont nous venons de faire la nomencla- 
ture. Tous ne se mouchent pas avec leurs doigts 
pour conserver propre, pour l'installation delà pe- 
tite boutique, l'unique mouchoir prévu par le rè- 
glement ; et comme il est défendu de s'essuyer 
avec ses draps, et qu'il ne serait jpas agréable à 
tous lorsqu'on se débarbouille de s'essuyer le vi- 



sors l'uniforme 299 

sage avec le pan de sa chemise, il y en a qui ont, 
parfois, des serviettes. 

Si l'on se bornait à n'avoir, selon le règlement, 
({u'une paire de gants, une paire deguètres en toile, 
il serait fort difficile d'en avoir de constamment 
propres à se mettre. Les chaussettes non plus ne 
sont pas prévues, objet de luxe, paraît-il, pour 
l'armée. 

Le règlement étant muet sur tout cela, il faut 
que le soldat s'ingénie au moment des revues, pour 
cacher ce qui n'est pas « d'ordonnance » ou qu'il 
s'en débarrasse. 

C'est au tour du ceinturon, du porte-sabre, de 
la bretelle du fusil, brillants d'encaustique et de 
cire, à trouver place sur le lit. 

Mais il ne fandrait pas s'imaginer que l'installa- 
tion de tous ces objets, puisque leur place est assi- 
gnée par le règlement, en soit pour cela rendue 
plus facile. 

Des pancartes illustrées, appendues dans les 
chambres, donnent bien le fac-similé d'un de ces 
étalages; et, à chaque objet qu'il s'agit d'installer 
on consulte le tableau, afin de ne pas mettre le 
tripoli où doit être la boîte à graisse, la brosse à 
cirage où doit être la brosse aux habits, ni les ci- 
seaux où se met le peigne. 

Mais, à force de consulter la pancarte, les sol- 



300 SOUS l'uniforme 

dats finissent par ne plus s'y reconnaître, d'autant 
plus que chacun interprète le dessin à sa façon, 
car selon qu'ils placent la pancarte, les objets se 
trouvent soit à droite, soit à gauche. 

On consulte alors le caporal qui fait placer d'une 
manière, pendant que le sergent arrive et fait pla- 
cer de l'autre, chacun ayant sa conception parti- 
culière sur le rangement des objets. 

On en appelle alors au capitaine qui, lui aussi, a 
ses idées et fait changer les objets de place en gro- 
gnant contre le soldat... «qui m'a foutu un troupier 
si bête que celai...» « on ne vous a donc pas appris 
à installer, nom de Dieu !...» 

Celui-ci intimidé, se contente de balbutier : « il 
croyait...» « on lui avait dit...» « ilnesavaitpas 1...» 

Quelquefois, le sergent pris à partie, invoque le 
témoignage du tableau, mais l'officier lui prouve, 
clair comme le jour, quelle que soit la réponse de 
lapancarte, qu'il a toujours raison, et le sergent n'a 
qu'à s'incliner. 

La revue du commandant ne peut décemment 
se passer sans que, lui aussi, trouve quelque chose 
à redire sur la disposition des objets étalés : voilà 
une brosse qui n'est pas bien dans le plan indiqué ; 
plus loin, c'est une fiole à tripoli qui est de deux 
centimètres trop haut sur le mouchoir. C'est risi- 
ble de voir avec quelle gravité ces messieurs pè- 



sous l'uniforme 301 

sent sur ces détails, les mines qu'ils font aux con- 
trevenants et lesregards qui tombent sur ces mal- 
heureux. Tudieu ! ils auraient livré l'Alsace, la 
Lorraine, la Champagne et la Normandie par des- 
sus le marché, qu'ils ne scandaliseraient pas da- 
vantage leurs supérieurs. A les voir s'emporter 
pour une chemise mal roulée, une brosse mal 
placée, on s'imaginerait que l'armée est compro- 
mise et que son sort dépend de la disposition de la 
trousse du soldat. 



Enfin, de revue en revue, d'inspection en ins- 
pection, le fameux jour était arrivé pour Pontane- 
zen. Le Grand Manitou était au quartier et avait 
commencé l'inspection dans les chambrées. 

Depuis le matin à la 28^, — et il en avait été de 
même dans chaque compagnie, — les chambres 
avaient été balayées plus de quinze fois. Au der- 
nier balayage, le sergent-major s'était aperçu que 
l'on n'avait pas ciré... les pieds de lits! Aussitôt, il 
avait fallu que chaque homme s'armât de sa brosse 
à cirage et se mit à noircir les pieds de son lit. 
— Le cirage joue un très grand rôle dans l'armée, 
malgré son allure pacifique. — Le capitaine pré- 
sidait et veillait à l'opération avec un sérieux I... 
comme si le salut de la compagnie dépendait de la 



30â sous l'uniforme 

parfaite exécution de cette mise en noir... ani- 
mal! 

Quand les pieds de lits furent, à son gré, conve- 
nablement noircis, le capitaine renouvela — au 
moins pour la douzième fois — la série de ses re- 
commandations : se tenir droit, regarder devant 
soi, répondre intelligiblement aux questions que le 
général pourrait faire, en demandant, par exem- 
ple, les noms des officiers de la compagnie, des 
sous-officiers de la section de l'homme interrogé, 
etc. 

Huit jours auparavant, cette demande du nom des 
officiers, à une répétition de revue, avait valu une 
algarade et huit jours de salle de police à un pau- 
vre diable de la 37*^ compagnie. 

Dans cette compagnie, un vieil abruti corse, ser- 
gent pendant la guerre, avait pu, on ne savait 
comment, passer sous-lieutenant. Ayant eu la 
chance d'être maintenu à la révision des grades, 
il avait pu, grâce au rang d'ancienneté passer lieu- 
tenant et, par son ignorance, moisissait depuis 
dans ce grade. Il avait nom Ottorocci, mais tout le 
monde au quartier, môme les officiers, l'appe- 
laient Totol 

Passant la revue de détail, mon imbécile s'arrête 
devant le pauvre diable en question et lui demande 
le nom du colonel, du commandant du bataillon 



sous L'UNIFORME 303 

que l'autre lui dit sans difficulté; puis celui du ca- 
pitaine de la compagnie, et enfin, le sien, à lui 
lieutenant. L'autre, sans malice, qui l'avait tou- 
jours entendu désigner sous le nom de Toto, et ne 
s'était jamais inquiété de consulter la pancarte af- 
fichée à la porte de la chambre de détail, répond 
imperturbablement : Toto I mon lieutenant, à l'é- 
bahissement de toute la compagnie. 

Décrire la fureur du fantoche, pendant que les 
hommes se mordaient les lèvres pour ne pas pouf- 
fer de rire, serait chose difficile. Il jurait, trépi- 
gnait, pendant que le soldat, abruti, [le regardait 
de ses gros yeux effarés, se demandant ce qu'il 
avait bien pu lâcher d'inconvenant. 

Aux sommations du lieutenant d'avoir à dési- 
gner ceux qui lui donnaient ce sobriquet de Toto, 
le gaffeur de bonne foi, se tuait à lui répéter qu'il 
l'avait toujours entendu nommer ainsi et par tout 
le monde, ce qui redoublait la fureur de Mons 
Toto. 11 eut vite fait de bâcler la revue et de s'en 
aller, sans oublier, pourtant, de porter les huit 
jours de salle de police au malencontreux trou- 
pier. 

Les soldats s'('taient fait des gorges chaudes de 
l'histoire, heureux chaque fois qu'il arrivait quel- 
que mésaventure aux officiers. La dernière recom- 
mandation du capitaine venait de remémorer ce 



304 sous l'uniforme 

bon tour à Caragut qui souriait encore en lui-même 
de la tête que devait avoir le lieutenant. 

Le capitaine recommanda encore une fois aux 
sous-officiers de jeter un dernier coup d'œil sur 
l'installation des hommes, afin de s'assurer que 
tout était en place, ce qu'ils firent; mais trop affai- 
rés pour rien voir, pendant que le capitaine, raide 
comme un piquet, allait se poster près de la porte, 
en attendant l'arrivée du général. 

Sitôt qu'il l'aperçut, un cri retentit : « A vos 
rangs!... Fixe! » qui immobilisa tout le monde, 
chacun au pied de son lit. 

Le Grand Manitou, suivi de tout son état-major : 
le colonel, le lieutenant-colonel, le major, le com- 
mandant du bataillon, Rousset, l'adjudant-major, 
Raillard, des médecins, des intendants, etc., passa 
d'abord devant quelques lits, se contentant de je- 
ter un coup d'œil sommaire. 11 s'arrêta ensuite, de- 
vant un des soldats auquel il adressa quelques 
questions insignifiantes, éplucha son installation, 
ajouta deux ou trois observations, et continua sa 
route. 

Arrivé devant un autre, il lui fit déboutonner sa 
vareuse pour s'assurer qu'il avait bien ses bretel- 
les et les deux tours réglementaires à sa cravate. 
S'apercevant que son voisin avait boutonné sa va- 



sous l'uniforme 305 

reuso à droite quand elle aurait dû Ôtre boutonnée 
à gauche, il lui demanda quel quantième du mois 
on^'était. Et comme le soldat le regardait bouche 
bée, cherchant dans sa mémoire, un point de re- 
père qui lui indiquât la réponse, le général lui dit 
qu'il n'était pas à l'ordonnance. 

Le capitaine qui se tenait à la hauteur du général, 
le suivant dans son inspection, prêt à répondre à 
ses observations, foudroya, en passant, le coupa- 
ble d'un regard terrible. Les colonels, comman- 
dants, etc., suivaient, marchant quand le général 
marchait, s'arrêtant quand il s'arrêtait. 

Passant à un autre lit, le général s'arrêta à l'ins- 
tallation, regarda si tout était en ordre, fit ouvrir 
l'étui et constata qu'il était absolument vide ! Sans 
rien dire, il se tourna vers le capitaine qui était 
devenu vert d'émotion, indiquant, d'un geste, qu'il 
avait manqué à tous ses devoirs d'officier zélé, en 
ne s'apercevant pas qu'un de ses hommes man- 
quait d'aiguilles! 

Certes, cet accroc à l'ordonnance aurait été de na- 
ture à faire avorter la mobilisation de tout un corps 
d'armée, que le silence du général n'aurait pas 
été plus éloquent, et le trouble du capitaine plus 
profond. 

— Comment se fait-il que vous n'ayez pas d'ai- 



30G SOUS l'uniforme 

guilles dans votre étui? fit-il, sévère, au soldat. On 
vous en a remis, pourtant, avec l'étui ? 

Et comme l'autre ouvrait la bouche pour répon- 
dre. 

— Ne répliquez pas, no;ii de Dieu! vous devriez 
avoir des aiguilles! Vous touchez votre prêt, n'est- 
ce pas ? Est-ce que vous n'auriez pas pu les rem- 
placer si vous les avez perdues ? 

Et le malheureux dut courber la tête, anéanti 
qu'il était par les regards furieux des galonnés qui 
le regardaient comme s'il eût livré aux Allemands 
Metz et Strasbourg tout ensemble. 

Arrivédevant un autre soldat, l'inspecteur essaya 
de le questionner sur l'ordinaire, savoir s'il était 
content de la nourriture, etc., mais l'autre, inti- 
midé par tant de dorures, ne put que balbutier 
sans rien articuler de compréhensible; le capitaine 
verdissait encore une fois, mais le Manitou ne se 
fâcha pas; cela le flattait, cet homme, de penser 
qu'il en imposait à ce point. 

Caragut qui était de l'autre côté de la chambre, 
le vit se redresser, gonflant les pectoraux, pour con- 
tinuer sa roule, s'arrêter à d'autres lits, jeter un 
coup d'oeil sur leur installation et pousser vive- 
ment plus loin. 

11 allait avoir fini le tour de la chambrée, il ap- 
prochait de la sortie, et le capitaine commençait à 



sous l'uniforme 307 

respirer, lieurouxd'en être quitte pour les menues 
observations habituelles, quand le général s'ar- 
rêta à l'avant-dernier lit, ordonna de le débarrasser 
de ce qu'il y avait dessus, fit enlever couvertures 
et draps et, d'un coup brusque, en culbutant le 
matelas, découvrit sur la paillasse, une chemise 
sale, un caleçon, des morceaux de drap, servant à 
astiquer, des loques de toile, des curettes, etc. 

Le soldat était atterré, l'état-major se regardait 
en hochant la tète, les sergents serraient les -fesses, 
le capitaine avait passé par toutes les couleurs et 
suait à grosses gouttes. 11 n'osait rien dire devant 
le général, mais à la façon dont il regardait le dé- 
linquant, il ('tait évident que le malheureux ne 
perdait rien pour attendre, pas plus que le caporal 
de chambrée ni le sergent de section. 

— lié bien I mon garçon, goguenarda la vieille 
culotte de peau, on ne vous a donc pas averti qu'il 
jie fallait rien cacher dans les lits?... Vous saurez 
ce que ça va vous coûter... Vous prendrez le nom 
de cet homme, fit-il en se tournant vers les ga- 
lonnés. 

Et il sortit heureux de l'effet produit, suivi de 
tout son état-major, })our aller recommencer la 
même comédie dans la compagnie d'à côté. 

A peine eut-il les talons tournés que le capitaine 



308 SOUS l'uniforme 

éclata, il ne parlait rien moins que de tout foutre 
à la boîte : sergents et caporaux n'étaient bons à 
rien, ils ne s'occupaient pas de leurs hommes, ni 
de ce qui se passait dans les chambrées... 11 allait 
leur apprendre de quel bois il se chauffait... 

Quant à l'auteur de l'incident, il se tenait coi, 
au pied de son lit, d'où il n'avait osé bouger de 
peur d'attirer sur lui l'orage qui éclatait, en ce 
moment, sur d'autres. Mais ce n'était qu'un répit. 
Quand il eut bien déversé sa bile sur le clan des 
sous ordres, le capitaine s'achemina vers lui. 

— ()u'est-ce qui m'a foutu un cochon de votre 
espèce? hurla-t-il^ s'excitant à gueuler. Bougre 
de rosse, ne vous avait-on pas défendu de rien ca- 
cher dans votre lit?... Pourquoi avez-vous mis du 
linge sale dans votre paillasse?... Dites?... es- 
pèce de salaud?... Allez-vous répondre, nom de 
Dieu?... 

— Mon capitaine, c'est que..., balbutia le soldat, 
terrifié, esquissant un essai de justification. 

— Voulez-vous vous taire, bougre de mufle! 
Vous osez répondre, vous avez le toupet de répli- 
quer encore!... Chef, vous lui collerez quinze jours 
de salle de police à ce salopiaud-là, pour lui ap- 
prendre que les lits ne sont pas faits pour servir 
d'armoires. 

Tous les hommes de la compagnie restaient im- 



sous l'uniforme 309 

mobiles, au pied des lits, n'osant remuer, de peur 
de recevoir partie de l'averse. 

Caragut se demandait s'il aurait eu la même pa- 
tience que le pauvre bougre, et si, dans le cas où. 
les aménités du capitaine s'adresseraient à lui, il 
ne lui collerait pas sa main fermée sur la figure. 

Les injures prodiguées à ce soldat, l'irritaient 
presque autant que si elles lui eussent été person- 
nelles. 

« Certes, se disait-il, quand on pense que 
pour une pichenette sur la peau d'un de ces ani- 
maux-là, c'est le peloton d'exécution qui vous at- 
tendra, il y a de quoi réfléchir. Je comprends que, 
quoi^ qu'on en ait, la main reste à sa place ; c'est 
dur de payer de la vie un moment de colère. Mais 
une gifle ou un coup de poing sont bien vite ap- 
pliqués ! Décidément, il y a tout avantage à être 
stupide dans ce métier 1 » 

Le clairon, enfln, sonna l'ordre de rompre; le 
général avait fini l'inspection du quartier. Le len- 
demain on descendit à Brest, où tout le régiment 
défila devant l'Etat-Major. C'était la clôture de 
l'inspection. 

Un ordre du jour fut lu aux soldats les félicitant 
de leur bonne tenue, avec, en digression, un 
hymne sur le patriotisme, remerciant les officiers 



310 sous l'uniforme 

de leur bonne volonté, regrettant que les fautes 
contre la discipline fussent trop fréquentes, et en- 
gageant les chefs de compagnies à les punir plus 
sévèrement, afin d'y mettre un terme. 

11 concluait en levant toutes les punitions. Et le 
soir, en l'honneur de sa visite, il fut distribué un 
quart de vin à chacun des hommes. 



XII 



Enfin! l'inspection générale était passée. Plus de 
revues, plus de défilés devant grands ou petits Ma- 
nitous. Le régiment revenait à sa popotte des pre- 
miers temps : le maniement d'armes et autres 
exercices aussi intelligents étaient à l'ordre du 
jour, alternés avec quelques marches et manœu- 
vres de tirailleurs. 

L'attente d'une inspection rend les troupiers 
anxieux et tremblants ; mais la vie de caserne, 
monotone et déprimante, les abrutit elles crétinise. 
En somme le métier est loin d'élever les caractères. 

Le régiment avait donc repris son train-train 
journalier : on allait, seulement, se relâchant da- 
vantage, les officiers n'ayant plus cette épée de 
Damoclès suspendue sur leurs tètes : l'inspection 
générale. 



312 sous L UNIFORME 

Garagut qui se dégoûtait de plus en plus du mé- 
tier commençait à devenir un « tireur au cul » de 
la plus belle venue. Lui, qui, jusqu'alors, avait fait 
son service avec exactitude, évitant les punitions, 
non par zèle, mais parce qu'il prévoyait qu'une fois 
dans l'engrenage, il n'en sortirait plus, il allait 
s'aveulissant, indifférent aux engueulades et aux 
punitions. Il commençait à connaître par cœur le 
chemin de la salle de police. Chaque fois qu'il 
voyait jour à s'esquiver d'un exercice ou d'une 
corvée, il n'y manquait pas, au risque de se faire 
prendre. 

Ce moyen de procéder lui était venu un jour 
qu'il s'était présenté à l'appel sans porte-sabre, le 
sien étant en réparation. 

L'officier lui ayant demandé pourquoi il n'avait 
pas de porte-sabre, l'envoya à la chambre, em- 
prunter celui d'un malade. Caragut ayant été un 
peu long à en trouver un, arriva juste pour voir sa 
compagnie sortir du quartier. Elle allait faire les 
exercices de l'école de tirailleurs dans un coin de la 
campagne environnante. 

Courir après pour reprendre sa place dans le 
rang, fut sa première inspiration, rentrer dans la 
chambrée, se débarrasser de son équipement et 
s'allonger sur son lit, fut le mouvement réfléchi 
qui décida de sa conduite. 



sous l'uniforme 313 

Le truc ayant réussi, quand le porte-sabre fut 
revenu de la réparation, ce fut au tour du ceintu- 
ron : un léger coup de couteau sur les coutures, 
en tirant dessus pour finir de rompre le fil, nou- 
velle réparation urgente : le lendemain il se pré- 
sentait encore à l'appel sans sabre, expliquant 
qu'il avait bien le porte-sabre, mais que mainte- 
nant c'était le ceinturon qui manquait. Il fut ren- 
voyé à la chambre; le second jour il s'en allait de 
lui-même. Le ceinturon étant revenu, il se pré- 
sentait équipé complètement à l'appel, mais quittait 
tranquillement les rangs sitôt qu'il avait répondu, 
prêt k répondre, qu'on l'envoyait chercher quel- 
que chose à la compagnie si on l'avait inter- 
rogé. 

Ces escapades réitérées qui le rendaient de plus 
en plus rossard n'allaient pas sans quelque appré- 
hension. A tous moments, pouvait survenir un 
officier qui, s'informant du motif de sa présence à 
la chambre, découvrirait la fraude. Mais Garagut 
avait un tel dégoût de l'exercice que, chaque fois 
qu'il trouvait le moyen de s'éclipser, il le saisis- 
sait au risque d'encourir la salle de police. 

On annonçait une marche de nuit. Garagut espé- 
rait l'esquiver, mais son porte-sabre qui était en- 
core une fois en réparation, lui ayant été rendu 

18 



314 SOUS l'uniforme 

dans la journée, il .n'osa pas courir la chance de 
s'esquiver sans motif après l'appel, ayant failli se 
faire pincer deux jours auparavant. 

On était à la fin de septembre, la journée avait 
été splendide, le soleil était bas, à l'horizon, 
quand le bataillon fut appelé pour se mettre en 
marche. 

On s'engagea d'abord sur la route qui longe la 
caserne, et Caragut avait pris assez maussadement 
sa place dans la colonne, rageant de n'avoir pu 
« couper » à la marche. Cependant la nuit enve- 
loppant peu à peu la campagne, donnait aux ob- 
jets environnants une teinte douce qui, réagissant 
sur le cerveau de Caragut, changea graduellement 
sa mauvaise humeur en une calme rêverie. 

Ceux qui étaient en tète de la colonne décou- 
vrant dans l'herbe des lampyres, connus sous le 
nom vulgaire de vert luisant, dont l'éclat phospho- 
rescent mettait dans le gazon comme autant de 
minuscules lampes électriques semées dans la cam- 
pagne pour une illumination lilliputienne, se mi- 
rent à les ramasser; et ce fut, aussitôt à qui met- 
trait des vers luisants au bout de son fusil. 

C'était un curieux spectacle de voir des centai- 
nes de ces petites étoiles qui semblaient voltiger 
au-dessus de la noire colonne se perdant dans 
l'obscurité, car la nuit était tout à fait venue, fai- 



sous L UNIFORME 815 

sant comme un cordon de feu, qui oscillait selon les 
ondulations de la marche. 

Au départ on avait bien entonné les refrains or- 
dinaires, mais bientôt, les voix s'étaient assourdies, 
les chants avaient cessé, les plus frustes subis- 
saient, instinctivement, l'harmonie du silence. On 
n'entendait plus que le pas cadencé des soldats. 

On ne distinguait rien autour de soi, les formes 
se faisaient indécises; la fraîcheur de l'air succé- 
dant à la chaleur du jour, les étoiles scintillant au 
ciel, tout dégageait un charme mélancolique que 
chacun ressentait plus ou moins et qui rendait la 
colonne tout à fait silencieuse. 

La mauvaise disposition de Garagut s'était dissi- 
pée complètement. Entièrement au char me présent, 
il aspirait la fraîcheur de la nuit, se laissant enva- 
hir par une molle langueur. 

Tous les hommes, du reste, semblaient plongés 
dans une sorte de rêverie, car tous se taisaient ; le 
frisselis du feuillage doucement agité par la brise, 
les aboiements de quelques chiens isolés, que, de 
temps à autre, Técho apportait, assourdis, de quel- 
que ferme lointaine, une horloge sonnant lente- 
ment les heures à quelque clocher voisin, étaient 
les seuls bruits qu'on entendait. 

Sauf l'agacement que produit, à la longue, le sac 
descendant des épaules, engourdissant le bras qui 



316 sous l'uniforme 

tient le fusil, et la voix aigre des gradés, or- 
donnant par intervalles d'allonger le pas, Caragut 
aurait souhaité de continuer cette promenade, à 
laquelle il trouvait un charme délicieux. 

Il était près de onze heures quand le bataillon 
rentra à Pontanezen, Caragut était presque gai, la 
fraîcheur des sensations qu'il venait d'éprouver, 
l'avait remonté et provoquait une détente de son 
état mental. 

En rentrant, l'aspect de sa prison quotidienne 
lui donna un serrement de cœur, mais il venait de 
faire une large provision d'espérance et il s'endor- 
mit en rêvant d'avenir. 

Le lendemain et les jours suivants, il fallut re- 
prendre la série des exercices abrutissants ; les 
rêveries de la veille s'étaient envolées au coup de 
clairon du réveil. 

Une lettre du parent, chez lequel était son père, 
que Caragut reçut un jour, l'avertissant que l'état 
de son père empirait, vint le replonger dans ses 
idées noires. En deux ans, il aurait perdu trois de 
ses proches. Il lui tardait de voir se terminer la 
journée pour s'isoler et "donner libre cours à ses 
pensées. 

Mais un départ pour la Cochinchine allait avoir 
lieu sous peu. Quelques hommes, ainsi qu'un capo- 



sous l'uniforme 317 

poral de la 28% avaient été désignés pour être ver- 
sés à la 18", qui devait faire partie de ce convoi. Ils 
devaient, le lendemain, descendre à Brest, rejoin- 
dre leur nouvelle compagnie. 

Aussi, après la soupe, ils étaient partis en bande, 
avec la permission de minuit, quelques-uns ayant 
reçu de l'argent, Balan, Bouzillon, Luguet, toute 
la tierce, s'étaient attachés à leurs pas, sentant que 
l'on pourrait gobelotter à peu de frais. Il était évi- 
dent qu'il y aurait, pour chacun, une forte biture 
à la clé, au retour, dans la nuit. 

Ce qui arriva en effet, plus d'un flageolait sur ses 
jambas en rentrant à la caserne. 

A la '".hambrée tout le monde dormait quand 
s'amenèrent les poivrots. Dormir ! ils n'en avaient 
nulle çnvie. Leur soirée les avait mis en gaîté, ils 
voula'ent continuer à s'amuser. Et comme au ré- 
giment, s'amuser consiste à embêter les autres, 
toutes les farces de caserne furent mises à contri- 
bution. 

Bouzillon proposa d'abord do « passer la ronde- 
major », ce qui fut accepté avec enthousiasme. Tous 
se mirent nus, comme des vers, se passant seule- 
ment un ceinturon avec le sabre, endossant le sac, 
se coiffant d'un schako, et s'armant d'un fusil ; 
Bouzillon alla décrocher une des lanternes qui éclai- 
rait la chambrée, et, gravement, ils défilèrent dans 

18i 



318 sors l'uniforme 

la salle, faisant l'appel des noms, s'arrôtant à cha- 
que lit, réveillant les dormeurs, continuant imper- 
turbablement leur tournée au milieu dos éclats de 
rires des uns, des grognements des autres. 

La « ronde-major » terminée, on passa à d'au- 
tres exercices aussi délicats : celui, par exemple, 
qui consiste à planter un cornet de papier entre les 
fesses d'un type qui se met à marcher à pas comptés, 
tandis qu'un autre cherche à mettre le feu au pa- 
pier. Le cornet suivant les mouvements de celui 
qui le porte, vacille à chacun de ses pas, l'autre le 
poursuit avee sa chandelle allumée. Trèsdrôle, pa- 
raît-il, cette farce, de tradition dans l'armée. 

Mais elle eut vite lassé nos garnements, ayant 
le tort, d'abord, do ne pas faire assez de bruit, la 
plupart des hommes de la chambrée s'étaient ren- 
dormis. Balan, Bouzillon et Luguet s'avisèrent de 
culbuter quelques lits, les renversant sens dessus 
dessous, au risque d'assommer les dormeurs sur le 
carreau. 

Les lits étaient en fer, ne se démontant pas, ac- 
couplés deux à deux dans l'espace compris entre 
deux fenêtres. 

Pour les renverser, il fallait se mettre dans lecré- 
neau formé par chaque couple de lits, prendre la 
couchette au milieu par le bord opposé, en glissant 
les bras en dessous, la tirer à soi d'une vingtaine 



sous l'uniforme 310 

de centimètres et, d'un coup sec, la renverser du 
côté de l'autre lit pour la faire basculer. Un mou- 
vement pour tirer le lit, un autre pour le retour- 
ner, et le dormeur brusquement précipité à terre, 
la tête cognant sur le carreau, empêtré dans ses 
draps et couvertures, en était encore à se demander 
ce qui lui arrivait, que le «. farceur » était loin. 

Nos imbéciles prirent goût à ce jeu : ils gui- 
gnaient chacun un dormeur, renversaient le lit, et, 
pieds nus, couraient se cacher dans la chambre de 
Bouzillon, pendant que le soldat, brusquement ré- 
veillé par sa chute, cherchait, tout en jurant, à re- 
mettre son lit en ordre. 

Une dizaine de lits déjà avaient été renversés, 
et la nuit menaçait de se passer dans ces « amu- 
sements ». Les hommes culbutés gueulaient ferme, 
mais, voyant qu'ils avaient affaire à des gradés, se 
recouchaient en ronchonnant, n'osant passer les 
farceurs à la couverte, ce qu'ils n'auraient manqué 
de faire à un des leurs. Puis, les culbutes de nou- 
veaux souffre-douleur finissaient par les égayer à 
leur tour. 

Caragut étant resté éveillé tout le temps, vit à 
un certain moment, une ombre se dirigeant vers 
son lit, il ne dit rien, mais allongeant doucement 
son bras au-dessus de sa tête, saisit l'un de ses go- 
dillots suspendus à une patère et le lança de toute 



320 sous l'uniforme 

sa force sur l'ombre qui s'approchait. Bien dirigé 
le godillot donna du talon sur la tête du farceur 
qui se mit à gueuler comme un àne, en se sauvant, 
et criant à Balan d'allumer la chandelle. 

Caragut reconnut la voix de Loiseau, et sautant 
à bas du lit, courut chercher son godillot qu'il re- 
trouva sans peine et 'qu'il raccrocha au mur, se 
fourrant, jusqu'au menton, dans ses draps où il se 
mit à ronfler comme s'il n'eût fait que cela de- 
puis qu'il était couché. Il ne craignait guère que 
Loiseau allât se plaindre, mais il préférait éviter 
toute explication. 

Cette exécution eut pour effet de calmer momen- 
tanément les poivrots. La chandelle rallumée, ils 
bassinèrent la bosse de Loiseau, Bouzillon, ron- 
flant sur une table, seuls Balan et Luguet, faisant 
du potin pour savoir qui avait lancé le godillot, 
mais Loiseau qui préférait ignorer, fit semblant de 
ne pas se rappeler au juste, signala comme endroit 
probable tout l'espace qui comprenait, outre les lits 
de Brossier, Caragut et Mahuret, celui du pauvre 
Yaumet. 

Ce fut à ce dernier qu'ils résolurent de s'en 
prendre. 

Ils se précipitèrent sur lui et commencèrent par 
lui ôter sa couverture. 

— Bougre de cochon! fit Loiseau, tu as voulu 



sous l'uniforme 321 

m'assonimer, hein! mais tu vas me payer ra... 
Qu'est-ce que l'on pourrait bien lui f;iire? demanda- 
t-il, se tournant vers les autres. 

— Le porter au milieu de la cour, fit l'un. 

— Le* passer à la couverte, dit un autre. 

— Non, à la patience, renchérit un troisième. 

— C'est ça, à la patience I à la patience! repri- 
rent-ils, tous en chœur. 

Yaumet, effaré, les regardait piteusement, pro- 
testant de son innocence. 

— Si, si, c'est toi, et pour la peine, tu vas être 
passé à la patience, reprenait Balan. 

Et la bande, augmentée de quatre ou cinq im- 
béciles, entoura le lit de Yaumet, tous braillant à 
qui mieux mieux, pendant que Balan, 'retournait 
le « sac à malice » de Yaumet pour y trouver une 
patience, des brosses et du cirage. 

Dès le commencement de la scène, une idée avait 
germé dans le cerveau de Caragut. Se penchant 
vers son voisin de lit, Mahuret qui, lui aussi, était 
éveillé, il lui souffla à l'oreille: 

— Veux-tu que nous fessions taire tous ces brail- 
lards, et, en même temps, passer Balan à la pa- 
tience, lui qui parle d'y faire passer les autres? 

— Comment? fit Perry qui s'était approché, en 
bannière, avec Grosset, pour voir passer Yaumet à 
la patience, et se trouvait près du lit de Caragut. 



322 sous l'uniforme 

— C'est bien simple, justement je complais sur 
vous autres. Quelqu'un, Brossier, par exemple, 
c'est le moins hardi, pourrait se glisser près de la 
porte, l'ouvrir, et traînant son sabre, orier: Fixe! 
Je suis sûr que mes gars, surpris, n'ayant pas le 
temps de réfléchir, et la force de l'habitude aidant, 
vont croire à la présence réelle d'un officier attiré 
par le bruit. Etant en défaut, ils auront le trac, 
souffleront la chandelle pour pouvoir mieux se ca- 
valer. Nous autres, nous sautons sur Balan, l'em- 
pêchons de gueuler et de bouger, et hardi ! la pa- 
tience I 

— Heu ! heu! fit Mahuret, ils n'y couperont pas, 
ils savent bien que l'on ne crie pas fixe, la nuit, 
quand un officier passe dans les chambres, môme 
pour un contre-appel. 

— Je compte que, surpris, ils n'auront pas le 
temps de la réflexion. 

— 11 n'en coûte rien d'ailleurs d'essayer, dit 
Grosset, enchanté de faire une farce à un gradé. 

En une seconde, Brossier fut mis au courant de 
ce que l'on attendait de lui, sans qu'il fut, toute- 
fois prévenu de ce que les autres voulaient tenter. 
Il s'agissait, lui cxpliqua-t-on, de débarrasser Yau- 
met de ses persécuteurs, en leur foutant le trac. 

Dix secondes après, un «Fixe! » magistral reten- 
tissait à l'extrémité de la'chambrée. 



sous l'uniforme 323 

Ce que Garagut avait prévu s'accomplit àlalet- 
tre. Nos poivrots qui avaient perdu du temps à se 
procurer leurs ustensiles, sans faire attention au 
conciliabule dont ils étaient l'objet, toute la cham- 
brée du reste étant sur pied, n'avaient pas encore 
eu le temps d'opérer. Au cri de « Fixel » celui qui 
tenait la chandelle, pris de peur, la jeta par terre 
oii elle s'éteignit. Chacun se tira de son côté : ce fut 
une véritable envolée. 

Caragut qui avait enlevé son couvre-pied, et ne 
perdait pas Balan de vue, d'un bond fut sur lui, 
lui jetant le couvre-pied sur la tête, et lui emmail- 
lotant les bras, tout en le maintenant sur le lit de 
Yaumet où il l'avait renversé, Mahuret et Perry lui 
empoignèrent chacun une jambe pendant que Gros- 
set qui s'était préalablement armé d'une patience 
et d'une brosse qu'il avait trempée dans une ga- 
melle à cirage presque liquide, se mit en devoir 
d'astiquer consciencieusement. 

Voici en quoi consiste l'opération : 

Pour astiquer les boutons d'uniforme, l'Etat 
fournit à chaque soldat une petite planchette large 
de 4 àS centimètres, longue de 35 à 40, épaisse de 
2°/"" environ. Cette planchette est creusée longi- 
tudinalement d'une fente, large de 2 à 3 milli- 
mètres, terminée à une de ses extrémités par une 
ouverture circulaire, assez large pour donner pas- 



32Ï sous l'uniforme i 

sage à la tète des boutons qu'on fait tous glisser j 

par la queue dans la rainure; il ne reste alors qu'à : 

les couvrir de tripoli et à les frotter avec une brosse \ 

longue et étroite que l'on nomme la brosse à pa- ^ 

lience. Par ce système on peut astiquer les boutons ; 

sans salir le vêtement, l'étoffe se trouvant garantie ■ 

par la planchette. -. 

Le troupier malin a trouve le moyen de l'em- ] 

ployer à un amusement ingénieux qu'il appelle : l 

«passer à la patience ». ; 

Dans toute agglomération d'oisifs, on trouve tou- ,: 

jours quelque souffre-douleur que son manque d'in- j 

telligence ou sa faiblesse physique désigne comme ] 

sujet d'expériences plus ou moins barbares à mes- ] 

sieurs les loustics. i 

Voici donc comment on opère pour le « passage j 

à la patience » : on se jette à cinq ou six sur le \ 

pauvre diable, on le renverse sur un lit, et, peu- ^ 

dant qu'on lui maintient bras et jambes pour l'em- j 

pécher de se débattre, un des farceurs déculotte le fi 

patient, lui prend la verge qu'il fait passer par le | 

trou de la patience, l'enduit de cirage, et, avec une \ 

brosse se met à l'astiquer « jusqu'à ce que ça re- ! 

luise M selon l'expression usitée, ou jusqu'à ce que ] 

se produise certain accident qui a le don d'exciter 

l'hilarité de ces imbéciles. 

Cette opération dont Balan était un des plus fer- 



4 
M 



^ious l'uniforme 305 

vents promoteurs dans la compagnie, chaque fois 
qu'il s'agissait de faire une farce aux dépens de 
quelqu'un, et à laquelle il avait proposé de sou- 
mettre Yaumet,il eut à la subir lui-même, malgré 
ses efforts pour échapper à ses tourmentcurs. 

Grosset avait travaillé avec tant de conviction 
que le résultat désiré no se fit pas trop at- 
tendre. 

— Ça y est, fit-il, en déguisant sa voix, lorsqu'il 
s'aperçut qu'il n'avait pas travaillé en pure perte. 
— On peut le lâcher. 

— Non, portons-le au milieu de l'autre chambre, 
fit Caragut, assourdissant la sienne. 

Aussitôt dit, Balan fut enlevé, emporté toujours 
gigottant dans l'autre pièce où on le fourra sous la 
table, pendant que les quatre exécuteurs se sau- 
vaient à toutes jambes dans leur lit, ayant eu soin 
de fermer la porte derrière eux et de pousser en 
travers un banc qui se trouvait à leur portée, Ca- 
ragut, ayant, de plus, eu la précaution de prendre 
un autre couvre-pied sur un lit' inoccupé. 

Mais contre leur attente, Balan s'étant dégagé, 
ne fit pas le boucan qu'ils prévoyaient. Lorsqu'il 
vint, à tâtons, chercher son lit pour se coucher, 
ils l'entendirent ronchonner : qu'il retrouverait 
bien les cochons ; qu'ils n'y couperaient pas ; qu'il 
leur gardait un chien de sa chienne ; mais ce fut 

19 



326 sous l'uniforme 

tout. Une fois couchi', il se lut et la nuit se passa 
sans nouvel incident. 



Le lendemain, au coup d'œil méchant que lui 
lança Balan, lorsqu'ils se trouvèrent face à face, 
Caragut comprit que l'autre n'avait pas digéré sa 
mésaventure et que, s'il n'était pas certain d'en con- 
naître les auteurs, il avait du moins, de fortes pré- 
somptions. Il se promit d'ôtre sur ses gardes et de 
ne pas lui fournir l'occasion de le « baiser » selon 
le terme adopte, c'est-à-dire de ne pas lui fournir 
l'occasion d'une punition salée. 

Justement, il était de chambrée avec ses deux 
voisins de lit : Mahuret et Brossier. Ils balayèrent, 
charrièrent l'eau, faisant correctement tout ce que 
leur fonction éventuelle « d'homme de chamltrée» 
exigeait. La journée se passa sans incident, sans 
que Balan eût rien trouvé ii redire, sans môme 
qu'il eût l'air de chercher l'occasion de sévir. 

Depuis longtemps la soupe était mangée; les 
hommes de chambre avaient donné le derniercoup 
de balai. Caragut et Brossier, pendant que Mahu- 
ret balayait, avaient chari-ié chacun deux bidons 
d'eau. Tout étant en règle dans le service, Bros- 
sier et Mahuret purent donc, la corvée faite, al- 



sous I/UNIFOJIME 327 

1er se promener en ville, Caragut ne voulut pas les 
accompagner. 

Il (Hait retombé dans une de ses crises do mé- 
lancolie qui achevaient de l'aigrir contre le métier 
et lui peignaient la vie en noir. 

Les nouvelles de son père étaient de plus en plus 
alarmantes ; sa sœur était malade aussi. Serait-elle 
emportée par la maladie, comme les autres? Cara- 
gut pensait à ces privilégiés de la fortune qui, par 
pose, par mode, vont à Nice, Cannes, Menton ou 
Monaco, y jouant au trente et quarante, et laissant 
sur le tapis vert, des fortunes pendant que tant de 
misérables crèvent de faim ; dépensant dans des 
futilités assez d'argent pour payer à nombre de 
malheureux, un voyage qui les sauverait peut-être 
en enrayant la maladie. 

Il s'était jeté sur son lit, et réfléchissait à l'exis- 
tence qu'il menait, à son isolement, aux tristesses 
qui l'attendaient. 

— Non, se disait-il, encore quatre ans à faire, 
je mourrai de chagrin auparavant. Et de fait, la 
tunique qu'il avait reçue en arrivant au régiment 
lui flottait à présent sur le corps. 

D'un autre côté, la mort imminente de son père, 
à laquelle on le préparait, c'était sa délivrance, 
mais il lui répugnait d'avoir à espérer en la mort 
de quelqu'un pour assurer sa liberté. Certes, (Caragut 



328 sous l'uniforme 

n'avait qu'une affection très modérée pour son père; 
le joug de fer qui avait pesé sur sa jeunesse, n'avait 
pas contribué à faire parler en lui la « voix du 
sang »; mais il était loin de souhaiter sa mort, il 
lui aurait suffi d'être affranchi de toute tutelle. 

Pourtant, il se rappelait que lors des maladies de 
sa mère et de sa sœur, il avait espéré aussi que 
l'arrêt des médecins ne serait pas irrévocable, et 
que, malgré ses efforts, malgré tous ses soins, 
l'échéance fatale, inéluctable, était arrivée. 

Et, alors, il se voyait redevenant libre, jetant sa 
défroque au ruisseau, quittant cette livrée d'es- 
clave. Certes, il aurait à travailler dur; car son 
père avait tout vendu, tout, jusqu'à ses outils, jus- 
qu'aux livres que lui, Caragut, avait achetés avec les 
maigres pourboires que lui donnait sa mère, lors- 
qu'elle était là. Il aurait à se créer un intérieur, 
à piocher dur pour acheter des meubles afin d'é- 
viter l'hôtel garni qui ne lui souriait guère. Mais, 
bah ! cela ne l'effrayait pas, il se sentait assez de 
courage et de volonté pour ne pas bouder devant 
les difficultés. 

Et, poursuivant son rêve, lui qui, malgré son 
caractère aimant, était resté chaste, sa timidité bête 
ayant toujours empêché sa tendresse de s'épancher, 
il pensait à la femme qu'il aimerait un jour, qui 
l'apprécierait et ne se moquerait pas de sa naïveté . 



sous L'UNIFORME 329 

Ohl s'il la reiicontrait, il ne la laisserait pas t'chap- 
per cette fois, il trouverait le courage de parler. 

Certainement, la vie de l'ouvrier marié est dure, 
mais il aurait de la volonli', et ayant eu plus que 
sa part de tourments, il se sentait le droit d'espé- 
rer un avenir plus riant. 

Puis, se reprochant d'escompter la mort de son 
père, il ajournait toute cette félicité à la lin de son 
service. 

On le verserait dans une compagnie allant en 
Cochinchine, il verrait du nouveau, cela le chan- 
gerait, cette vie d'alertes l'enlèverait à la mono- 
tonie énervante de la caserne; il essayait alors de 
se faire une idée de la vie coloniale, un tableau de 
paysage oriental, d'après les récits de ses collè- 
gues. 

Oh! il y aurait sans doute d'autres misères en 
perspective: la dyssenterie, l'anémie, la fièvre, sans 
compter les insolations et le coupe-coupe des Anna- 
mites ; mais on pouvait y échapper, tandis qu'il 
n'échapperait pas ici, cela il le sentait, à la folie 
d'un coup de tête: tout plutôt que l'abrutissement 
de la caserne, que mener encore quatre ans cette 
vie de forçat! 

Et, dans l'horreur (juil ressentait, il s'était mis 
sans s'en apercevoir, à gesticuler sur son lit. 

— Qu'est-ce que tu as donc?... fit Mahuret ([ui 



330 sous l'uniforme • 

rentrait, on dirait que t'es pris de la danse de Saint- 
Guy! 

— J'ai, que je m'emmerde et que je voudrais 
être hors d'ici. 

— Hé bien I c'est pas nouveau, c'que tu m'dis 
là. V'ià assez de fois que tu m'ie répètes ; il y en 
a bien d'autres, tu n'es pas le seul, du reste. Mon 
cochon, si tu continues, t'as le temps de le noyer 
dans ton emmerdement. 

— Hé ! Je le sais bien, et c'est ce qui me cha- 
grine encore plus. 

Tiens, je vais aller chercher de l'eau, je vois un. 
bidon vide, l'eau au moins ne manquera pas; on ne 
viendra pas nous dire que nous ne faisons pas no- 
tre service. Je me coucherai ensuite, tu répon- 
dras pour moi à l'appel. 

— Si tu veux, moi je ne me couche pas encore. 

Tout le monde était au lit, l'extinction des feux 
sonnée depuis longtemps; mais à Pontanezen ce 
n'était qu'une formalité, car les deux lanternes 
éclairant les chambrées demeuraient allumées toute 
la nuit. 

Caragut, comme les autres, ronflait à poings fer- 
més, lorsque Balan sortit de la chambre de détail 
011 il travaillait avec le sergent-major. 

Il était altéré, sans doute, car il se dirigea vers 



sous l'uniforme 331 

une cruche; mais l'ayant portée à sa bouche, il 
constata qu'elle était vide. 

Au lieu d'en chercher une autre, ce qui aurait été 
plus logique — mais quand on a des galons, il faut 
bien le faire sentir, — il se mit à beugler de tou- 
tes ses forces: 

— jQuels sont les hommes de chambre !... Il n'y a 
pas d'eau, ici, nom de Dieu! v'ià une cruche qu'est 
vide... Que foutent donc les hommes de cham- 
bre?... Les hommes de chambre!... à l'eau, ton- 
nerre!... 

Et comme personne ne répondait. 

— Vous m'entendez? les hommes de chambre à 
l'eau! 

Silence sur toute la ligne, malgré les éclats de 
voix du cabot qui réveillaient quelques dormeurs. 

— Nom de Dieu ! va-t-on me répondre ? est-ce 
que vous vous foutez de moi ? et, secouant un des 
dormeurs qui se trouvait à sa portée : Quels sont 
les hommes de chambre, ici? 

— Mahuret... Brossier... Caragut, articula, l'in- 
terpellé. 

— Ah! ail! c'est Caragut, tonna le forcené, Ca- 
ragut! Caragut I vous allez vous lever!... Où est 
Caragut?... 

— Qu'est-ce qu'il y a ? répondit ce dernier, ré- 
veillé en sursaut, à l'appel de son nom. 



332 sous L UNIFORME 

— Il y a, que voilà une cruche qui est vide, que 
vous allez vous lever, et aller chercher de l'eau ! 
Vous m'entendez ? 

— S'il y a une cruche vide, fit Caragut encore 
mal éveillé, il y en a d'autres à côté qui sont 
pleines. Vous n'avez qu'à chercher. 

— C'est pas mon affaire. Vous n'aviez qu'à les 
remplir toutes avant de vous coucher. 

— J'en ai rempli assez pour la nuit. 

— Je vous ordonne d'aller chercher de l'eau, fit 
avec emphase, ce despote de bas étage, et pas tant 
d'explications. Vous avez compris ! n'est-ce pas ? 

— Moi ou Brossier, nous avons porté six bidons 
d'eau, ici, un peu avant l'appel, accentua Caragut 
qui commençait à s'échauffer et à perdre la notion 
exacte de la situation; j'ai fait mon service comme 
je devais le faire. Il y a assez d'eau. Je ne me lè- 
verai pas. 

— Vous-ne- vous-lè-ve-rez-pas! hurla Balan, 
vous ne vous lèverez pas, et si le feu venait à 
prendre à la « cagna », comment feriez -vous pour 
l'éteindre? 

— Vous pisserez dessus, riposta Caragut, pen- 
dant que la chambrée, réveillée par tout ce tapage, 
s'esclaffait de rire sous ses draps. 

Le caporal était détesté, mais comme il était 
réputé pour porter des motifs aggravant toujours 



sous L UNIFORME 333 

les punitions infligées, on le craignait: personne 
n'osait kii répondre ; aussi, tous jubilaient de le 
voir rembarré. 

De son côté, Balanqui n'avait jamais trouvé per- 
sonne pour lui tenir tête, était furieux ; d'autant 
plus furieux qu'il se sentait la risée de la cham- 
brée. Les ricanements étouffés qu'on entendait de 
tous les côtés le mettaient hors de lui. 

Caragut, lui aussi, perdait la tête. Toutes ses 
rancunes, toutesses haines, remuées par la colère, 
remontaient h la surface, et il les exprimait mal- 
gré lui. 

— Vous n'avez pas besoin de tant gueuler. Je ne 
veux pas y aller, et je n'irai pas. Vous faites votre 
malin pour deux méchantes sardines sur vos man- 
ches, vous n'avez pas chié l'obélisque pour cela. 

Balan, convulsé par la fureur, s'approcha du 
lit de Caragut, et voulut l'empoigner. 

— Ne me touchez pas, fît ce dernier, il pourrait 
vous en cuire I 

Mais Balan l'avait pris par l'épaule. 

— Je vous ordonne d'aller chercher de l'eau, vo- 
ciféra-t-il, essayant de le jeter à bas du lit. 

— Et moi, je vous ordonne de me laisser tran- 
quille, ou ça va se gâter I 

— Vous refusez d'obéir, vociféra Balan, conti- 
nuant de secouer sa victime, eh bien, je vais vous 



334 SOUS L UNIFORME 

porter le motif, et nous verrons ce'que ça vous coû- 
tera! 

— Tiens I porte toujours celui-là, en attendant, 
fit Caragut à bout de patience, détachant un coup 
de poing dans la poitrine du cabot qui alla s'asseoir, 
le cul par terre, au milieu de la chambrée. 

— Un homme qui frappe un caporal, hurlèrent 
Chapron et Bracquel, attirés par le bruit. Que l'on 
aille chercher la garde. Et, en même temps, ils se- 
couaient dans leurs lits les hommes qui se trouvaient 
sur leur passage, et qui, voyant l'allure que pre- 
naient les choses, faisaient semblant de dormir. 

Devant cette intervention, Caragut attéré, s'était 
arrêté net. Il eut une vision rapide de ce qui l'at- 
tendait : le conseil de guerre et, sinon la mort, au 
moins dix ans, vingt ans, peut-être, de travaux pu- 
blics. Affolé à cette pensée, il sauta au râtelier 
d'armes et, empoignant un fusil par le canon, il as- 
séna un formidable coup de crosse sur la tête de 
Balan avant que personne eût pu prévenir son ac- 
tion. 

Balan s'écroula le crâne ouvert, Bracquel fit un 
pas un avant, mais en voyant soulever la crosse du 
fusil qui le menaçait à son tour, il recula portant 
instinctivement la tête en arrière, la crosse de 
l'arme lui arriva en pleine poitrine et il s'affaissa, 
râlant. 



sors L'UNrFORAJE 33-, 

Hagards, efïarés, les hommes de ki chambrée 
avaient assiste à ce spectacle sans penser à s'inter- 
poser ; ils étaient stupéfeits. Chapron avait pris la 
porte, on l'entendait hurlant dans la cour : « à la 
garde I » 

Caragut porta vivement la main à la pochede sa 
veste pendue au mur, en tira une cartouche qu'il 
avait escamotée à un tir précédent, la glissa rapi- 
dément dans le canon de son fusil, et, assurant la 
crosse à terre pendant qu'il appuyait le menton 
sur l'extrémité du canon, il pressa de son orteil sur 
la détente et tomba morts la mâchoire fracassée. 

— Nom de Dieu! s'écria Mahuret qui, voyant 
Caragut sortir la cartouche de sa poche, avait deviné 
sa résolution, et avait sauté à bas de son lit, dans 
l'intention de l'arrêter, mais était arrivé trop tard. 

— 11 l'avait toujours dit, pensa-t-il, que s'il se 
voyait en situation de passer devant le conseil de 
guerre, il préférerait se tuer. Il a voulu, tout au 
moins, Aiirc payer le sacrifice de sa vie à ceux qui 
sont responsables de sa mort. 

Et, s'étant penché sur le corps de Caragut, après 
avoir constaté qu'il était bien mort: 

— Pauvre diable! il vaut peut-être mieux que 
je n'aie pu l'empêcher de se tuer, il a eu raison !... 
ce n'est pas gai, Biribi... Puis, ayant jeté un re- 
gard sur Balan (pii ne bougeait plus et sur Brac- 



336 sous l'uniforme 

quel qui râlait toujours: En attendant, il a débar- 
rassé la compagnie de deuv fameuses crapules I 

Il fit mentalement, cette dernière réflexion, 
Chapron venait d'entrer avec le poste de garde à 
la police du quartier. 

Sainte-Pélagie, 1891. 



FIN 



knprimeris Générale de Châtillon-sur-Seine. — Piibat et Pépin. 



-u i^tJZT. FlBi G135S 



PQ Grave, Jean 

2269 La Grande fainille 

G4G7 2. 9d. 

1396 



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